Locarno : Carla Del Ponte vient parler au public du Spazio Cinema, en toute simplicité

Dimanche 6 août, à Locarno, les sollicitations sont nombreuses mais celle qui remporte le suffrage est la conversation, au Spazio Cinema, avec l’ancienne procureure de choc, attendue impatiemment par les journalistes, les festivaliers et une foule de Tessinois venus manifester leur admiration à celle qui est parvenue à faire trembler les plus puissants. Invitée de la première session des Locarno Talks la Mobiliare, Carla Del Ponte, membre de la Commission d’enquête onusienne sur la Syrie, a apporté des photographies liées à ses diverses expériences, photographies projetées sur un écran géant durant la discussion, animée par la journaliste Liana Milella, de la Repubblica.

— Liana Milella et Carla Del Ponte
© Firouz Pillet

Avant-rencontre: énième épisode des incompréhensions entre les gens de communication et ceux de la presse

Sponsorisée par la Mobiliare, société d’assurance, la rencontre semble être une vitrine pour l’entreprise. Votre dévouée s’est levée à l’aurore, histoire d’être aux premières loges pour pouvoir photographier et poser des questions à Madame del Ponte. Installée une heure et demi avant la rencontre, la sous-signée attend, heureuse et insouciante, assise à la première rangée (réservée aux journalistes), face au panneau sur lequel est inscrit le nom de la procureur.
Alors que les représentants de la Mobiliare s’agitent en distribuant des bouteilles d’eau au nom de l’assurance à des personnes qui, en lieu et place de calepins, d’enregistreurs ou de caméras, brandissent des téléphones portables à la main, une des responsables du Festival vient me demander de me pousser pour laisser ma place aux représentants et invités de la Mobiliare. Je cède, de mauvaise grâce, et me déplace d’un siège en soulignant que je suis venue des heures à l’avance afin d’être bien placée. La responsable me rétorque : “Je n’écoute même pas vos explications, vous êtes vraiment mal éduquée. Je vous demande gentiment de vous déplacer pour les invités de la Mobiliare. On est tous là pour travailler.” Apparemment, le travail est une notion subjective : les élus de la Mobiliare  préparent leur portables pour prendre des selfies avec Carla Del Ponte alors que j’ai sorti mon bloc-notes et mon stylo.
Je pensais que le fait de m’être décalée d’un siège avait clos le chapitre “privilèges et népotisme.” Une demi-heure plus tard, la représentante du sponsor vient me demander, sans trop me donner le choix, de me décaler encore d’un siège pour céder la place à un représentant de la Mobiliare; je me permets de lui faire remarquer, en italien, puis en allemand, afin qu’elle comprenne parfaitement mon commentaire :”De toute évidence, la Mobiliare n’a aucun besoin des journalistes.” Regard surpris de la représentante de l’assurance. Inutile de préciser que je ne suis plus assise en face de Madame la Procureure mais sur le côté gauche. Je commence à regretter mon réveil matinal vu que c’est le clientélisme qui dicte tant l’accueil que la considération des personnes présentes.

— Carla Del Ponte
© Firouz Pillet

Carla Del Ponte: la procureure internationale de choc

Carlo Chatrian, directeur artistique, souligne que le Festival de Locarno a choisi de donner de l’espace à la parole et d’accueillir des “témoins de notre époque, des hôtes afin qu’ils viennent parler de leur expérience. Cette année, le thème choisi est la maison. Carla Del Ponte ne va pas nous parler de sa maison mais de ce thème à travers les divers combats qu’elle a menés.”

Carla Del Ponte, en tant que membre de la Commission d’enquête onusienne sur la Syrie, quel est votre constat ?

Quand l’ONU m’a sollicitée pour en faire partie, on m’a dit que cette mission durerait entre trois à huit mois, j’ai donc accepté. Nous en sommes aujourd’hui à plus de six ans et nous n’avons absolument rien obtenu.
En Syrie, les enfants sont tués en permanence. Il y a des crimes de guerre qui sont commis partout mais en Syrie, les enfants sont les premières victimes. Ceux qui parviennent à fuir sont blessés à vie, amputés ou meurent pendant leur fuite. Dans les combats plus d’enfants sont tués que d’adultes. Ce qui se passe en Syrie est une incroyable tragédie qui n’a jamais été vue auparavant. L’épisode de Khan Shaykhun est particulièrement cruel parce qu’on a été bombardé une ville, en particulier les hôpitaux et les bâtiments où il n’y avait que des civils. Devant l’absence de résultat, j’ai préparé ma lettre de démission et ma décision est irrévocable.

