Cannes 2019 : « Le jeune Ahmed »,  le dernier film des frères Dardenne, en compétition officielle, suit l’endoctrinement d’un adolescent et leur vision de la radicalisation

En Belgique,de nos jours, le destin du jeune Ahmed (Idir Ben Addi), treize ans, est pris en étau entre les idéaux de pureté de son imam, ouvertement fanatique, et les appels de la vie lancés par sa mère, par sa professeur de collège, par sa fatrie, par son éducateur.

Ahmed ne sourit pas. Il a l’air évasif et s’amuse plus. Bref, malgré son jeune âge, il est tout sauf un bout-en-train. Sérieux et appliqué à l’école, il part en courant dès la sonnerie qui annonce la fin des cours en évitant bien scrupuleusement de serrer la main de sa prof, Inès (Myriam Akheddiou), en  passant le pas de la porte.

— Idir Ben Addi et Othmane Moumen – Le jeune Ahmed
© Christine Plenus

Les préoccupations du jeune Ahmed sont désormais l’observance rigoureuses des principes de l’islam : Ahmed met son alarme de réveil pour ne pas être en retard à toutes les heures des cinq prières durant la journée, soucieux de respecter à la lettre les obligations de tout bon musulman.

Le souci qu’Ahmed cause du souci tant à sa prof qu’à sa mère, (Claire Bodson), avec son évidente conversion un peu trop extrême à l’islam radical que clame dans ses prêches l’imam Youssouf (Othmane Moumen) qui dirige la mosquée du quartier. La tête farcie par les homélies de l’imam, l’esprit et le langage imprégnés par la détestation des koufars – les mécréants – le regard vitrifié par sa lecture partiale du Coran, Ahmed est, bien évidemment vu son jeune âge, un être en recherche, à la personnalité maléable et endoctrinable à souhait.

Ahmed est entouré d’une famille et d’amis qui ne partagent pas son dévouement docile et sa présence corvéable auprès de cet imam dont tout le monde sait son extrêmisme. La simple présence des proches d’Ahmed amène l’adolescent à la vivre comme un affront et a fini par lui donner l’impression de se trouver victime d’un complot ourdi contre lui. Il semble mépriser une mère  qui ne porte pas le hijab et boit de l’alcool, une mère bienveillante qui tient à bout de bras une famille de plusieurs enfants toute seule. Dans ses tentatives infructueuses et désespérées de dialoguer avec Ahmed, elle lui rappelle inlassablement la tolèreance et l’ouverture d’esprit du défunt père.

La sentimentalité qui a habité les films récents des frères Dardenne semble avoir été balayée par Le jeune Ahmed, film plus lisse, dénué de tous sentiments, du moins de la part du jeune protagoniste, sans doute d’origine berbère vu son prénom. Ici, les frères Dardenne créent un drame social-réaliste convaincant, axé sur un adolescent qui succombe facilement à la pression du fanatisme religieux au grand désarroi de ses proches qui tentent, en vain, de le raisonner. Ahmed poursuit dans la voie qu’il semble avoir choisie, convaincu de sa mission et se met en tête, sur l’incitation de l’imam, de tuer sa prof, kufar renégate puisqu’elle n’est pas voilée bien que musulmane. L’imam montre à Ahmed dans une vidéo l’acte héroïque de son cousin parti tuer des « infidèles » en se faisant sauter en Syrie et qui meurt en hurlant : « Allah’ou akbar ! ».

Les frères Dardenne sont des habitués du Festival de Cannes et reviennent toujours avec  bonheur sur la Croisette. En effet, depuis La Promesse, présenté en 1996 à la Quinzaines des réalisateurs, tous les films de Jean-Pierre et Luc Dardenne ont été sélectionnés au Festival de Cannes, pour la compétition officielle. Cette présence répétée, couronnée de surcroît par de nombreuses récompenses dont deux Palmes d’or pour Rosette en 1999 et pour L’Enfant en 2005, ce qui amène le duo à affirmer :

On a deux pays, la Belgique et Cannes.

