Rojo, le troisième long métrage de Benjamin Naishtat, revisite la violence des années septante en Argentine – Dans les salles suisses

Argentine, 1975 : la séquence d’ouverture filme en caméra frontale une villa dans un quartier  bourgeois où diverses personnes sortent, emportant des effets de valeurs, un miroir, un poste de télévision, etc. La caméra de Benjamin Naishtat nous entraîne ensuite dans l’étude de Claudio (Dario Grandinetti), avocat réputé et notable local, qui mène une existence confortable, acceptant de fermer les yeux sur les pratiques du régime en place. Lors d’un dîner, il est violemment pris à parti par un inconnu et l’altercation vire au drame. Claudio fait en sorte d’étouffer l’affaire, sans se douter que cette décision va l’entraîner dans une spirale sans fin.

Cette scène d’ouverture donne la tonalité du film : dans le premier (un plan fixe sans dialogues), nous voyons comment les voisins vident l’intérieur d’une maison. Dans le second plan, par contre, il y a beaucoup de mots  échangés (une forte discussion dans un restaurant complet un samedi soir) et les conséquences seront tragiques. Ce sont deux façons opposées, mais tout aussi intenses, dérangeantes et intrigantes de présenter les conflits qui seront plus tard approfondis et révélés au cours de la trame.

Le film se déroule dans un village de province en septembre 1975, c’est-à-dire au plus fort des Triple A (L’Alliance anticommuniste argentine, en espagnol : Alianza Anticomunista Argentina, AAA ou Triple A; N.D.L.R.) et avec le coup d’Etat de plus en plus imminent. Le personnage principal est « le Docteur » Claudio Morán (Dario Grandinetti dans l’une de ses meilleurs rôles), un avocat très respecté dans la communauté, marié à une femme distinguée (Andrea Frigerio) et père d’une adolescente, Paula (Laura Grandinetti, sa fille à la ville), qui est en pleine initiation sexuelle avec son petit ami Santi (Rafael Federman), du moins jusqu’à un certain point …

— Andrea Frigerio, Laura Grandinetti, Dario Grandinetti – Rojo
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

A travers ce polar centré sur un avocat qui se retrouve à faire disparaître un homme qu’il a rencontré par hasard, Claudio, l’avocat, incarne un homme qui n’est pas fondamentalement mauvais mais qui a ses failles, accentuées par un concours malheureux de circonstances.

Derrière le polar, le film dresse le portrait d’une situation sociale et politique d’un pays où règne le silence, la complicité et l’impunité. Pour mettre en scène cette époque, le cinéaste a recouru à une patine  qui reflète le style cinématographique de l’époque. Il reprend également la grammaire cinématographique. Les fondus, les zooms, le mixage souvent en mono, l’image avec une patine de film argentique qui tentent judicieusement d’évoquer l’aspect des années septante.

On comprend que les relations humaines en Argentine sont régies à cette époque par la loi du plus fort et par un rapport de domination. Cependant, à plusieurs reprises, certains scènes restent hermétiques pour le simple spectateur lambda. Même si les exactions de la dictature nous sont connues, on ne comprend guère le rôle d’un ancien policier, le détective Sinclair (Alfredo Castro) bigot à outrance, qui enquête sur la disparition d’un jeune homme de gauche. L’ex-policier a tôt fait de trouver le coupable, Claudio et l’entraîne dans le désert où Claudio a enterré le corps du jeune homme. Mais au lieu de l’accuser officiellement, il commence à prier et à demander à Claudio de cerner la grandeur de Dieu et de disserter sur sa présence dans ce désert. Est-ce une allusion au rôle de l’Eglise durant la dictature ? Plusieurs scènes demeurent énigmatiques et, de toute évidence, de nombreux éléments manquent aux spectateurs occidentaux pour comprendre les intentions du cinéaste. Un autre exemple est la scène où Santi, la fille de l’avocat, frustré de n’avoir pas conclu avec Paula et accompagné par ses potes, aborde un jeune homme, qui était à la soirée où trouvait Paula et emmène le jeune homme qui disparaîtra … Est-ce pour nous faire comprendre que tous ceux qui dérangeaient disparaissaient et pas que les opposants politiques? Bref, Benjamin Naishtat lance diverses pistes qui restent relativement opaques.

— Dario Gradinetti et Alfredo Castro – Rojo
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

Né à Buenos Aires en 1986, Benjamin Naishtat  a étudié à la Université de Cinéma de San Telmo (Argentine) et au Fresnoy en France. Il a réalisé plusieurs courts métrages notamment El Juego (Cannes Cinéfondation 2010) et Historia del Mal (Rotterdam 2011). Son premier long métrage, Historia Del Miedo a été présenté en compétition au Festival de Berlin en 2014, puis dans plus de trente festivals à travers le monde. El Movimiento, son second long métrage, a été sélectionné en 2015 au Festival de Locarno en Sélection Cinéastes du présent. Rojo, son troisième long métrage, a été présenté au Festival de Toronto ainsi qu’en compétition au Festival de San Sebastian où il a remporté plusieurs prix : Meilleur Acteur, Meilleur Réalisateur et Meilleure Photographie.

A travers la filmographie de Benjamin Naishtat, on comprend que son leitmotiv est la relecture de l’histoire du pays, avec l’intention de réviser le passé pour tenter de dénoncer les tensions actuelles. Bien que né dans les années quatre-vingts, on perçoit que le trentenaire est très marqué  les spectres de la dictature. Le cinéaste souligne que :

Dans le cas de ma famille, s’ajoute une histoire familiale de persécution et d’exil encore très présente.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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