Comment expliquez-vous que la commission de l’ONU n’ait rien obtenu ?

Tout est question de volonté politique. J’ai une longue expérience de travail dans de tels conflits comme dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda, ce qui constitue un crime de guerre. Nous avons pu agir, obtenir des mandats d’arrêt et juger les responsables. Nous avions la certitude sur les responsabilités avec des preuves à l’appui, que c’était un crime de guerre. Dans le cas de la Syrie, c’est très grave, parce que le gouvernement est soutenu par la Russie et la Chine – en général, la Chine emboîte toujours le pas à la Russie comme les Anglais le font avec les États-Unis, et vice et versa. L’utilisation d’armes chimiques est interdite par le droit international et la Syrie a ratifié ces traités!

Que dire du génocide au Rwanda ?

En avril 1994, le Rwanda est en proie à une folie collective. Ses citoyens hutus, attisés par des bandes armées d’extrémistes, la hinterahamwe, se sont déchaînés contre les Tutsis et les Hutus modérés. Les civils armés de machettes ont commencé à massacrer leurs compatriotes, camarades, amis et même leurs conjoints, coupables seulement d’appartenir à un groupe racial différent. Cet abattage impliquait aussi plusieurs prêtres, des catholiques, des protestants, des adventistes. Quand on m’a nommé pour le Rwanda, je suis partie d’abord à Arusha où il y avait le bureau. Il faisait 43 degrés et, pour obtenir l’installation de l’air conditionné, cela a pris six mois puisqu’il fallait passer par le bureau de New-York. J’ai cru que je ne pourrais  jamais travailler à Arusha; je disposais juste d’un pupitre, un ordinateur et la chaleur nous étouffait. Le rythme était africain. Je devais me rendre au Rwanda pour l’enquête mais le travail se faisait en Tanzanie. Nous sommes parvenus à obtenir des résultats. Je voulais faire arrêter un prêtre qui avait fait enfermer des Tutsis dans une église pour les massacrer. Après des années d’enquête, j’ai obtenu son arrestation.

Votre travail a aussi porté ses fruits en ex-Yougoslavie ?

Le monde entier se souvient du massacre de Srebrenica, un crime de guerre pendant la guerre de Bosnie, qui a été classé par les tribunaux de l’ONU conformément à la Convention sur le génocide comme un génocide. Quand les “Mères de Srebrenica” sont venues dans mon bureau réclamer justice pour leurs familles, leurs enfants, je me devais de leur rendre justice. J’ai vu ces femmes qui avaient à peine de quoi manger, qui étaient mal vêtues et sentaient mauvais car elles n’avaient pas les moyens de vivre décemment. L’une d’entre elle m’a raconté comment Ratko Mladić, avec sept soldats, l’ont violée devant ses enfants. Après le viol, ils l’ont envoyée chercher “un couteau bien tranchant” dans la cuisine puis ils ont égorgé ses trois enfants devant elle. Quand une femme a la force de vous raconter cela, cela force le respect et vous devez lui rendre justice. Quand, des années plus, tard, j’ai fait extrader Ratko Mladić pour comparaître devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, il est arrivé, très élégant et m’a serré la main. Je n’ai pas refusé de la lui serrer mais j’ai couru aux toilettes me laver les mains. Quand il a été condamné, la maman qui m’avait demandé justice est venue me remercie. Un tel courage ne s’oubie pas.

Pensez-vous que le service secret serbe et la politique serbe ont activement protégé Mladic?

Le monde entier connaissait la situation des Balkans. Lorsque le gouvernement Tadic est arrivé au pouvoir en Serbie il y a quelques années, la situation a changé. Depuis lors, nous avons réussi à prendre des criminels de guerre de la guerre de Bosnie. Pour nous, c’était un signe certain des changements politiques en Serbie. Pourtant, il a fallu plus du temps pour extrader Mladic. Mais ce n’est pas une surprise – parce qu’il savait qu’il devait se cacher. Comme dit précédemment, tout est question de volonté politique.

Que pensez-vous de certains pays dont ne parle plus, comme la Libye et la Palestine ?

La Libye est un pays magnifique, totalement oublié des médias depuis l’assassinat de Khadafi, orchestré par la France. C’est un véritable désastre humain et un terrain d’enjeux internationaux militaires, géo-politiques et stratégiques. Quant à la Palestine, je ne suis pas en mesure de m’exprimer à ce sujet car je n’ai pas les connaissances nécessaires. Je ne sais pas plus sur la Palestine que ce je lis dans les journaux.

