Cellule dormante de Christian Lecomte, Prix Roman des Romands – Rencontre

Voilà des mois que la culture semble être devenue un mot tabou : les salles de cinéma, les théâtres, les salles de spectacles et de concerts, les opéras sont fermés et essaient tant bien que mal, de survivre en proposant des films, des concerts, des extraits de spectacle en streaming. Nos libraires ont aussi dû fermer mais il nous reste la possibilité de commander des ouvrages en ligne et de se faire livrer par envoi postal ou d’aller chercher les ouvrages commandés par le biais du service click and collect. Les lecteurs et les lectrices peuvent aussi s’adresser directement aux maisons d’éditions, pour ce livre, aux Éditions Favre.

Le prix littéraire du Roman des Romands 2021 a été décerné à Christian Lecomte pour Cellule dormante

Paru aux Éditions Favre, le livre raconte l’histoire d’un adolescent de la banlieue parisienne récupéré par la mouvance terroriste. Christian Lecomte a été invité par Alain Bittar ce vendredi 12 février 2021, pour parler de son dernier recueil et échangé avec ses lecteurs depuis la librairie L’Olivier par le truchement d’une vidéo en direct sur le site de la librairie.

Lors de la douzième édition du Prix Le Roman des Romands – similaire au Goncourt des lycéens en France – le nouveau roman de Christian Lecomte, collaborateur notamment au journal Le Temps – a été désigné par un jury composé de quatre-cent-cinquante élèves du secondaire II qui ont fait leur choix

au terme de six mois de lecture, d’études en classe, de débats internes et d’échanges avec les écrivains

indiquent les organisateurs.

Christian Lecomte était en concurrence avec cinq autres écrivains: Julie Guinand (Survivante), Frédéric Lamoth (Le cristal de nos nuits), Noël Nétonon Ndjékéry (Au petit bonheur la brousse), Jérôme Meizoz (Absolument modernes!) et Olivier Pitteloud (Après la colonie).

Auteur de nombreux ouvrages, journaliste au Temps, Christian Lecomte signe donc Cellule dormante, une fiction bouleversante qui met en scène un

adolescent de la banlieue parisienne, pris dans la tourmente de la violence, récupéré par la mouvance terroriste en Algérie, puis exilé en Europe sous un faux nom, qui décide finalement de trahir le djihad pour sauver des innocents, et dont la cavale au Sud de la France s’achève sur une note d’espoir; car quand la conscience émerge enfin, rien n’est perdu.

Rappelons que Christian Lecomte a été correspondant de Ouest-France et du journal Le Monde à Sarajevo de 1992 à 1998 et correspondant du journal Le Temps et de la Radio Télévision Suisse en Algérie de 2000 à 2005. Christian Lecomte a couvert la guerre en Irak (1991) et du Rwanda (1994).

Le journaliste est un écrivain reconnu et primé, auteur notamment du livre Le jour où j’ai tordu mon pied dans une étoile, édité par Desclée de Brouwer, en 1996, recueil malheureusement épuisé, et qui a obtenu le Prix spécial de l’UNICEF et le Prix du premier roman de Chambéry. Christian Lecomte a également publié Reporter à Sarajevo, livre pour enfants, chez Fleurus, en 1997, et La paix en toutes lettres, aux Editions Actes Sud, 2002, et L’interdite d’Alger, roman paru aux Editions Zoé, 2010, Prix Alpes Jura 2010 (aussi épuisé).

Voici un extrait de son dernier recueil qui donne le ton à ce roman, une histoire qui a captivé l’attention de collégiens romands qui avaient beaucoup de questions à poser l’auteur :

« Mon vrai nom est Nissam mais j’ai commencé à le perdre quand maman a sauté par la fenêtre de notre tour parce que j’avais tué par accident un chrétien roumi de Montreuil. Je suis monté dans un bateau et j’ai traversé en clandestin l’océan algérien. J’ai vécu dans le zoo abandonné du Hamma d’Alger avec le vieux Baba saha qui est muet et l’ours Natacha qui est aveugle. Au Djebel Koukou, je suis devenu un enfant terroriste et les moudjahidines m’ont appelé Tom algéri parce que je lisais des Tom et Jerry. Ensuite j’ai été une cellule dormante et j’ai eu d’autres noms comme Tomi Botezariu, Pessoa et Tom Mathieu. J’ai habité dans une ambassade de Suisse, aux Pâquis de Genève, sous un pont, dans un wagon, une résidence pour le grand âge, un couvent, une maison déchirée au bout de la piste de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle et puis dans une grotte de la préhistoire. J’ai trahi le djihad islamique parce que j’ai sauvé des gens pendant les attentats. Alors je me suis caché dans les yeux de Livia. Elle vit dans un fauteuil roulant et elle chante comme Edith Piaf. C’est une étoile ».

