Locarno 2019 : les films de la péninsule ibérique en compétition

Technoboss, de João Nicolau, représente le Portugal dans le concours international

Dans John From (2916), João Nicolau explorait les rêves, les espoirs et les préoccupations de deux adolescentes, Rita et Sara, quinze ans, qui partagent leurs vacances d’été entre cafés glacés et après-midi lascives dans la banlieue tranquille de Lisbonne.
Dans Technoboss, João Nicolau se concentre sur une autre tranche d’âge à travers le personnage du protagoniste, Luís Rovisco (Miguel Lobo Antunes), un vieil homme divorcé mais toujours vaillant et dynamique qui vit avec son chat Napoleon et qui voudrait quitter son poste à SegurVale, une succursale de systèmes integrés de vidéo-surveillance, pour prendre sa retraite.

La scène d’ouverture montre Luís Rovisco en train d’attendre, au bord d’une autoroute; il reçoit un appel téléphonique : la personne qu’il attend est retard. Les contrariétés sont nombreuses pour Luís qui passe son temps à inventer des chansons pendant la journée , au volant de voiture, avec son petit-fils qu’il va cherché à la sortie de l’école et avec lequel il entame un rap, avec sa dulcinée, Lucinda, la réceptionniste d’un hôtel en Algarve où il doit se rendre pour réparer le système de surveillance.

Technoboss de João Nicolau
Image courtoisie Locarno Film Festival

Ces nombreuses chansons, qui compensent toutes les injustices que rencontre Luis, servent de fil conducteur au récit et ponctuent très fréquemment les diverses scènes. Pour ce technicien en fin de carrière, les chansons sont une bulle d’oxygène salutaire, élément essentiel de sa routine quotidienne entre le travail et la famille. Malgré son inaptitude à résoudre les défauts de la technologie obsolète, il est las des situations qu’il doit affronter, surtout quand son ami anglais Peter le sollicite quand bon lui semble pour, souvent, le mettre dans la panade.

Technoboss, qui semble se vouloir une sorte de Lalaland lusophone, déconcerte et laisse une impression mitigée à force de trop vouloir créer un univers irréaliste et décalé. A travers cette opérette qui mêle métal, rap, chants a cappella, et même serejé avec Las Ketchup, chanson sur laquelle Luis se lance dans une chorégraphie débridée.

Longa noite (Longue nuit), de Eloy Enciso, représente l’Espagne dans la course aux Léopards

Une femme, songeuse, au regard empli de tristesse, est assise sur des marches d’un bâtiment. On comprend qu’elle attend : quoi ? Qui ? Elle parle à un ouvrier qui rénove la bâtisse : elle attend le retour de son fils, parti mas peut-être tué, éliminé. Anxo retourne dans son village natal, dans la campagne galicienne. Là, il est accueilli avec inquiétude par les vainqueurs et les vaincus, qui voient en lui le danger de replonger dans leurs souvenirs réduits au silence.

Longa noite  propose un voyage à travers trois décennies, celles de la guerre civile et d’oppression par la dictature franquiste – une dictature franquiste dont nombre de partisans sont encore en vie – , dans une atmosphère nocturne, sans doute représentative des exactions commises durant la dictature : distillant une chronique d’ensemble composé de récits de ceux qui ont traversé une période sombre après la guerre en questionnant la valeur de leurs choix individuels.

Osant aborder une blessure encore vive de la question identitaire des Espagnols (on se souvient des attentes des uns et des peurs des autres suscitées par les enquêtes menées par le juge Balthasar Garzon), le cinéaste galicien Eloy Enciso semble sonder la mémoire collective à travers des personnages qui se rencontrent fortuitement dans un autocar qui roule de nuit : un homme, d’un âge certain, vient s’assoir à côté Anxo et lui raconte des bribes de sa vie. Anxo lui demande : « Vous êtes phalangiste ? » Le vieil homme baisse le ton lui intimant de ne pas attirer l’attention des compagnons de voyage.

Son voisin lui fait remarquer que dans les paysages mystérieux de la Galice, les villages de montagne vivent au rythme des soirées dans les tavernes où l’on parle toujours des mêmes sujets – les champs, les troupeaux de vaches, les aventures entre un tel et une telle – et la messe du dimanche … Des villages qui semblent, en apparence, épargnés par les viviscitudes que le pays a connues.

Longa noite de Eloy Enciso
Image courtoisie Locarno Film Festival

Longa noite s’avère être un voyage tant physique que symbolique au coeur des meurtrissures du passé qui constituent l’identité de l’Espagne et en façonne le présent.

Le récit, soutenu par la performance déconcertante d’acteurs amateurs, tous très cinématographiques, marquants par  leurs regards lointains ou mélancoliques et leurs visages suggestifs. Durant tout le film, la voix de la résistance se fait entendre même si celle de l’oppression paraît, dans les faits relatés et dans les souvenirs, plus fortes.

Vu les sujets abordés, le film pourrait être l’un des favoris au sein des candidats en lice pour le Pardo d’Or mais il reste ardu, peut-être difficile pour les spectateurs qui ne possèdent toutes les références politiques et historiques pour l’apprécier pleinement.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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