Durant votre carrière, vous avez rencontré les puissants de ce monde; quels souvenirs pouvez-vous nous confier ?

Parmi les grands, je dois avouer que Jacques Chirac a été une belle rencontre. C’est une personne agréable, qui a de l’élégance et sait faire le baise-main. Avec certaines personnes, cela à été plus difficile, par exemple Madame Calmy-Rey, alors ministre des affaires étrangères suisse: j’ai dû patienter trois mois avant d’obtenir une réponse à ma demande de rendez-vous alors que pour le Président Chirac, seulement sept jours. (rires de l’assemblée). Quant aux Américains, tout est très protocolaire. Pour rencontrer le Président Bush – dont je n’appréciais pas la politique – j’ai dû me rendre dans un cimetière où tous les grands chefs d’état se rendaient pour le retrouver. Quand je suis arrivée, ils m’ont tous dévisagée en se demandant ce que je faisais là. Et quand ils ont vu le Président Bush me prendre par le bras et m’emmener discuter, ils avaient tous l’air très jaloux. (rires). Quant à Madeleine Albright, elle est arrivée avec vingt personnes de son équipe. Du coup, j’ai essayé de regrouper tous mes collaborateurs et suis venue avec quatre, cinq personnes. Nous avons commencé à discuter et, après quelques questions, elle a libéré ses vingts collaborateurs; j’ai fait de même avec les miens et on s’est retrouvées en tête-à-tête.Quand on est venu la chercher – un boeing 747 l’attendait – j’ai constaté qu’elle avait oublié de petits cartons blancs sur la table. J’ai découvert qu’elle avait des notes à mon sujet, des éléments privés, voire secrets, et des recommandations sur la façon de m’aborder, des choses que j’avais moi-même oubliées (rires). Quand je l’ai revue des années plus tard, je lui ai ramené les cartons en lui disant :” Je vous les restitue mais j’en ai fait des photocopies.” (rires) Comme Madeleine Albright qui avait des notes pour savoir comment m’aborder, en tant que procureure, j’avais seulement quelques minutes quand je recevais un accusé au tribunal pour estimer si je devais l’interroger de manière “soft” ou de manière plus brutale.

Quel parcours remarquable ! Quand on vous a demandé de vous rendre à New-York comme candidate à la nomination de procureur pour le Tribunal international de La Haye, comment avez-vous réagi ?

J’ai demandé :”Pensez-vous que j’ai des chances d’être choisie ?” Et Berne m’a répondu : “Non, aucune,” Comme c’était le mois d’août et que j’étais en vacances, j’ai répondu ,”Je termine mes vacances et j’irai après.” Je me suis rendue à New-York le 14 septembre et j’ai été choisie.

Comment voyez-vous l’avenir de la Syrie ?

Je pense souvent à un petit garçon de deux ans, rencontré dans un hôpital à Amman, en Jordanie. Ils y font un travail extraordinaire. Le médecin responsable était fier de l’avoir sauvé mais cet enfant avait perdu toute sa famille. Il était dans un lit où il y avait des hommes et des femmes, au moins six personnes. J’ai dit au médecin que j’allais chercher une famille au Tessin pour faire adopter cet enfant. Quand j’avais tout mis en place pour l’amener en Suisse, je suis retournée le chercher mais le petit garçon n’était plus là. Je ne pourrai jamais oublier son regard qui me hante. C’est la réalité des réfugiés syriens.
Probablement ce qui se passe depuis plus de six ans va se poursuivre. Le Conseil de sécurité des Nations unies va condamner le crime de guerre commis, il dira que les responsables doivent être tenus pour responsables devant la justice internationale … et il ne se produira rien de plus, malheureusement. Pendant six ans, la demande de justice pour les victimes n’a pas abouti, d’où ma décision de démissionner.
Il existe un tribunal, il y a un procureur pour la Syrie, mais il y a une impunité totale. Ce qui continue de se produire est un scandale, une honte dans le monde entier !

— Carla Del Ponte
© Firouz Pillet

Carla Del Ponte choisit les mots comme la forme pour transmettre ses expériences, ses rencontres, ses combats comme ses victoires, faisant sciemment rire son auditoire selon les anecdotes. Mais, ce qui surprenait, voire choquait ce matin au Spazio Cinema, c’est le nombre de personnes hilares alors que Carla Del Ponte racontait, certes avec une forme haute en couleurs, les atrocités et les crimes de guerre. Peut-être une telle réaction était-elle voulue vu que la priorité n’était pas donnée aux journalistes ?

Propos recueillis par Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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