Locarno 2019 : trois films asiatiques en compétition internationale

Hiruk-pikuk si al-kisah (The Science of Fictions), de Yosep Anggi Noen, représente l’Indonésie, co-produit par l’Indonésie, la Malaysie et la France

Siman découvre une équipe étrangère en train de filmer un alunissage. Il se fait prendre et on lui coupe la langue. Après cet acte de torture, il vit au ralenti, imitant un astronaute dans l’espace, étiqueté comme fou. Ces séquences, dans des tons bleutés, où l’on voit  Siman tel un astronaute en train de marcher sur la lune, ponctuent le récit tel un fil conducteur.

Hiruk-pikuk si al-kisah (The Science of Fictions) de Yosep Anggi Noen
Image courtoisie Locarno Film Festival

En cette année qui marque le cinquantième anniversaire de l’alunissage, Yosep Anggi Noen revient sur ce moment marquant et imagine qu’il a été mis en scène en Indonésie. Siman est un témoin involontaire de cette mise en scène. Contraint au silence, la vérité pèse chaque jour plus lourd sur ses épaules. Yosep Anggi Noen  semble vouloir dénoncer notre ère de fausses nouvelles – les désormais « fake news » qui abondent sur les réseaux sociaux – peut nous faire croire qu’il s’agit d’un phénomène nouveau ; en fait, la fabrication de faits est une histoire séculaire, et l’État indonésien en est coupable d’après ce que montre Hiruk-pikuk si al-kisah  (The Science of Fictions).

Le premier long métrage de Yosep Anggi Noen, Peculiar Vacation and Other Illnesses (2012), a été créé à Locarno. A Lady Caddy Who Never Saw a Hole in One (2013) a remporté le prix du meilleur court métrage à Busan. Son deuxième long métrage Solo, Solitude, a été présenté en première à Cineasti del presente (Cinéastes du Présent) à Locarno en 2016. Bref, Yosep Anggi Noen a déjà une relation complice avec le festival qui le lui rend bien cette année, en lui décernant une mention spéciale aux côtés de Maternal, de Maura Delpero (Italie/Argentine).

Portant, la sous-signée a eu quelque peine à avoir son attention captée par ce film dont le rythme lent, ponctué par des images de la campagne indonésienne, semble sous-entendre la corruption et la dictature qui domine le pays depuis de nombreuses années, sans jamais les nommer.

Pa-go (Height of the Wave), de Park Jung-bum, représente la Corée du Sud en compétition pour le Pardo d’Oro

La jeune Yea-eun a peur de la mer qui a emporté ses parents sous ses yeux alors qu’ils effectuaient une traversée en bateau. Laissée seule sur l’île, elle est accueillie et maltraitée par les villageois. Mais vu le traumatisme qu’elle a vécu enfant, Yea-eun ne parvient à fuir ses tortionnaires, n’osant pas monter sur un bateau.

Une policière, venue de la capitale avec sa fille, enquête sur les lieux où des sangliers sauvages auraient attaqué des insulaires. Peu à peu, alors qu’elles interrogent les villageois, elle découvre que la jeune Yea-eun est maltraitée et abusée par ses « protecteurs » depuis de nombreuses années. Elle va donc mener une toute autre enquête.

Le troisième long métrage de Park Jung-bum avance comme un thriller où le crime prévu n’a pas lieu, mais se déroule dans l’atmosphère malsaine d’une petite ville côtière. Les désirs et les croyances, la cupidité et les secrets font surface progressivement au cours de l’enquête qui relie tous les personnages.

Pa-go (Height of the Wave) de Park Jung-bum
Image courtoisie Locarno Film Festival

Plongés dans un réalisme sombre à l’esthétique peaufinée, les spectateurs sont contraints, bien malgré eux,  d’observer les tentatives de chaque personnage de pervertir la réalité.

Après avoir remporté de nombreux prix dans de nombreux festivals de cinéma pour ses courts métrages, Park Jung-bum a terminé son premier long métrage The Journals of Musan en 2009. Le film a été présenté en première en 2010 au Festival international du film de Busan, où il a remporté le New Currents Award et le FIPRESCI Award. Son deuxième film Alive (2014) a été présenté à Locarno.

