Volunteer d’Anna Thommen et Lorenz Nufer

Affligés par l’afflux de réfugiés, des volontaires partent pour la Grèce afin d’aider ceux qui arrivent en bateau. Ce qu’ils vivent sur la plage et dans les camps, bouleverse leur vie pour toujours. Revenus en Suisse, ils sont partagés entre la sécurité de leur ancienne vie et le désir de s’engager en politique. Le film montre la naissance parmi nous d’un mouvement citoyen qui défend les valeurs humanitaires de l’Europe. Le film s’ouvre sur une séquence filmée caméra à l’épaule, au pas de course, filmant les vestes, habits laissés sur la plage puis, soudain, la caméra s’approche d’une embarcation bondée : rapidement, les volontaires forment deux chaînes humaines pour amener, à bout de bras, de très nombreux enfants amenés.

Nous sommes à Lesbos à l’automne 2015.

Après ce sauvetage, la caméra d’Anna Thommen et de Lorenz Nufer montre, par des vues aériennes, des plages jonchées de gilets de sauvetage abandonnés, des zodiacaux qui se s’entassent sur le rivage.

Le tandem formé par Anna Thommen et par Lorenz Nufer propose une immersion organique, filmée au plus prêt des corps, des visages, des regards, des cris et des pleurs mais aussi des sourires et des rires tant des réfugiés que des volontaires qui partent sans hésiter apporter leur ai de et un peu d’humanité aux personnes qui ne reçoivent rien des autorités des pays où ils accostent ni de l’Europe.

Laissant leur vie tranquille et confortable en Suisse, ces volontaires donnent de leur temps et de leur personne mais le don est réciproque comme les témoignages que le film Volunteer met en lumière.

Une brève séquence d’une jeune femme qui salue de la main, masque et tuba sur le visage, prête à plonger dan ses eaux limpides de la Mer Egée depuis un bateau de plaisance … « C’était notre lune de miel ! » déclare Michel Räber, responsable des opérations sécurité et logistique ainsi que capitaine de l’armée suisse, qui vit avec son épouse Rahel Räber, vétérinaire, à Kiesen près de Berne. Lors d’un voyage de vacances en Grèce pour leur lune de miel à l’été 2015, le couple est confronté à la crise des réfugiés et décide spontanément d’aider. Ils ont trouvé l’organisation humanitaire «Schwizerchrüz», à laquelle de plus en plus de bénévoles se sont joints au fil du temps. Michael quitte son emploi pour pouvoir aider sur place; Rahel travaille comme vétérinaire en Suisse pour payer assumer leurs frais. En 2017, Michael a reçu le Prix Courage pour son engagement. Avec la naissance de son fils, il s’est d’abord retiré des activités opérationnelles. Dans l’intervalle, cependant, toute la famille est à nouveau impliquée dans un projet de suivi sur l’île grecque de Samos.

Au fil des témoignages, la caméra d’Anna Thommen et de Lorenz Nufer nous amène à rencontrer d’abord Michael Grossenbacher, comédien, enseignant, présentateur, gérant d’artiste, vit à Boll près de Berne. Après sa dernière exposition personnelle, Michael Grossenbacher décide de faire une pause et commence à faire du bénévolat à «Schwizerchrüz». Plus tard, il a fondé sa propre organisation humanitaire «The Voice Of Thousands» et, dans ce contexte, est principalement impliqué dans l’aide aux familles en fuite en cas de graves urgences médicales. Michael Grossenbacher est désormais co-président de l’organisation faîtière pour l’aide humanitaire volontaire en Suisse (Dahumas).

Volunteer d’Anna Thommen et Lorenz Nufer
Image courtoisie Sulaco Film GmbH

Michael Grossenbacher confie :

Un père de famille m’a expliqué que quand ils ont vu sur la côte des gens avec des torches et des habits qui les attendaient, ils se sont dit : C’est l’Europe qui nous attend.  On sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas.

Et poursuit, le regard plongé dans ses souvenir :

Je me suis retrouvé avec une petite fille qui s’agrippait à moi et j’ai compris physiquement ce que c’est d’avoir quelqu’un d’impuissant qui dépend de vous. Le père avait d’aitres enfants dont il s’occupait, la mère était ailleurs. La petite fille ne voulait plus me lâcher.

Le documentaire d’Anna Thommen et de Lorenz Nufer entraîne les spectateurs dans l’immense camp d’Idomeni, à la frontière macédonienne fermée, où de plus en plus de réfugiés restent bloqués et où l’approvisionnement est désastreux.