Quand on questionne Christian Lecomte sur ses années passées au coeur de l’ex-Yougoslavie, l’auteur répond aussitôt :

 Je ne suis pas nostalgique de l’ex-Yougoslavie mais de ce que cette région était avant. La Yougoslavie a tellement changé ma vie puisque j’y ai rencontré l’amour : ma future femme y travaillait aussi.

Quant à ses années passées à Alger, Christian Lecomte a pu flâner sans problème dans les rues de la capitale, y compris dans des quartiers réputés dangereux comme Bab el Oued. Il a pu y faire des rencontres qui l’ont éclairé sur la décennie noire :

La guerre civile des années nonante, de 1990 à 1998, était une guerre larvée. Bouteflika a choisi le pardon et a ordonné : « Vous quittez les maquis, vous déposez les armes. » Cela a été la solution proposée par Bouteflika. Personnellement, je rends hommage aux journalistes algériens qui couraient un immense danger, Pendant les années que j’ai passées en Algérie, j’ai pu rencontré des repentis. Mais la situation en Algérie et en France sont très différentes. Bouteflika a réglé la guerre civile par la religion et par la foi; c’est un choix. Cependant, de nos jours, il reste quelques poches en Algérie. Cela provoque quelques règlements de compte, la haine, la colère. Personnellement, je ne suis pas croyant tels qu’ils sont mais je les comprends.

Quand on demande à Christian Lecomte de préciser les différences qu’il note entre la situation algérienne et la situation dans l’Hexagone, il souligne :

En France, le problème trouve ses origines dans la ghettoïsation : après l’indépendance, de nombreux Algériens sont partis travailler en France. Le gouvernement français a placé ces gens dans des quartiers. Cela a été une erreur. J’ai vécu à Paris et j’ai pu observer que ce sont des quartiers fermés en France. Prenez, par exemple, le quartier du Perrier à Annemasse : c’est une quartier communautaire. Nous ne connaissons pas cela en Suisse où on a encore la mixité qui est nécessaire. En France, on n’a pas entretenu cette mixité qui est source d’intégration. Ces cités sont devenues des ghettos avec les problèmes de drogue, de radicalisation. Cela a vraiment été une grosse erreur, d’aménagement du territoire, il n’y a plus de mixité.

Comment se sont déroulées vos rencontres avec les jeunes lectrices et lecteurs romands ?

Mes rencontres avec les jeunes en Suisse romande m’ont permis de constater que les jeunes sont très intéressés par le thème de mon livre, un thème qui leur parle. Mais les jeunes Français sont encore plus concernés par ce thème. Actuellement, il est aussi difficile de voir mon livre sur les rayons des librairies française vu qu’il s’agit d’un éditeur suisse mais j’espère que l’éditeur parviendrait à l’y faire figurer. Mon livre sera plus difficile à sortir en Algérie. Mon précédent livre a été invité au Salon de livre d’Alger et j’y ai reçu de bons échos. J’étais légitime en Algérie car j’y avais vécu six ans.

Que pensez-vous de la jeunesse algérienne ?

Les jeunes Algériens forment une jeunesse formidable, mais ces jeunes préfèrent prendre un bateau pour venir travailler dan l’espace Schengen que de tomber dans la radicalisation. J’ai vécu tranquillement en Algérie : je me promenais librement à Bab el Oued. La jeunesse est désœuvrée mais formidable.

Cellule dormante est un roman bouleversant écrit dans un style à la fois poétique et cru, pour retranscrire les paroles d’un jeune homme trahi par son impulsivité et, surtout, par ses mauvaises fréquentations. Le roman de Christian Lecomte permet de cerner les origines du mal et de la manipulation.

Quelles réactions a suscité votre livre ?

Mon livre a suscité des rencontres chaleureuses, de l’intérêt. Ce n’est pas un livre engagé, pas un essai, c’est un roman. Je n’ai pas reçu de menaces car il s’agit du regard d’un enfant. Le regard d’un enfant est peu naïf, immédiat, sans filtre.

Et auprès des jeunes lectrices et lecteurs ?

