ZFF2022 – Seire de  Kang Park : Une dépression post-partum au masculin horrifique

Pour son premier long métrage, Kang Park s’empare du cinéma de genre pour nous dépeindre la désorientation d’un père après la naissance de son fils, entre film fantastique et film d’horreur, dans un décor des plus naturalistes. Brillant !

— Ryu Abel et Hyun-woo Seo – Seire
Image courtoisie Zurich Film Festival

Seire, c’est le terme qui désigne la période traditionnelle de 21 jours durant laquelle de jeunes parents doivent suivre certaines règles afin de ne pas apporter la malédiction sur leur famille et le nouveau-né. Dès la scène d’ouverture, Kang Park plonge son public dans le doute : toutes les pommes que le père coupe en deux et dont les intérieurs semblent tous marqués du rouge du pourrissement sont-elles réelles ? Le réalisateur coréen va prendre plaisir à constamment jouer avec les passages entre réalité – présente et passée –, hallucinations, rêves, ou plutôt cauchemars, la perte d’orientation de Woo-jin (Hyun-woo Seo) devenant ainsi rapidement la nôtre.

Sa belle-mère est très superstitieuse, cela fait rire sa femme Hae-mi (Eun-woo Sim), ainsi que sa sœur enceinte (Eun-min Ko) et son beau-frère (Woo-kyum Kim), qui habitent en face du couple. Cependant, un fond de croyances reste chez Hae-mi et certaines règles doivent être suivies pour sa tranquillité d’esprit. Une de ces règles est de ne pas se rendre à des funérailles pendant cette période de carence. Woo-jin va la briser en allant offrir ses condoléances et son respect à la famille de Se-young, son ex-compagne. Lors cette cérémonie, outre ses condisciples, il fait la connaissance de sa sœur jumelle Ye-young (Ryu Abel), dont il ignorait l’existence ! Entre les conflits qui s’installent entre les époux concernant le comportement de Woo-jin, les événements étranges et drames qui se succèdent sur le palier des deux couples, les cauchemars redondants, la présence incriminatrice de Ye-young, la vision rationnelle du monde de Woo-jin vacille.

— Hyun-woo Seo – Seire
Image courtoisie Zurich Film Festival

I-su, le nouveau-né, est le centre de toute l’attention de ses parents, particulièrement de sa mère qui cite son nom dans toutes les conversations. Woo-jin s’efforce à s’adapter à son nouveau rôle de père, mais il semble léviter entre deux mondes, celui que l’arrivée de I-su a constitué et celui de sa vie passée avec sa compagne décédée. Il vit dans deux espaces-temps, parfois, il revit des situations, parfois, il les rêve, il ne sait plus trop faire la différence, nous comme lui devons décider par nous-mêmes ce qui est de l’ordre du regret, de la culpabilité, de la réalité, du baby blues… ou peut-être même de la malédiction ! Épuisé, il lutte dans toutes ces dimensions qui s’enchevêtrent pour garder le fil de la vie et empêcher que la mort vienne voler le souffle de vie de son fils.

La narration tient énormément sur la répétition des moments-pivots, qui gagnent en intensité horrifique à mesure que l’histoire avance, ce qui tire un peu trop longuement sur le fil narratif, mais surtout peut heurter des âmes trop sensibles sur une ou deux scènes particulièrement explicitent. Ce petit bémol mentionné, soulignons le travail de réalisation de Kang Park, exceptionnel, avec la caméra (tenue par Geong-Heon Hwang) qui happe littéralement le visage de Hyun-woo Seo dans son cadre, permettant à l’acteur coréen (série Flower of Evil, 2020) de rendre tout en intériorité ses démêlés avec sa psyché. Relevons également le montage de Jee-hee Han qui parvient à cacher toutes les coutures de transition entre le réel et l’imaginaire, laissant souvent le public dans un entre-deux sensoriel, cherchant dans quel univers l’action qu’il regarde se déroule. Un peu géomètre aussi, Kang Park structure son récit et sa mise en scène de manière symétrique – sœurs jumelles, les deux couples, les deux paliers sur le même étage, la maison d’habitation et le funérarium, la naissance et la fausse-couche, etc. Ce procédé permet aux spectatrices et spectateurs de s’orienter un tant soit peu grâce à ce schéma de correspondance… mais pour celles et ceux qui seraient un peu perdu.es, se laisser couler dans le récit rend l’expérience de Seire tout aussi remarquable.

Le film a remporté le Prix de la critique FIPRESCI au Festival international du film de Busan en 2021.

De Kang Park ; avec Hyun-woo Seo, Ryu Abel, Eun-woo Sim, Eun-min Ko, Woo-kyum Kim ; Corée du Sud ; 2021 ; 102 minutes.

Malik Berkati, Zurich

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