Locarno 2022, Open Doors: Rencontre avec la réalisatrice équatorienne, Ana Cristina Barragán

Née à Quito, en Équateur, en 1987, la réalisatrice et scénariste Ana Cristina Barragán s’est concentrée sur l’exploration des sensations et des émotions de la préadolescence et de la féminité, accordons une place prépondérante au monde de la flore et de la faune. Domingo Violeta (2010), créé dans la sélection officielle du Festival du film de Locarno, a participé au Festival latin de Toulouse, La Havane et à des expositions dans des espaces tels que Malba en Argentine, Signes de Nuit, entre autres.

Alba, son premier long métrage, a été présenté en première au Festival international du film de Rotterdam et a fait partie de la sélection Horizontes Latinos au Festival de San Sebastian où il a reçu une mention spéciale du jury.
Le film a remporté une trentaine de prix internationaux, dont un prix FIPRESCI. Présente dans la section Open Doors au Festival de Locarno 2022, Ana Cristina Barragán nous a parlé de son parcours, de son second long métrage, La piel pulpo, qui sera projeté prochainement un grand festival européen. Ana Cristina Barragán travaille actuellement sur un nouveau projet expérimemtal, Yedra, avec l’actrice Karla Souza.

— Ana Cristina Barragán
© Joe Houlberg

Ana Barragán, ce nom semble d’origine irlandaise ?

Probablement que oui, mais je ne sais pas exactement son histoire. Ce nom existe aussi en Espagne.

Pourriez-vous nous expliquer comment vous avez fait votre premier long métrage, Alba, et quel fut votre parcours pour y arriver ?

J’avais fait trois longs métrages sur le thème de la pré-adolescence dès douze ans, le thème de l’angoisse des changements. Alba a à voir avec ce thème et est liée à mes relations avec mon père, mais si mon long métrage n’est pas autobiographique. J’ai travaillé sur le scénario à l’université. Ce film a pris quatre ans, ne serait-ce que pour trouver l’argent pour le faire, pour trouver l’actrice pour incarner Alba, ce qui était essentiel pour le film.

Il s’agit de Macarena Arias ? Comment l’avez-vous trouvée ?

Je cherchais une fille de cet âge, mais qui ne soit pas consciente de son corps, de ses changements, surtout liés à cette vision patriarcale. J’ai trouvé Macarena très mure tout en étant encore une enfant, avec une profondeur. Je faisais confiance à ce qu’elle allait apporter au personnage. Elle était très méticuleuse et arrivait à rendre les tensions.

Vous avez développé le point de vue d’Alba mais aussi de son père : le public voit le père d’Alba à travers le regard d’Alba ?

Oui, totalement ! Le film est basé sur l’acceptation de qui elle est, un être complexe qui ne correspond pas aux standards extérieurs de normalité. Son père représente justement ce qu’elle ne veut pas accepter d’elle-même. L’étreinte finale avec son papa est comme une étreinte avec elle-même et accepter qui elle est. En acceptant son père, elle s’accepte.

Comme vous avez mentionné au début, il s’agissait d’un travail de mémoire universitaire ? Et comment avez-vous dirigé vos acteurs ?

J’ai tout fait pour ce film : scénariste, le montage, la direction d’acteurs. Avec Macarena, j’ai travaillé avec elle, par exemple, comment fermer les yeux, comment elle mangeait, comment elle exprimait des émotions, ses relations avec son père qui a une proximité vu son âge, etc.

Grâce à ce premier long métrage, vous avez beaucoup voyagé et obtenu de nombreux prix dans de nombreux pays ? Cette reconnaissance mondiale vous a-t-elle apporté plus de soutien ?

Ce fut très important, car j’avais des doutes sur l’accueil que le film allait recevoir. Mais mon film a été bien accueilli à Toulouse et San Sebastian et partout ensuite, y compris en Équateur. Ce film a gagné plus de trente-cinq prix internationaux et était candidat aux Oscars pour l’Équateur. Tout ce qui s’est passé avec ce film a été très beau et cela m’a beaucoup aidé pour préparer mon second métrage, La piel pulpo qui va être présenté en première dans un festival mondial et qui a pu être financé grâce à tout ce qui s’est passé autour de mon premier long-métrage. Cela m’a ouvert beaucoup de portes pour accéder à plusieurs fonds.

Pouvez-vous nous donner quelques éléments de La piel pulpo ?

Oui, il s’agit d’une relation fraternelle d’adolescents, un garçon et une fille, qui ont quinze ans. Ils ont toujours vécu loin de la civilisation, dans la nature, avec leur maman et leur sœur aînée. Le film se déroule dans une région de l’Équateur qui se trouve sur la côte près de Santa Elena, sur une plage où vit mon papa et où j’ai passé la majeure partie de mon enfance. La plage à tout un monde d’animaux marins mais aussi d’êtres invisibles.

Vous mentionnez les animaux aquatiques et marins pour ce second métrage mais dans votre premier long-métrage, Alba, l’importance du monde animal était tout aussi forte, par exemple la scène avec le papillon ?

Oui, tout à fait ! Les animaux ont toujours joué en rôle majeur déjà dans mes courts-métrages. Dans mon premier court-métrage, il s’agissait d’une jeune fille qui avait ses premières menstruations et de nombreuses coccinelles sortaient de son corps. Le thème des coccinelles s’est retrouvé dans Alba, film dans lequel il y avait aussi le papillon, les étoiles de mer. Dans mon second métrage, La piel pulpo, le thème des animaux est encore plus présent. De même, dans le projet que j’ai ici dans Open Doors, ce thème des animaux est toujours très présent et me tient à cœur. La défense des animaux n’importe beaucoup et j’ai d’ailleurs voulu étudier la biologie marine. La faune comme la mer jouent des rôles primordiaux dans mes films. J’ai plusieurs projets en cours, car j’ai besoin de raconter plusieurs choses, un seul projet ne pouvait pas tout contenir. Dans chaque projet, la mer et le monde animal sont très présents. J’ai un projet qui s’appelle Yedra (Lierre) qui se déroule dans la forêt.

Comme vous l’avez mentionné pour votre projet à Open Doors, vous vous trouvez à Locarno : comment le vivez-vous ?

Je me suis retrouvée dans d’autres ateliers, réunions ou rencontres mais ici, la section Open Doors m’a beaucoup surprise, car elle est très affirmée. Les échanges avec les producteurs sont concrets et j’ai l’impression que tu repars avec ton projet bien établi et soutenu. Avec mon producteur et mon propre fond, on a signé un court-métrage qui traitait d’adolescentes victimes de traite d’êtres humains dans une maison de campagne. Ce projet à Open Doors m’a beaucoup plu car on a pu mêler les étapes, contrairement à d’autres ateliers, en mêlant le développement du projet, l’écriture, la production. J’ai trouvé vraiment cette expérience très différente de ce que j’ai fait précédemment.

Malgré tous les prix gagnés par votre premier long-métrage, vous avez décidé de rester en Équateur ?

Je suis restée encore six ans en Équateur après avoir reçu ses divers prix. Ensuite, je me suis mise à vivre entre l’Équateur et San Sebastian où j’ai commencé à faire une maîtrise. J’ai passé trente ans de ma vie en Équateur et j’ai la nostalgie de mon pays. San Sebastian au Pays basque, et l’Équateur sont très différents et je partage ma vie entre les deux. Après Locarno, je retourne à San Sebastin pour participer à une résidence d’écriture sur mon projet Yedra.

Pour écouter l’entretien en espagnol :

 

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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