Sur les écrans romands: Shana de Lila Pinell – Entre Belleville et l’Exode
Couronné du Prix SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2026, Shana de Lila Pinell sort ce mercredi sur les écrans romands.

Image courtoisie Les Films du Losange
En ouverture de Shana, Lila Pinell convoque une imagerie médiévale crue, organique, presque charnelle. On y reconnaît des illustrations de la Haggadah de Pessa’h – ce livre rituel retraçant la sortie d’Égypte et les dix plaies infligées aux Égyptien·nes –, mais aussi The Seventh Plague of Egypt de John Martin, dans toute sa démesure apocalyptique : ciel en feu, masses humaines écrasées sous le châtiment divin, sentiment d’une catastrophe dépassant toute volonté humaine. Puis la caméra coupe brutalement vers des visages de jeunes dans le Paris contemporain. Ce télescopage pourrait n’être qu’un geste esthétique. Il constitue en réalité le cœur battant du film. Pinell veut faire cohabiter le mythe et le bitume, la mémoire biblique et la précarité contemporaine, le fantastique et le social. Et contre toute attente, cette greffe prend.
Shana – interprétée par une Eva Huault d’une intensité authentique – a la trentaine cabossée de celles qui vivent toujours dans l’entre-deux. Entre petits boulots et deal de quartier ; entre Belleville et une famille juive bourgeoise dont elle ne partage pas vraiment les codes ; entre un compagnon incarcéré, Moïse, dont elle subit encore l’emprise à distance, et une mère incapable d’assumer ses propres abandons. À la mort de sa grand-mère marocaine, Shana hérite d’une bague protectrice contre le mauvais œil. L’objet devient immédiatement plus qu’un accessoire narratif : une circulation nerveuse entre plusieurs mémoires, plusieurs identités que l’histoire contemporaine s’acharne à opposer.
Dans ses notes d’intention, Pinell explique que cette bague lui permettait de faire ressurgir une proximité oubliée entre culture arabe et culture juive. Le film tout entier procède de ce mouvement-là : réouvrir des passages là où tout semble désormais cloisonné. Shana est d’ailleurs définie par le déplacement permanent. Une héroïne en mouvement perpétuel, incapable de tenir en place parce qu’aucun espace ne lui appartient réellement. Le film épouse sa cadence nerveuse, ses bifurcations, ses emballements. On la suit dans une voiture aux sièges en fausse peau de léopard, à l’arrière, avec sa mère et sa grand-mère qui se disputent gentiment; chez un avocat où elle défend avec une mauvaise foi désespérée son droit à voir Moïse ; dans une cabine d’essayage où éclatent des disputes familiales d’une violence verbale éclatée ; dans un cimetière où les règlements de compte se poursuivent au téléphone. Mais aussi avec ses amies, dans des boîtes de nuit où la danse sert d’exutoire, ou dans des discussions réflexives sur leurs existences.
Pour lire la suite de la critique de Malik Berkati publiée lors du Festival de Cannes, cliquez ici.
j:mag Tous droits réservés