Je me souviens d’une collégienne qui m’avait dit : « Parfois c’est cru, il y a es mots vulgaires qui choquent par rapport au reste du livre qui est poétique. » J’ai choisi de mettre de la poésie, par exemple quand la mère se suicide ; elle s’envole. La sœur de l’adolescent a subi des violences : c’est souvent la situation des jeunes femmes. Cette jeune femme s’en va dans la mer pour fuir la violence. Mais le suicide est évoqué de manière pudique. L’enfant retourne sur la tombe pour recréer cette famille et la vie familiale qu’il a perçues même si leur vie n’était pas facile. Sa mère travaille comme femme de ménage et pousse l’enfant à apprendre à lire. Elle a une vie rude et veut qu’il étudie pour lui éviter une telle vie. Sa sœur a quelques soucis dans le quartier mais partage une part de rêves avec frère. La vie devient plus concrète avec sa petite fiancée rom.

En 2018, André Téchiné traitait de ce sujet dans L’adieu à la nuit. Songez-vous à une adaptation de votre roman à la télévision ou au cinéma ?

Actuellement, il y a des projets de bande dessinée ou roman graphique. Dans mon roman figurent des lieux que j’ai visités comme le cimetière des trains à Culoz. C’est un endroit surprenant car, normalement, les trains sont des lieux de vie, de rencontres, de drames, de romances. La grotte préhistorique dans le sud-ouest de la France est aussi un lieu que j’ai visité.

Quels sont vos projets ? Êtes-vous déjà en train d’écrire d’autres romans ?

J’en écris deux : le covid inspire beaucoup ! J’écris sur cette étrange période mais qui aura envie de lire sur le covid quand cette pandémie sera derrière nous ? Je ne suis pas certain que les gens aient envie de lire sur ce sujet mais j’écris pour moi, par devoir de mémoire. On est tous pareils avec nos masques, on a tous le même mode de vie dicté par les mesures sanitaires.

L’amour au temps du coronavirus fait écho à L’amour au temps du choléra, de Gabriel García Márquez ou à La peste, d’Albert Camus ?

Oui, on ne peut plus s’évader vu que tous les lieux de culture sont fermés mais je pense que l’imaginaire peut travailler. On est immobile; le fait d’être immobile, de se poser, de réfléchir à des valeurs plus proches de ce que l’être humain est, permet de sortir de la frénésie. Cette situation permet de tirer des bénéfices, de se resituer par rapport à sa famille et à ses amis.

Et votre second livre ?

Dans mon second livre, on revient à Sarajevo. Il s’agit d’une fiction. On retrouve la dernière personne décédée. Le thème de la justice est lié à un crime. On retrouve un criminel aujourd’hui : comment le juger ? J’aime le saut dans le temps, entre aujourd’hui et la Sarajevo multi-culturelle d’avant la guerre où l’on trouvait une cathédrale, une synagogue, une mosquée et une église orthodoxe. Je vais y retourner mais à lire les journaux, la situation n’est pas très facile. L’accord de 1995 n’a pas arrêté la guerre; la guerre a entériné cette partition multi-culturelle. De nos jours, il y a la corruption, la pauvreté. De nombreux jeunes ont voulu partir. Les échos que j’en ai ne sont pas positifs. Il y a un abandon politique mais je trouve qu’il y a eu un investissement énorme des associations pour soutenir les gens. J’y avais rencontré un militaire dans la Sarajevo qui était depuis longtemps abandonnée. Rappelez-vous ! La mission de Casques bleus étaient de compter les morts ! Politiquement, quand les Casque bleus sont arrivés, cela faisait longtemps que Sarajevo était abandonnée mais il y a eu des personnes exceptionnelles tel ce gradé qui a choisi de faire passer un enfant qui allait perdre sa jambe pour l’amener dans un véhicule puis le mettre dans un avion vers la France, tout ceci en bravant les interdits. Politiquement, Sarajevo est une catastrophe que l’Europe a laissée pour compte.

La pandémie a donné une nouvelle vie aux livres ?

Oui, et je m’en réjouis. Mis à part mes deux livres, mon premier roman, Le jour où j’ai tordu mon pied dans une étoile, qui a eu le Prix du roman et de l’UNICEF, qui parle d’un enfant victime d’une trace d’obus, et non d’un obus mais bien une trace d’obus que les enfants appellent une « étoile » puisqu’elle laisse une cicatrice en forme d’étoile, et L’interdite d’Alger, tous mes livres ont connu un regain d’achat dont le livre pour enfant sur Sarajevo.

Christian Lecomte succède au palmarès à Matthieu Mégevand, récompensé l’an dernier pour La Bonne vie.

Cellule dormante, de Christian Lecomte, est publié aux Éditions Favre et est disponible dans toutes nos librairies à commencer par L’Olivier. Pensez à soutenir nos libraires ! Merci pour eux et pour les auteurs et les ouvrages qu’ils proposent !

Firouz E. Pillet

Le livre est également disponible sous forme numérique.

www.editionsfavre.com

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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