Toronto International Film Festival (TIFF) –  Aga Woszczyńska tend un miroir implacable du narcissisme occidental avec son premier long métrage, Silent Land (Cicha Ziemia), présentée en Première mondiale au TIFF

Issue de la prestigieuse École nationale de cinéma de Łódź créée après la Seconde guerre mondiale qui a compté parmi ses étudiants les plus grands cinéastes polonais de renommée internationale (comme Krzysztof Kieślowski, Andrzej Wajda, Jan Komasa, Krzysztof Zanussi ou Roman Polanski), Aga Woszczyńska a déjà fait sensation avec son court métrage Fragments (2014), présenté à la Quinzaine des réalisateurs et gagnant de nombreux prix internationaux. Tel un prolongement de ce délitement intérieur exploré dans Fragments, la réalisatrice polonaise reprend ses deux personnages, Anna et Adam, dans la même distribution, Agnieszka Zulewska et Dobromir Dymecki.

— Dobromir Dymecki et Agnieszka Zulewska – Silent Land (Cicha Ziemia)
Image courtoisie TIFF

Dans Silent Land, le couple assorti dans sa physionomie stéréotypée –  blond.es, grand.es et aux yeux bleus – passe ses vacances sur une île, en Italie. À l’aise financièrement, il loue une grande maison avec piscine qui possède une magnifique vue sur la mer. Hélas, la piscine n’est pas en fonction, ce qui contrarie énormément nos deux vacancier.es. Fabio (Marcello Romolo), le propriétaire de la maison et du restaurant du village, leur propose une ristourne sur le prix, un repas gratuits à la trattoria, mais rien n’y fait ! Lorsqu’il leur dit « pas besoin d’une piscine, la mer est là », Anna et Adam n’en démordent pas : la maison a été louée en grande partie pour sa piscine ; ils veulent en faire usage. Leur vient-il à l’idée que l’île puisse avoir des problèmes d’approvisionnement d’eau ? Il n’est même pas sûr qu’ils ignorent consciemment cette possibilité, tellement le couple est autocentré sur ses propres besoins qui s’avèrent durant ces vacances basiques et mécaniques : manger, boire, avoir des relations sexuelles. Tout ceci sans grande émotion, le plus souvent en silence, sur un mode autopilote. Tout semble très banal au fond, mais quelque chose d’évanescent, d’inquiétant sourd de cette représentation ritualisée.

Aga Woszczyńska pose de manière très cinématographique cette ambiance à la fois mystérieuse et familière. La caméra tenue par Bartosz Świniarski (également directeur de la photographie de Fragments) sert de narratif introductif, avec des cadres d’une géométrie parfaites, maîtrisant totalement les impressions laconiques que laissent ces deux personnages dans le décor dans lequel ils évoluent. La réalisatrice use de l’ellipse, du hors champ et, ce faisant, explose de manière brillante la perception du récit qui ne s’emboîte pas dans les cadres parfaits du visuel, laisse au contraire le regard des spectateurs.trices se perdre dans leur propre ressenti de ce qui se joue ici.

Puisque Anna et Adam insistent, Fabio accepte de mettre en fonction la piscine. Le lendemain matin ils sont réveillés par le bruit d’un marteau-piqueur et découvrent un ouvrier, Rahim (Ibrahim Keshk), manifestement étranger, dans leur piscine. De loin, ils le regardent, mais ne s’en approche pas, ne serait-ce que pour lui offrir un verre d’eau ou le saluer. S’il n’y avait le bruit des travaux, ils l’ignoreraient totalement. À la fin du déjeuner, Anna restée seule un moment sur la terrasse se trouve confrontée à une de ses demandes qu’elle ne comprend pas. Une sorte de suspicion, de sentiment de menace commence à naître envers lui, sans qu’aucun élément rationnel ne vienne étayer cette sensation. Est-ce pour cela qu’ils ne bougeront pas le petit doigt quand Rahim s’encoublera dans un fil et tombera dans la piscine ?

