Soixante ans de présence maghrébine à l’écran : le cinéma français face à son miroir
Le Palais de la Porte Dorée, siège du Musée de l’histoire de l’immigration, présente jusqu’au 21 mars 2027 une exposition grandiose consacrée à soixante ans de présence maghrébine dans le cinéma français. Très documentaire et chronologique, le parcours imaginé par les commissaires Clémentine Deroudille, Lucile Humbert Beldjoudi et Chloé Dupont réunit affiches, photographies, documents sonores et audiovisuels, ainsi que les archives de nombreuses œuvres cinématographiques réalisées depuis 1969 par des Français·es « issu·es de l’immigration » maghrébine. Les visiteur·euses y découvrent un vaste choix d’extraits de films, ainsi que des cartons qui servent de passerelle entre les époques et rendent hommage à celles et ceux qui ont œuvré à leur conservation.

© Pathé Films-France2 Cinéma
Un catalogue riche et copieux, à la hauteur de l’exposition, est également en vente. Il propose une succession de textes courts : descriptions factuelles, portraits et interviews.
À l’aube des années 1970, dans un contexte de bouleversement radical des mœurs, Mektoub d’Ali Ghanem fait figure de contrepoids aux années difficiles, marquées par les pressions politiques et, surtout, économiques. C’est aussi le moment où le cinéma commence à se mobiliser et à mettre en lumière le statut des travailleur·euses immigré·es. Ce sont des cinéastes « de souche » française qui ont lancé ce mouvement et l’ont fait avancer. Michel Drach ouvre la voie avec Élise ou la vraie vie, saisissante et forte représentation du racisme ordinaire dans les usines et du mépris à peine voilé envers les couples « mixtes ». Après avoir obtenu le prestigieux prix Louis-Delluc, ce long métrage a suscité un intérêt considérable dans toute l’Europe francophone. En 1975, Yves Boisset réalise Dupont Lajoie, film très connu qui raconte des crimes racistes, ignorés dans la plupart des cas. Le réalisateur s’inspire clairement de la guerre d’Algérie, à laquelle il fait des références très apparentes.
René Vautier a transposé sur grand écran son engagement autour de l’indépendance de l’Afrique du Nord avec son chef-d’œuvre Avoir vingt ans dans les Aurès, ainsi que Jacques Panijel avec Octobre à Paris, de nouveau à l’affiche depuis le mois dernier. L’exposition n’oublie pas pour autant les cinéastes moins célèbres, tel Marc Scialom et sa somptueuse Lettre à la prison, tournée en 1969 mais sortie seulement en 2009.
Le Thé au harem d’Archimède, du regretté Mehdi Charef, tourné et sorti en 1985, y est remarquablement présenté. La même année, Rachid Bouchareb signe Bâton rouge et Roger Hanin Train d’enfer. Ces films ont dénoncé le racisme, mais ont aussi tracé avec succès le chemin vers des aspirations à l’égalité et à une idée simple : les mêmes chances pour toutes et tous.
« Arabes de service »
Les années 1990 ont vu s’imposer les « films de banlieue », réalisés par des cinéastes talentueux·euses et doué·es comme Karim Dridi, Malik Chibane ou Rabah Ameur-Zaïmeche. Ils ont été suivis par le remarquable Indigènes de Rachid Bouchareb et par ses stars : Samy Naceri, Roschdy Zem, Jamel Debbouze et Sami Bouajila. Ce film a représenté l’Algérie (co-productrice du film) aux Oscars en 2007. Il s’inscrit dans la continuité de réalisations glorieuses comme L’Esquive en 2004, ou La Graine et le Mulet, film qui a révélé Hafsia Herzi au grand public en 2007, lui permettant de remporter le César du meilleur espoir féminin.
Après la brillante apparition de Rachid Djaïdani dans le monde du cinéma avec le film culte La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz, puis sa magistrale réalisation Rengaine, sortie en 2012 mais restée ignorée du grand public malgré sa grande qualité, les personnages négatifs d’Arabes ont longtemps été symboliques et caricaturés dans de nombreux films primés : La Balance, Rabbi Jacob, Le Grand Pardon, Les Ripoux. Des cinéastes et comédien·nes comme Malek-Eddine Kateb, neuveu du célèbre poète et dramaturge Kateb Yacine et père de Reda Kateb, ou Mohamed Zinet n’ont pas chômé, jouant souvent, et pendant longtemps, les « Arabes de service » !
Le réalisateur Tewfik Farès a eu la géniale idée de créer Mosaïque, l’émission diffusée sur France 3 pendant dix ans. Très suivie par le grand public, elle a introduit le cinéma comique, d’abord représenté par Mahmoud Zemmouri : Prends 10 000 balles et casse-toi, Les Folles Années du twist, De Hollywood à Tamanrasset, L’Honneur de la tribu ou 100 % Arabica. Vint ensuite Smaïn, avec un humour très particulier, à l’opposé de celui de Gad Elmaleh.
L’exposition met en lumière de nombreuses formes de transmission entre artistes, qu’ils ou elles soient auteur·rices ou interprètes. L’exemple le plus significatif est l’œuvre de Yamina Benguigui, Mémoires d’immigrés, ainsi que les documentaires Fidaï de Damien Ounouri, puis Leur Algérie de Lina Soualem. Côté fiction, citons ADN de Maïwenn ou Bonne Mère de Hafsia Herzi.
La notion de « Maghreb » révèle l’interférence entre le septième art et l’histoire des interactions entre la France et l’Afrique du Nord. Tout le matériel fourni par des cinéastes et des activistes donne à l’exposition une perspective inattendue. C’est le cas des récits de Mehdi Charef ou de la lignée artistique de Reda Kateb, qui portent l’héritage d’un cinéma né dans l’effervescence politique de l’Université de Vincennes. La présence de La Haine de Mathieu Kassovitz, manifestation artistique des tensions et des violences vécues par la jeunesse issue de l’immigration, est également à souligner.
Malgré la prétendue impossibilité d’intégration, souvent soulignée dans les discours politiques, il y a consensus pour dire qu’Abdellatif Kechiche et Rabah Ameur-Zaïmeche comptent parmi les plus grand·es réalisateur·rices français·es, au même titre que Jean Renoir, Jean Vigo, François Truffaut ou Maurice Pialat. L’héritage maghrébin dans le cinéma français, longtemps jugé complexe, instable, voire inquiétant, et abordé selon une approche néocoloniale, a conquis une place honorable et indispensable auprès du public hexagonal comme des professionnel·les, qui ne peuvent plus ignorer son développement et sa richesse d’expression.
https://www.histoire-immigration.fr/programmation/expositions/une-histoire-du-cinema-francais
Retrouver certaines critiques des cinéastes cités et publiées par j:mag de La Petite dernière; ADN; Sœurs, Leur Algérie; Fidaï.
Djenana Mujadzic
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