La force tranquille des frères Dardenne leur permet de porter un regard sur les maux et les affres de notre société en parvenant à l’humanisation des coupables, ce qui est encore le cas avec Le jeune Ahmed. Cet adolescent introverti au regard égaré, à l’air hébété, a l’air haïssable tant il traite mal sa prof et sa mère qu’il violente et insulte. On peine à lui accorder notre absolution mais les frères Dardenne nous pousse à le comprendre, à cerner l’abysse dans lequel il a chuté.

On suit alors Ahmed dans sa tentative pour se sortir de l’endoctrinement religieux alors qu’il est placé comme ouvrier lors d’un stage dans une ferme. C’est la fille des paysans, Louise (Victoria Bluck), qui doit initier Ahmed au travail avec les animaux. Rapidement, Ahmed, bien qu’endoctriné, ne peut réfréner son attirance pour Louise et se risque à échanger un baiser avec elle. Aussitôt, il se ressaisit et demande à la jeune fille de se convertir pour lui et de porter le voile, ce qu’elle refuse bien évidemment. Pourtant, ni les parents de Louise ni son éducateur de référence (Olivier Bonnaud) ne s’en rendent compte et sont persuadés qu’Ahmed est dans la bonne voie.

A mesure que que le film avance, il assoit un certain fatalisme, rappel de cette Belgique qui a connu le traumatisme de Molenbeek et de Bruxelles.

Comme ils l’ont confié à nos collègues de La libre Belgique, si il n’y avait pas eu les attentats de Molenbeek et de Bruxelles, les frères Dardenne n’auraient pas fait ce film.

Contrairement au cinéma social de Ken Loach, le cinéma des frères Dardenne est tout aussi engagé et politico-social mais il émaneplus de misérabilisme que chez son confrère anglais. Les prises sont brutes, sans fioritures, les comédiens sont filmés sans apparat ni maquillage, contrairement à la plupart des films contemporains, et permettent une complète identification à la vraie vie : ce pourrait être notre voisine, un passant dans la rue, la vendeuse du magasin du coin, à  l’instar de la mère d’Ahmed, engoncée dans un t-shirt et dont les bras grassouillets sont filmés de plein fouet.

Comme souvent chez les Dardenne, la rédemption viendra d’une figure féminine, en l’occurrence la prof d’Ahmed.

Il était préilleux de terminer un tel film et durant la séance, la sous-signée s’interrogeait sur la scène finale choisie par les frères Dardenne: avec sagesse, ils ont opté pour une fin ouverte qui laisse la possibilité d’une échappatoire heureuse.

Ahmed, décidé à repasser à l’acte pour concrétiser la mission qu’il s’est donnée et l’achever cette fois-ci, tente de rentrer par effraction dans le domicile de sa prof. mais la porte est fermé ainsi que la baie vitrée. Il se met à escalader la gouttière pour pénétrerer dans la demeure par l’étage, chute et ne parvient plus à se mouvoir. Il semble être paraplégique mais on n’en aura pas la confirmation; ce n’est de toute façon pas le propos du film.

Il trouve une barre de fer à côté de lui et se met à frapper le tuyau qui longe le bâtiment … Soudain, sa prof l’aperçoit par sa fenêtre et se précipite à son secours : octroi du pardon d’Inès et rédemption d’Ahmed au terme de cette autopsie d’une radicalisation !

La radicalisation inspire énormément les cinéastes depuis quelques années mais peu de films parviennent à convaincre sauf  Les Cowboys  de Thomas Bidegain, sorti en 2015.

Lui a succédé Le ciel attendra, de Marie-castille Mention-Schaar, sorti en 2016, peu convaincant et projeté au Festinal de Locarno. Plus récemment, L’adieu à la nuit, d’André Téchiné, projet à la Berlinale 2019 mettait un peu plus de lumière autour de la radicalisation d’un jeune occidental de classe favorisée.

Le jeune Ahmed vient compléter la liste des films consacrés à ce sujet qui insuffle une évidente inspiration aux cinéastes. Une inspiration dont le résultat est très hypothétique selon le traitement et la vision très personnelle des cinéastes.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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