— Ibrahim Keshk – Silent Land (Cicha Ziemia)
Image courtoisie TIFF

Le tragique accident brise leur routine : ils sont interrogés par la police, doivent se justifier – entre leur version et celle des caméras de surveillance, il y a quelques incohérences –, leur façade compacte de couple commence à se fissurer, entre les tensions internes qui se forment et les piques lancées quand ils rencontrent un couple avec lequel ils se lient, Arnaud et Claire (Alma Jodorowsky). Ces derniers tiennent une petite entreprise de plongée qui périclite depuis que les touristes délaissent un peu l’île à cause des vagues de migrants échouent sur ses plages. Dans une mise en abîme ironique de l’histoire du cinéma, le professeur de plongée est joué par Jean-Marc Barr, qui n’a eu de cesse de rejeter le mythe du Grand Bleu de Luc Besson (1988) qui a propulsé sa carrière d’acteur. Aujourd’hui, la Grande bleue, comme est nommée métaphoriquement la Méditerranée, c’est surtout un cimetière marin et, si l’on plonge, on a plus de chance d’y trouver des cadavres de migrants que de joyeux dauphins.

À mesure que leurs vacances et leur humeur se détériorent, le temps devient orageux. Adam et Anna n’ont jamais apparu comme un couple sympathique sous l’œil Aga Woszczyńska, dès le début ils sont hermétiques, dans un trip narcissique que l’accident va amplifier : après tout, comme le dit Adam, l’ouvrier « n’était même pas légalement là. » Vu sous cet angle, on pourrait même être en droit d’être en colère contre cet individu qui vient mourir dans sa piscine et gâcher ses vacances au lieu d’aller mourir comme les autres dans la mer…
La déshumanisation des individus est remarquablement représentée par la cinéaste lors de l’arrivée de la police sur les lieux de l’accident : en tout premier plan, presque collé à l’objectif, le corps flottant de Rahim, en tout arrière-plan flou, les jambes des policiers parlant tranquillement de la situation. Comme il est « illégal », l’inspecteur explique qu’ils n’ont pas le temps pour ce genre de cas, et comme il ne semble pas y avoir d’implication tierce, le problème est réglé, c’est un accident. Aga Woszczyńska fait parler les témoins d’un mort comme s’il n’avait pas existé vivant mais les montrent flous, sans corps définis.

— Alma Jodorowsky, Jean-Marc Barr, Dobromir Dymecki et Agnieszka Zulewska – Silent Land (Cicha Ziemia)
Image courtoisie TIFF

On ne peut s’empêcher de revenir à cette impression que nous donne Anna et Adam, des êtres qui  semblent hors sol, lisses, habités par des rituels banaux : manger, ranger, aller à la plage, boire un verre, avoir des relations sexuelles. Tout ceci sans grande intensité, par habitude, dans l’ordre des choses communes. Mais qui sont donc ces gens-là ? Embarqués dans une histoire qui les sort de leur zone de confort. Qu’est-ce qui les animent, motivent leurs actions ou inactions ? Ils n’évoluent que très peu dans le scénario d’Aga Woszczyńska et Piotr Jaksa Litwin, si ce n’est Adam dont l’inconscient commence à affleurer dans ses rêves où il se perd dans les méandres d’une forêt. Arnaud et Claire, qui bénéficie d’un capital sympathie à leur apparition, possèdent également leur part d’ombre qui va s’étendre à mesure que le récit avance. Si l’argent est la faiblesse humaine d’Arnaud clairement identifiée par le récit, celle d’Adam et Anna restent longtemps énigmatique. On a de cesse de se demander qui sont ces gens filmés avec le plus grand calme par Aga Woszczyńska, qui ne propose aucune thèse, refuse le didactisme mais, de manière implacable, sans autre effet que celui de la lenteur du quotidien d’un séjour à la mer censé marquer le pas sur le quotidien de la vie active que l’on affleure au détour d’une conversation téléphonique en Pologne, nous tend un cadre, des bouts de miroir, un puzzle à composer. Cette question lancinante, malaisante, qui ne nous lâche pas pendant tout le film, encore et encore. Qui sont ces gens dont la réalisatrice ne donne aucune autre épaisseur que celle du présent et de leur indifférence ?
Ces gens sont nous. Toutes et tous. À regarder des êtres humains se noyer, sur nos plages, devant nos écrans, dans nos journaux…

Adam et Anna, c’est nous.

D’Aga Woszczyńska; avec Agnieszka Zulewska, Dobromir Dymecki, Jean-Marc Barr, Alma Jodorowsky, Marcello Romolo, Ibrahim Keshk; Pologne, Italie, République tchèque ; 2021 ; 113 minutes.

Malik Berkati

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