Mostra 2019 : The Laundromat (Panama Papers) de Steven Soderbergh lessive l’argent, les comptes off shore mais aussi les cerveaux

Ellen et Joe, toujours amoureux comme au premier jour, voguent paisiblement sur un bateau. Lorsque ces vacances idylliques supposées marquer les quarante de mariage avec Joe prennent une tournure fatale, Ellen Martin (Meryl Streep, toujours aussi pimpante) commence à enquêter sur une fausse police d’assurance qu’avait contracté la société de navigation et se retrouve brutalement dans les méandres de transactions douteuses qui peuvent être liées à un cabinet d’avocats de Panama City et son intérêt direct à aider les citoyens les plus riches du monde à amasser encore plus de fortunes.

— Meryl Streep – The Laundromat
Image courtoisie La Biennale di Venezia

A la tête de cette entreprise spécialisée en blanchiment d’argent, Jürgen Mossack (Gary Oldman, excellent en dandy obséquieux et facétieux) et Ramón Fonseca (Antonio Banderas), son partenaire dans la vie privée comme au travail, partenaires fondateurs charmants et habillés de manière très chic, sont experts dans la manière séduisante dont les sociétés-écran et les comptes offshore aident les riches et puissants à prospérer. Ils sont sur le point de nous montrer que la situation difficile d’Ellen ne fait qu’allusion à l’évasion fiscale, à la corruption et aux autres absurdités illicites auxquelles les super riches se livrent pour soutenir le système financier corrompu du monde.

The Laundromat (Panama Papers) s’avère être un vertigineux kaléidoscope de détours comiques en Chine, au Mexique, en Afrique, via Los Angeles et dans les Caraïbes en route vers l’incident des Panama Papers en 2016, où les journalistes ont divulgué les documents secrets et cryptés des grands mécènes du cabinet d’avocats Mossack Fonseca.

The Laundromat est adapté de Secrecy World : Inside the Panama Papers Investigation of Illicit Money Networks and the Global Elite par Jake Bernstein, journaliste d’investigation lauréat du prix Pulitzer. Sincèrement, après la projection du film, au rythme toujours très alerte et à l’avalanche d’informations, la lecture de l’ouvrage de Jake Bernstein pourrait être très certainement d’une précieuse aide … Sauf pour les titulaires d’un doctorat en sciences économiques !

Rappelons que Jake Bernstein, un membre éminent de l’ICIJ et lauréat du prix Pulitzer, a rassemblé en un seul volume les faits et les conséquences immédiates de la fuite de documents panaméens et  Soderbergh relève l’incroyable défi de transposer cette dense matière sur grand écran dans une tentative courageuse de raconter une histoire à tiroirs relativement complexe sur une multitude de plans qui se croisent. Il faut avoir l’esprit bien éveillé pour suivre ces enchevêtrements et ces rebondissements incessants.

Le récit suit la protagoniste, Ellen Martin, grand-mère et veuve à plein temps qui ne se résigne pas à la fraude de l’agence d’assurance qui aurait dû lui payer les dédommagements pour la mort accidentelle de son mari.  En voix off, un narrateur externe omniscient distille ses commentaires, histoire de clarifier certains faits plus techniques ou purement documentaire, souvent accompagné de séquences d’animation sarcastique.

— Gary Oldman et Antonio Banderas – The Laundromat
Image courtoisie La Biennale di Venezia

Le troisième point de vue est celui du tandem de partenaires de l’étude Mossack Fonseca – les avocats et fraudeurs Jürgen Mossack et Ramón Fonseca, qui racontent leur version de l’histoire et se moquent des personnages sur scène, voire du narrateur en voix off expliquant comment les choses fonctionnent vraiment et non comment en théorie elles fonctionnent.

La distribution du film est impressionnante vu les talents qu’elle réunit : Jeffrey Wright alias Boncamper qui vend des contrats d’assurance frauduleux mais au meilleur prix et surtout qui a une double vie, une famille sur l’ile de Nevis et une famille aux Etats-Unis, Matthias Schoenaerts en homme d’affaire qui pense tirer le gros lot mais tombera dans un guet-apens, James Cromwell, Sharon Stone, David Schwimmer, entre autres.

Le réalisateur de de Sex, Lies and Videotape, Erin Brockovich – Strong as Truth, Traffic et Ocean’s Eleven – Make your own game, ne s’est pas exprimé au sujet de son film. Mais à travers cet imbroglio d’évasion fiscale, de pots-de-vin et autres malversations financières, Steven Soderbergh brosse une critique acerbe du système américain, qui permet l’émergence de nouveaux paradis fiscaux – le film cite les Bahamas, Panama, Chypre, Nevis, les Seychelles –  facilite la prospérité des plus nantis par des lois ad hoc, mises à jour sur mesure en fonction des circonstances … Un tableau kafkaïen d’un systèmee mondiale aux ramifications multiples, mu par un gigantesque conflit d’intérêts.

Firouz E. Pillet, Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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