Pessac 2022 : Journal d’une bonne, l’histoire de Félicité Lavergne, de Valérie Manns, illustre, à la lecture des journaux intimes des sept bonnes, la condition des domestiques de maison dans la France du début du XXème siècle

Reconstruit à partir de plusieurs témoignages, le film de Valérie Manns fait le récit de la vie de Félicité Lavergne devenue, à quatorze ans, bonne à tout faire en 1900. Une trajectoire, à la fois tragique et romanesque, emblématique de la condition des domestiques de cette époque et qui n’est pas sans faire écho à Une vie, de Guy de Maupassant, écrit deux décennies auparavant.

Journal d’une bonne, l’histoire de Félicité Lavergne de Valérie Manns
Image courtoisie Festival international du film d’histoire de Pessac

À l’origine de ce film, Valérie Manns souhaitait raconter l’histoire de ces petites gens, ces « gens de rien », celle des domestiques qui ont toujours été au service de ceux que l’Histoire a retenus : les bourgeois, les nantis, les patrons, les intellectuels : « ceux d’en haut ».

Dans la France de 1900, il existe un million de domestiques en France : ce record représente le phénomène sociologique le plus important de la première moitié du XXème siècle. Ce nombre ne sera plus jamais atteint. Pourtant on ignore tout de leurs vies.

Adolescente, Félicité Lavergne quitte la ferme familiale du Massif Central pour embrasser un destin tragique, romanesque, inédit, fait de résistance et d’abnégation. Fille de ferme, bonne à tout faire puis femme de chambre, à la campagne, à la ville, elle traverse la France du début du vingtième siècle avec courage et innocence. Après avoir travaillé pour un fermier proche son village, elle découvre Clermont-Ferrand en y travaillant dans une usine, puis Lyon, Paris, la Côte d’Azur. À chaque nouvelle place, Félicité affronte l’inconnu, les représailles, les brimades et les viols commis par le chef de maison. Elle doit s’adapter à un nouveau lieu, une nouvelle façon de vivre. Elle souffre de solitude, d’enfermement tout en rêvant d’une vie meilleure. Elle fera une première fausse couche, mais sa deuxième grossesse sera menée à terme, donnant naissance à sa fille Joséphine qu’elle placera en nourrice en Normandie. Elle travaillera d’arrache-pied pour offrir une éducation à cette enfant dont elle sera séparée et ne verra qu’une fois par mois.

Grâce au témoignage écrit de sept bonnes, ce documentaire qui mêle archives et scènes d’évocations, dresse le portrait intime et délicat d’une « invisible » dans une France en plein bouleversement. Ce film raconte le poids d’une vie dure, violente, aux bonheurs conquis de haute lutte au cœur d’une société qui vit dans l’insouciance et l’abondance de la Belle Époque qui offre une intense activité sociale, culturelle et artistique aux bourgeois et aux nantis.

Concourant pour le Prix du film d’histoire 2022 et présenté dans la catégorie Documentaires inédits, Journal d’une bonne, l’histoire de Félicité Lavergne offre un éclairage bienvenu sur la condition féminine, sur la violence sociale, la domination masculine et bourgeoise, restituant l’existence et le rôle de ces oubliées de l’histoire sans lesquelles les privilégiés n’auraient pu vivre.

Durant le Festival du film d’historie de Pessac, d’autres films de Valérie Manns sont proposés : Le ciel est à elles ainsi qu’en avant-première, L’Odyssée d’Albert Londres, qui raconte l’épopée du plus grand reporter du XXème siècle à travers des extraits de ses meilleurs articles. De la Première Guerre mondiale au début des années 1930, Albert Londres se bat pour éclairer l’opinion publique, pour donner à voir un monde encore inaccessible et dénoncer quelques-uns de ses scandales. Dans l’entre-deux-guerres, il révolutionne le journalisme et les récits de voyage. Le film restitue, à travers son écriture, ses plus grands reportages qui firent scandale.

Après un parcours comme critique d’art et de théâtre, comme dramaturge, comme auteure de théâtre puis comme scénariste de long-métrages, Valérie Manns écrit et réalise des documentaires politiques, historiques et sociaux depuis une dizaine d’années. Elle s’est intéressée aux catholiques de France, à la réinsertion après la prison, à la Loi sur l’avortement obtenue par Simone Veil rappelant que rien n’était gagné quand Le 26 novembre 1974, Simone Veil entre dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale pour défendre son projet de loi sur l’IVG.

Dans un entretien, Valérie Manns nous a donné envie de voir chacun de ses films.

 

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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