On a distribué 10 tonnes de bois parties en 10 minutes mais il y a14 000 personnes confinés dans un espace minuscule; cela a réchauffé 20% du camp pendant une nuit mais il faudrait au minimum 50 tonnes de bois. Il y a de nombreux enfants en bas âge et des bébés. On distribue les boîtes de lait condensé de nuit à côté des tentes, c’est moins dégradant, les gens n’ont pas besoin de se battre pour de la nourriture.

Il n’y a pas d’âge pour partir au cœur de la misère entretenue par la politique d’émigration de l’Union européenne, au cœur de « Lesbos, la honte de l’Europe », comme l’a si bien décrit Jean Ziegler.

Retraitée, mère de deux enfants adultes qui mènent leur propre vie, Ileana En plus de son travail de femme au foyer et mère de trois enfants, Ileana Heer Castelletti passe le dîner du Réveillon seule; le lendemain, elle lit dans le journal l’appel à l’aide de Michael Räber et lui envoie aussitôt un courriel mais pense qu’elle n’aura pas de réponse vu son âge. Michael Räber lui répond aussitôt. Ainsi, à l’hiver 2015, face à l’aggravation de la crise des réfugiés en Europe, elle a décidé – à septante-quatre ans – d’aider personnellement les gens, ce qu’elle voulait faire toute sa vie. Elle rejoint Michael Räber en tant que bénévole et, par conséquent, elle voyage d’innombrables fois dans les camps de réfugiés en Grèce. Celle que les réfugiés vont rapidement surnommer « Mama » s’envole pour la Grèce sans aucune hésitation.

Ileana Heer Castelletti s’est toujours engagée envers les autres et, par exemple, en échangeant des lettres avec des détenus pour Amnesty International depuis des décennies. Elle confie avec humilité :

« Jouer quelques instants avec un enfant et recevoir son sourire, son rire, le tenir dans me s bras, les gens ont juste besoin d’humanité. »

Et constate sur la politique helvétique en matière d’immigration :

« Si on écoute certains politiciens de certains partis en particulier, tout va à merveille en Suisse, les réfugiés peuvent demander l’asile sans problème. Les gens qui les écoute et disent , » Bravo la Svizzera ! » Je suis si en colère ! Quand va-t-on monter au créneau ? Quand les gens vont-ils protester ? »

Ileana Heer Castelletti vit au Tessin et est amie avec Lisa Bosia Mirra, la Grande Conseillère du SP du Tessin qui s’implique dans sa propre organisation humanitaire «Firdaus» pour les personnes en mouvement. Elle a organisé plusieurs marches de solidarité pour les droits de l’homme, dont une à travers la Suisse, pour attirer l’attention sur la situation précaire des réfugiés en Europe. Lisa Bosia Mirra, condamnée par la justice pour ses actions, en particulier d’avoir aider des réfugiés mineurs non accompagnés, à passer la frontière italo-tessinoise, ne baisse pas pour autant la garde .

« Quand on fait ce travail, on se sent très seul. Les douaniers suisses à Chiasso ont renvoyé tous ces mineurs non accompagnés en Italie. On prépare des repas chauds quant amène à la gare de Como. Les autorités suisses n’écoutent pas leurs histoires, les renvoient sans même savoir ce qu’ils ont vécu. Parmi eux, il y a des enfants torturés, des filles violées. Il sont tous mineurs. ce que font les autorités tessinoises va à l’encontre de la Convention européenne de droits de l’homme ! »

Le tandem de cinéastes ont choisi de montrer des personnes d’horizons divers, de milieux sociaux variés parmi lesquelles Thomas Hirschi, éleveur de bétail, boucher, fermier, vit à Boltigen dans le Simmental. Grâce à sa petite amie Sarah Gerber, Thomas Hirschi est entré en contact avec le mouvement des bénévoles. Ensemble, ils se rendent plusieurs fois en Grèce pour aider les réfugiés sur place. Cette expérience change définitivement sa vision de la question de la migration. Son témoignage est particulièrement fort et poignant, démontrant que l’on peut changer diamétralement d’idées politiques et de convictions sur les réfugiés en les côtoyant et apprenant à le connaître. Tour en parlant des autres, on perçoit en filigrane que Thomas Hirschi parle de sa propre évolution :

