Pessac 2018 : Si loin pourtant si proche : la RDA vue de l’intérieur à travers « Ballon », un film allemand au rythme haletant et une atmosphère anxiogène.

Été 1979, en pleine Guerre froide. Deux familles veulent quitter l’Allemagne de l’Est, direction l’Allemagne de l’Ouest mais surtout la liberté. Pour réaliser leur rêve, les familles Strelzyk et Wetzel ont un plan : construire une montgolfière et survoler la frontière de nuit pour passer l’autre côté de cette frontière très surveillée par les patrouilles munis de chiens ou depuis les nombreux miradors qui sont légion.

 

Le film relate une historie vraie, c’est de cette la véracité de son inspiration que Ballon tire sa puissance d’impact sur les spectateurs qui restent en haleine durant tout le film, à l’instar des protagonistes, subissant cette atmosphère policée, étouffante et anxiogène, traversant avec ces deux familles est-allemandes les méandres qui jalonnent leurs préparatifs, esquivant le regard inquisiteur de leur voisin qui travaille pour la Stasi, essuyant les déboires.

— Tilman Döbler, Karoline Schuch, Friedrich Mücke, Jonas Holdenrieder – Ballon
Copyright Studiocanal GmbH / Marco Nagel

Il y a vingt-neuf ans, le 9 novembre 1989, le monde entier assistait à la chute du Mur de Berlin. Avant cette date et depuis 1961, ce mur séparait l’Allemagne de l’Est (la RDA) de l’Allemagne de l’Ouest (la RFA) et des milliers de familles. Pendant des décennies, nombreux sont les Allemands qui ont tenté, souvent en vain, de fuir la RDA : franchir le mur, les barbelés, les miradors, et déjouer la vigilance des gardes armés au péril de sa vie, tels étaient les risques pour trouver la liberté et retrouver ses proches. Les touristes qui sont aller à Berlin admirer quelques vestiges de l’ancien mur, couverts dorénavant de graffitis, ou qui sont allés se faire tamponner quelques visas, réminiscence d’une époque désormais révolue mais pourtant guère lointaine, à la sortie du Musée du Mur, ou à Checkpoint Charlie le vivent comme un divertissement, certes poignant, mais un divertissement qui fut la triste réalité quotidienne des Allemands de l’Est durant plusieurs décennies.

A l’instar de films très réussis comme Das Leben der Anderen (2006) de Florian Henckel von Donnersmarckou Good Bye, Lenin ! (2008) de Wolfgang Becker, le film comporte une dimension sociologique et politique considérable, en particulier pour les jeunes générations qui peinent à imaginer ce que la séparation entre les deux Allemagnes impliquait. Pour tenter d’échapper au contrôle omniprésent de la Stasi qui ‘infiltrait dans toutes les sphères de la vie des gens, y compris dans leurs pénates, les citoyens de l’Allemagne de l’est participaient assidûment à toutes les célébrations patriotiques et veillent prudemment à ce qu’ils achètent, se sachant très surveillés. Mais comme les films cités et Ballon le démontre magnifiquement, les gens rivalisent d’ingéniosité et de créativité, tous les moyens sont bons ou presque… En 1979, à Thüringen, Peter et Doris Strelzyk et leurs deux enfants s’attellent à un projet fou : fabriquer une montgolfière pour passer au-delà du Rideau de fer ! Peter a reçu une formation de mécanicien aéronautique durant son service militaire, il a des notions de physique et de mathématiques suffisantes pour tenter l’aventure. Il construit un dispositif à air chaud avec des bouteilles de propanes pendant que sa femme réalise la toile du ballon. Après une première tentative de vol infructueuse qui met tout un dispositif national de recherche à leurs trousses, ils renouvellent l’expérience avec un couple d’amis, Günter et Petra Wetzel et leurs deux enfants, le 16 septembre 1979…

Ballon de de Michael Bully Herbig
Copyright Studiocanal GmbH / Marco Nagel

A Pessac, la salle Fellini, la plus grande du Cinéma Jean Eustache, était comble. Le public est resté les yeux rivés sur le grand écran, le souffle coupé, tenu en haleine devant les péripéties traversées par les protagonistes. Baloon distille d’autant plus de suspens qu’un film d’action car les spectateur gardent en mémoire que le film relate une histoire vraie, Michael Bully Herbig réussit une plongée dans la guerre froide, une course contre la montre des plus éprouvantes pour échapper à la Stasi, une évasion aussi spectaculaire que légendaire dans laquelle le spectateur se laisse embarquer sans réticences. Certains spectateurs ont essuyé avec pudeur leurs larmes à l’issue de la projection.

Sorti au début de l’automne 2018 en Allemagne, Ballon y remporte un succès considérable. L’exploit authentique et le courage des familles Strelzyk et Wetzel résonnent dans les familles allemandes comme le spectre d’une époque déjà lointaine et pourtant encore si proche, avec ses séquelles, ses blessures, de nombreuses familles séparées.

Le film de Michael Bully Herbig résonne avec d’autant de puissance vu que de nombreux murs sont érigés actuellement, en Palestine, au Mexique et sous d’autres horizons … Inévitablement, les spectateurs songent à la montée des populismes à travers le globe, reflet de l’atmosphère oppressante de surveillance permanente, de délation et de paranoïa distillées par la Stasi. À l’heure du retour des extrêmes dans les urnes et des divisions voire des fractures au sein d’un pays que cela induit, le film Ballon replace le spectre de la division des deux Allemagnes, décrite de l’intérieur et vécue dans la chair des protagonistes au quotidien, et a un impact encore plus puissant.

Précision que le titre Ballon est un titre provisoire. le Festival du film d’histoire de Pessac a annoncé que le titre de distribution du film sera : Le vent a tourné .

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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