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Rosalie, de Stéphanie Di Giusto, offre un rôle exceptionnel à Nadia Tereszkiewicz qui incarne avec talent une femme atteinte d’hirsutisme au XIXᵉ siècle, entre besoin d’amour, féminité et rébellion. Rencontre avec la cinéaste et sa comédienne principale

Pour son nouveau long métrage, Stéphanie Di Giusto suit la vie de Rosalie (Nadia Tereszkiewicz), une jeune femme dans la France de 1870. Quoi de plus classique à une époque où les femmes mariées secondaient leurs époux dans les tâches quotidiennes, aux champs, avec le bétail ou, comme ici, dans un débit de boissons ! Mais ce n’est pas une jeune femme comme les autres, elle cache un secret : depuis sa naissance, son visage et son corps sont recouverts de poils. Elle est ce qu’on appelle alors une femme à barbe mais n’a jamais voulu devenir un vulgaire phénomène de foire, tant à la mode à l’époque. De peur d’être rejetée, elle a toujours été obligée de se raser. Jusqu’au jour où Abel (Benoît Magimel), un tenancier de café acculé par les dettes, l’épouse pour sa dot sans savoir son secret. Mais Rosalie veut être regardée comme une femme, désirée et aimée malgré sa différence, qu’elle ne veut plus cacher. Abel, de prime abord bourru et peu démonstratif, sera-t-il capable de l’aimer quand il découvrira la vérité ?

— Nadia Tereszkiewicz et Benoît Magimel – Rosalie
Copyright Marie-Camille Orlando – Trésor Films – Gaumont – LDRPII – Artémis Productions

Rosalie n’hésite pas à relever le défi qu’un client du bar lui lance et assume sa différence. Mais, dans une société conservatrice et très rigoriste, la critique est leste. Les bien-pensants ont tôt fait de stigmatiser les êtres différents et Rosalie court le risque d’éveiller les instincts de la meute. Subtilement, par un récit rondement mené, Stéphanie Di Giusto montre que la peur n’est pas toujours du côté où l’on penserait la déceler et Rosalie en prend très vite conscience dans la Bretagne de 1870 quand elle est vendue par son père (Gustave Kerven) à Abel, du double de son âge. Ce dernier, un honnête homme à une époque où les femmes ne comptaient pas pour grand-chose, n’a pas d’arrière-pensées tordues, simplement des dettes à rembourser à Barcelin (Benjamin Biolay), le propriétaire de l’usine locale qui règne en maître paternaliste et tyrannique dans cette bourgade. Mais une surprise de taille l’attend aux prémices de la nuit de noces : la jeune, belle, pieuse et délicate mariée souffre depuis la naissance d’un dérèglement hormonal, l’hirsutisme, qui la recouvre de poils, des ombres de barbe qu’elle rase chaque jour. Le rejet d’Abel est immédiat, nourri de gêne et de honte sociale, le regard de la communauté primant ses sentiments naissants. C’est le malheur de Rosalie qui, bravache, engage bientôt un pari avec un client de l’estaminet de gagner de l’argent pour la maisonnée et ainsi remplir le café déserté de curieux. Faisant venir le badaud, Rosalie veut aider son mari à redresser ses finances, mais ne pourra plus désormais mener une existence normale.

Avec Rosalie, Stéphanie Di Giusto signe un mélodrame délicat et éminemment féministe en questionnant les valeurs et les regards qui définissent arbitrairement la frontière entre l’humain et ce que d’aucuns qualifient de monstruosité. Une limite ténue qui pourrait s’apparenter à toute autre grande différence, apparente ou non, et qui donne à réfléchir. La réalisatrice scrute l’exploration méticuleuse des fluctuations des sentiments l’un envers l’autre de ses deux personnages principaux dans un décor pictural que lui offre le site des Forges des salles, à Sainte-Brigitte, dans le Morbihan. L’environnement de ce couple protagoniste est réduit à quelques figures classiques : le stupide et méchant Pierre (Guillaume Gouix), le féodal patron d’usine Barcelin qui ajuste son point de vue pour alimenter ses intérêts financiers, les jeunes filles Jeanne (Anna Biolay) et Clothilde (Juliette Armanet) tentées d’admirer la bravoure de Rosalie.

Cette fresque sociale qui dépeint le carcan de la bienséance et des jugements à l’emporte-pièce du XIXᵉ siècle est accompagnée par la subtile partition de piano-violon composée par Hania Rani, une musique judicieuse qui exprime les émotions en montagnes russes que traverse Rosalie et les atermoiements d’Abel jusqu’à un magnifique final que l’on vous laissera découvrir sur grand écran

À la différence de Elephant Man (1980) de David Lynch ou Freaks (La Monstrueuse Parade, 1932) de Tod Browning, le film Stéphanie Di Giusto offre un écrin à l’humanité et à la féminité de sa protagoniste. Rencontres.

Stéphanie Di Giusto

 

Nadia Tereszkiewicz

 

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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