« Les gens s’agacent que je parte d’aller aider à Lesbos et disent qu’on a aussi besoin d’aide dans les homes pour personnes âgées en Suisse. A Lesbos, j’ai vécu une expérience cruciale, je vois les réfugiés sous un autre angle. Les gens qui me connaissent bien disent que j’ai changé. La peur est infondée que les réfugiés vont tout nous prendre. On a une vie ici, eux n’ont rien. Les gens ont l’impression d’avoir de gros problèmes, leurs problèmes sont minimes comparés à ceux de refuges. Je crois que tant qu’on n’a pas vu leur réalité de ses propres yeux, on ne peut pas comprendre. »

Sarah Hirschi-Gerber, vétérinaire, travaille avec Rahel Räber, l’épouse de Michael Räber, dans le même cabinet et apprend la situation intolérable des réfugiés en Grèce. Elle décide de s’aider elle-même et parvient à convaincre son ami Thomas Hirschi de venir. Les deux sont maintenant mariés et la famille Hirschi-Gerber a eu un enfant à l’été 2019.

Volunteer d’Anna Thommen et Lorenz Nufer
Image courtoisie Sulaco Film GmbH

Anna Thommen et Lorenz Nufer ne se sont pas contentés de filmer les embarcations de réfugiés accostant en pleine nuit, la cohue lors des distributions de vivres ou de bois, les tentes sous la pluie et dans la boue mais sont aussi allés à la rencontre de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants ignorés par les autorités et oublies par les Européens. Parmi eux, Taha Alahmad, père de famille syrien qui ne sait pas quel chemin prendre pour sa femme et leurs trois enfants de six ans, quater ans et un an. Haha Alahmad raconte :

J’ai dû rassembler les mambores détachés de mon fils pour pouvoir l’enterrer dignement. J’ai décidé de partir pour offrir un avenir meilleur pour ma famille mais ici, nous souffrons car il manque tout : l’eau, la nourriture, les toilettes, tout est insuffisant. Nous souffrons du chaud, du froid, de la pluie, de la boue.

J’ai dit à Michael Grossenbacher : « Soyons une équipe, nous serons utiles, ouvrez cette frontière, on ne peut retourner en Syrie. »

Michael Grossenbacher l’a pris au mot et lui a demandé d’aider les volontaires comme interprète. Ce père de famille, ingénieur électricien, syrien, qui a fuit avec sa famille le chaos de la guerre et le régime terroriste de l’EI de la ville d’Altabaqa dans le nord de la Syrie vers la Turquie et de là vers l’Europe. Dans le camp d’Idomeni, il a rencontré Michael Grossenbacher et ils sont devenus des amis proches. Il aide «Schwizerchrüz» en tant que traducteur.

La violence de la situation dans laquelle se trouvent les réfugiés atteint une catharsis quand la police macédonienne tire des gaz lacrymogènes et hilarants sur les familles. Après des mois de fuite, lui, sa femme Fatema et ses trois jeunes filles Rama, Leyan et Reman se retrouvent en Suisse. Entre-temps, ils ont obtenu l’asile, vivent près de Lucerne et les enfants y vont à l’école.

Volunteer propose une immersion directe, abrupte, dans l’enfer que vivent les réfugiés, à leurs côtés, soutenus par les témoignages sans langue de bois de celles et ceux qui œuvrent pour les aider et leur donnent ainsi une visibilité que nos chers politiciens par viennent si bien à camoufler.

Anna Thommen, née à Bâle en 1980 et a grandi à Maisprach, dans le Baselland, fait une formation initiale t d’enseignante puis un master en réalisation de films en 2013 avec le film primé Neuland. Depuis lors, elle travaille comme réalisatrice, auteure et éditrice indépendante.

Lorenz Nufer, né à 1976 à Zurich. a étudié le théâtre à la célèbre Ernst Busch Drama Academy de Berlin. Après avoir travaillé pendant plusieurs années en tant que membre de l’ensemble dans des théâtres en Suisse, en Allemagne et en Autriche, il a fondé une troupe de théâtre libre et a commencé à développer et à diriger son propre matériel. Volunteer est son premier travail de réalisation de film. Il travaille actuellement comme réalisateur, acteur et auteur pour le cinéma et le théâtre et enseigne en tant que chargé de cours à l’Université des Arts de Zurich.

C’est certainement grâce à leurs parcours qui touchent à de multiples horizons que Anna Thommen et Lorenz Nufer ont réussi à montrer de multiples étapes et épreuves endurées par les réfugiés et les nombreuses actions sur le terrain réalisées par les volontaires bénévoles de manière exhaustive et avec une immense liberté d’expression.

Volunteer a été présenté aux Journées cinématographiques de Soleure en janvier 2020 et Festival de Zurich en septembre 2019.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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