Avec Pa-go, la fascination n’est malheureusement pas au rendez-vous, même pour la sous-signée qui affectionne particulièrement le cinéma sud-coréen. Cependant, le film a obtenu le Premio speciale della giuria (Prix Spécial du jury) des Villes d’Ascona et de Losone. Des goûts et des couleurs …

Yokogao (A Girl Missing), de Koji Fukada, représente le Pays du soleil levant en compétition internationale

Ichiko travaille comme infirmière pour une famille dont elle fait presque partie. Mais lorsque la jeune sœur disparaît, les médias révèlent rapidement que le kidnappeur est son propre neveu, Tatseu qui, la dernière fois qu’elle l’a croisé, prétendait partir pour Hokkaido.

De Harmonium (2016) à Hospitalité (2010), les films de Koji Fukada osent montrer, avec finesse et subtilité, les fissures qui effritent la stabilité de la société japonaise si policée et lisse, en apparence.

Yokogao ne fait pas exception à la règle. Une frénésie médiatique exacerbée autour d’une affaire d’enlèvement piège Ichiko – mais elle n’est pas  aussi innocente qu’elle  le prétend. Comme le suggère le titre Yokogao (Profil latéral), elle a plus d’une histoire à raconter dans ce récit de mise en garde qui s’attarde sur les poids du non-dit et leurs conséquences qui surgissent souvent de nombreuses années plus tard.

Yokogao (A Girl Missing) de Koji Fukada
Image courtoisie Locarno Film Festival

Lors d’une promène dans un zoo, devant l’enclos des girafes et des éléphants, Ichiko commence à se confier à la jeune fille de la famille où elle travaille comme infirmière. Quand les deux femmes arrivent devant l’enclos du rhinocéros, Ichiko, qui a au préalable déjà confié ce secret au petit ami de la jeune fille, le livre également à cette dernière : « La dernière fois que j’ai vu ce rhinocéros, il avait une érection, immense. Le soir, j’ai du garder mon neveu qui est venu dormir chez moi. Il avait neuf-dix ans. Quand je suis allée vérifier si il dormait, il avait une érection. J’étais tellement étonnée qu’un garçon si jeune puisse avoir une érection que j’ai baissé son pantalon de pyjama …. Il s’est mis à hurler. »

Il y a des secrets qu’on doit savoir garder pour soi …

Yokogao aborde le partage de ce qui doit rester secret, un partage qui peut porter à de lourdes conséquences.

Ichiko fait face à la réalité telle qu’elle se présente. En tant qu’infirmière, elle a toujours mené une existence honnête en aidant les patients en phase terminale à faire face à la mort. Mais lorsqu’un crime commis par son neveu la plonge dans une situation absurde, elle perd son emploi, son fiancé, le Dr  Tastsukua, et même sa maison. Malgré elle, Ichiko est progressivement coupée du monde, spectatrice impuissante de la disparition de son existence qu’elle croyait immuable.

Le film est centré sur les turpitudes d’Ichiko en tant que complice et victime du crime. Bien que ses actions puissent parfois sembler futiles ou ridicules, les bribes de confidences qu’elle fait à l’écran laisseront des traces dans le cœur des personnes qui l’entourent, confidences montées en épingle par une horde de journalistes.

Comme le souligne Koji Fukada  :

Ichiko apprend à ses dépens que le statut social, l’estime de soi et les attaches sociales sont comme des étages différents dans un immeuble dont les fondations ont été posées sur un sol précaire. Et ce terrain instable n’est pas seulement sous Ichiko, c’est sous nous tous.

Et on sait combien l’image sociale est un pilier de la société japonaise. Yokogao montre une vérité universelle : le temps est irréversible et limité. Personne ne peut échapper à la mort, inéluctable et seule certitude de notre existence. Le fossé entre une vie ,rêvée, fantasmée, idéale et la réalité, la solitude et la mort est insolvable.

Yokogao aurait mérité un prix, ne serait-ce que pour l’excellente direction d’acteurs, tous parfaits ou pour la photographie, lumineuse malgré la noirceur de l’intrigue. Les décisions des membres du Jury demeurent impénétrables …

Koji Fukada a réalisé son premier long métrage, La Chaire, en 2004. En 2013, Au revoir l’été remporte le Grand Prix de la Montgolfière d’or au Festival des 3 continents. En 2015, Sayonara est sélectionné pour les festivals de Tokyo et Rotterdam. Son film Harmonium a remporté le Prix du Jury dans la section Un Certain Regard de Cannes en 2016.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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