Nightborn de Hanna Bergholm – Le fantastique au cœur du post-partum
Réalisatrice de Hatching (2022), film qui avait imposé son mélange de body horror scandinave et de portrait adolescent grinçant, Hanna Bergholm revient avec Nightborn, présenté en compétition officielle à la Berlinale 2026. Deux longs métrages suffisent parfois à esquisser une œuvre : celle de la cinéaste finlandaise s’articule autour d’un motif obsédant, celui du corps féminin travaillé de l’intérieur par une monstruosité qui n’est jamais tout à fait étrangère à elle‑même.

© Pietari Peltola
Saga et Jon – elle norvégienne, lui britannique, interprété par Rupert Grint face à Seidi Haarla (révélée dans Compartiment n°6) – emménagent dans la maison d’enfance de la jeune femme, isolée au cœur de la forêt finlandaise. Le tableau est connu : la promesse d’un ailleurs régénérateur, la nature comme refuge, l’enfant à venir comme accomplissement. Bergholm s’empare de cette imagerie pour mieux la retourner. L’enfant naît, et avec lui s’installe un malaise diffus que le film distille avec un art certain de la litote visuelle : ce bébé, dont le visage reste soigneusement dérobé au regard, refuse le lait, réclame le sang et la viande crue, se couvre d’un pelage qui n’a rien d’anodin dans l’imaginaire folklorique nordique où la forêt abrite des trolls et des créatures innommées.
Au-delà de son dispositif horrifique, Nightborn se caractérise surtout par la manière dont Hanna Bergholm entretient une ambiguïté constante entre le fantastique et la projection psychique. Rien n’est jamais entièrement expliqué, et c’est précisément cette hésitation qui nourrit le malaise du film. Le film ne dit jamais frontalement que l’enfant «différent» est le réceptacle des angoisses maternelles ; il laisse le doute s’installer, avec une exigence qui confine parfois à l’agacement – le procédé, à force d’être filé, finit par user sa propre efficacité, et l’on en vient à se demander si les limites des effets spéciaux du nourrisson ne desservent pas, à certains moments, la suspension d’incrédulité que le récit appelle. Reste que cette ambiguïté est précisément le sujet : Bergholm s’attaque à un impensé social, celui du post‑partum vécu non comme un état pathologique isolé, mais comme un télescopage d’émotions contradictoires – amour inconditionnel et effroi, désir et rejet – que la doxa parentale s’échine à nier.
La maison, personnage à part entière, incarne cette fracture. Rénovée avec soin, décorée avec une minutie presque maniaque pour la chambre du futur enfant, elle se dérobe pourtant sous les pieds du couple : le plancher pourrit, la bâtisse semble répondre à l’appel d’une forêt menaçante et vivante, à l’image d’une relation conjugale qui se délite au même rythme que les certitudes de Saga. La décomposition progressive de l’habitat accompagne ainsi celle de l’équilibre familial, comme si l’espace domestique absorbait les tensions que les personnages ne parviennent plus à formuler. Cette porosité entre décor et psychisme, entre folk horror et drame intime, situe Nightborn dans la filiation d’un cinéma nordique contemporain qui a fait de la nature un miroir de l’inconscient plutôt qu’un simple cadre pittoresque.
Mais le film n’est pas qu’une variation atmosphérique sur la peur de mal faire. Il interroge aussi, en creux, la manière dont l’entourage – la mère de Saga, qui brandit sa propre expérience de l’allaitement comme un étalon de normalité brutale, ou le père, qui ne voit de salut que dans le baptême du petit-fils – façonne et parfois aggrave la détresse d’une jeune mère sommée de se conformer à une image d’Épinal de la parentalité heureuse. Ce non‑dit social, effleuré plus qu’exploré, constitue l’une des limites assumées d’un long métrage qui préfère l’efficacité de genre à l’exhaustivité du propos : en resserrant son dispositif sur le point de vue subjectif et vacillant de Saga, Bergholm sacrifie une partie du contexte qui aurait pu enrichir la compréhension de sa dérive psychologique, au risque de rendre l’identification plus complexe qu’elle ne devrait l’être.
Il y a, dans cette radicalité formelle, un plaisir de mise en scène palpable – on sent une réalisatrice qui maîtrise ses effets, un couple d’acteur·rice·s qui s’engage sans retenue dans un matériau casse‑cou – et une forme d’humour sardonique qui vient ponctuer l’horreur sans jamais la désamorcer complètement. Nightborn s’inscrit ainsi dans une veine récente de films consacrés au post‑partum, mais s’en distingue par son refus du réconfort : là où le cinéma contemporain tend parfois à réinscrire les doutes parentaux dans une trajectoire de résilience, Bergholm choisit au contraire de les pousser jusqu’à leur point de rupture fantastique, quitte à perdre en nuance ce qu’elle gagne en intensité.
Reste une question, au fond, plus vaste que le film lui‑même : comment raconter l’ambivalence maternelle sans la pathologiser, sans non plus la dissoudre dans une imagerie qui risque de reconduire les peurs qu’elle prétend déconstruire ? Sans résoudre cette contradiction, Hanna Bergholm radicalise cette ambivalence en la poussant jusqu’à son expression la plus monstrueuse, quitte à sacrifier une partie de sa complexité psychologique au profit de l’efficacité horrifique.
De Hanna Bergholm; avec Seidi Haarla, Rupert Grint, Pamela Tola, Pirkko Saisio, John Thomson; Finlande, Lituanie, France, Royaume-Uni; 2026; 92 minutes.
Sur les écrans romands ce mercredi.
Malik Berkati
© j:mag Tous droits réservés