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FIFDH 2024 : un film et un colloque interrogent la société russe face à la guerre en Ukraine et à la perte de libertés d’opinion et d’expression

Askold Kourov, réalisateur de Of Caravane and the Dogs, (De la caravane et des chiens) vient saluer l’audience venue en masse dans la grande salle du Théâtre Pitoëff et indique qu’il n’expliquera pas le titre énigmatique de son documentaire.

« Il faut voir les premières séquences de mon film pour comprendre le titre. »

Puis le documentariste enchaîne :

« Poutine a déclenché la guerre en Russie bien avant l’invasion de l’Ukraine. Depuis 2012, une série de lois répressives ont été adoptées, qualifiant d’«agents étrangers » tous ceux qui s’opposent publiquement à la position officielle. Dans ces circonstances, un groupe de journalistes et de militants russes indépendants tentent de résister et de poursuivre leur travail. Mais dès le début de la guerre, leur travail devint pratiquement impossible ».

Tourné au cours d’une année charnière, avant et après l’invasion, ce nouveau film du téméraire cinéaste Askold Kurov (Le Procès – L’État de Russie contre Oleg Sentsov, Enfants 404) égraine un fatidique compte à rebours en indiquant les jours qu’il reste avant le début de l’invasion en Ukraine. En présentant les derniers défenseurs de la démocratie en Russie, ce documentaire propose un aperçu d’espoir pour un avenir différent.

Derrière la propagande et la répression du Kremlin, le documentaire d’Askold Kourov se penche sur ce que pensent les Russes de la guerre avec l’Ukraine et interroge dans quelle mesure les Russes souscrivent au discours de Poutine. Partant à la rencontre de la population civile comme des journalistes résistants, le film ausculte les formes de résistance en questionnant lesquelles sont encore possibles à l’intérieur de l’espace russe.

Citant Winston Churchill qui disait de la Russie qu’elle est un rébus enveloppé de mystère à l’intérieur d’une énigme, les invité.e.s à ce colloque constatent que cette observation se vérifie aujourd’hui avec un espace public plus verrouillé que jamais. Depuis l’agression russe contre l’Ukraine en février 2022, la répression de plus en plus sévère du Kremlin a frappé non seulement les rares voix d’opposition qui subsistent encore mais elle s’en est aussi prise aussi à toutes celles et tous ceux qui incarnent « la décadence occidentale ».

Askold Kurov a étudié la philologie, le théâtre et la théologie puis a obtenu un diplôme de l’école de cinéma Marina Razbezhkina de Moscou. Il est l’un des réalisateurs de Winter, Go Away!, un documentaire russe plusieurs fois récompensé, sorti en 2012. Avec ce documentaire puissant et exhaustif, le réalisateur révèle ce que, derrière les proclamations martiales du Kremlin, pensent les Russes et montre comment ils informent. Il scrute dans quelle mesure les médias d’opposition en exil rencontrent-ils leur public et question quel avenir pour la Russie se dessine-t-il à l’ombre des discours nationalistes. Of Caravan and the Dogs suit ainsi le quotidien d’un groupe de médias indépendants et de militant·es qui tentent de poursuivre leur travail dans le contexte russe répressif.

— Dmitri Mouratov
Image courtoisie FIFDH

Cofondateur, éditeur et ancien rédacteur en chef de Novaya Gazeta, lauréat du prix Nobel de la paix 2021, Dmitri Mouratov a fait le choix de rester en Russie et de continuer son activité de journaliste. Dmitri Mouratov ouvre la discussion et parle de la situation actuelle des journalistes indépendants :

« Je dois vous dire que je suis déclaré « agent de l’étranger », non pas parce que j’avais de l’argent de l’étranger ni parce que je suis sous l’influence de quelqu’un, ce que je n’ai jamais été. Je suis catalogué ainsi par ce que j’ai donné des interviews à d’autres agents de l’étranger. Vous-mêmes, en parlant avec moi qui suis « agent de l’étranger », vous pouvez être déclarés « agents de l’étranger ». La Novaya Gazeta, dont le rédacteur en chef, Kirill Martynov, est présent, est devenue un média indésirable. Toute une partie de la rédaction de Novaya Gazeta est restée à Moscou mais nous ne pouvons plus enregistrer d’émission ni publier de magazine. Vous pouvez nous lire si vous avez un VPN. C’est un état particulier : le pouvoir a continué mais la constitution a été enlevéeL’article 29 de la constitution de la Fédération de Russie garantit normalement les droits et la liberté des médias, donc la censure est interdite. Chacun a la garantie de la liberté d’expression et personne ne peut être obligé de renoncer à ses convictions : cela figure dans la constitution qui est actuellement utilisée en Russie. Le journalisme russe continue mais beaucoup de journalistes sont persécutés, sont mis en prison. Il y a quelques semaines, Sergueï Sokolov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, a été arrêté à Moscou. Dans le documentaire d’Askold Kurov, une paroi entière de la rédaction de Novaïa Gazeta est couverte des portraits de journalistes aujourd’hui en prison ou disparus comme Anna Politkovskaïa. Natalia Natacha Estemirova et Anastassia Babourova. Nous sommes les médias les plus indépendants de Russie car nos lecteurs nous donnent de l’argent et nous vivons grâce à leur aide. nos lecteurs risquent autant que les journalistes.»

Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Fédération de Russie, Mariana Katzarova prend ensuite la parole :

« Le documentaire d’Askold Kurov montre une heure et demie de la réalité crue que vivent les journalistes et la société civile russe. Les autorités bâillonnent les défenseurs des droits humains et les médias. C’est très douloureux pour moi et je suis sûre que c’est très douloureux pour tout le monde. La situation s’est détériorée depuis ces deux dernières décennies. La situation se dégradait depuis les deux guerres précédentes en Tchétchénie. C’est douloureux de voir les gens devant les bâtiments de Mémorial (organisation russe de défense des droits humains et de préservation de la mémoire des victimes du pouvoir soviétique, N.d.A.) que le documentaire suit au moment de sa dissolution par la Cour suprême en décembre 2021. Il y a quelques semaines, Alès Viktaravitch Bialiatski, le prix Nobel de la paix 2022, prix aussi attribué à mémorial, a été condamnée à une lourde peine de prison. La Russie a fermé sa société. La communauté internationale a encore la possibilité, en continuant de surveiller la situation, d’empêcher que la situation ne se détériore davantage. Que le militant anti-corruption de quarante-sept ans, Alexeï Navalny, arrêté en 202, qui purgeait plusieurs peines pour des accusations, notamment d’extrémisme, soit mort en prison, est très choquant, d’autant plus choquant que cela se soit produit aujourd’hui, à moins d’un mois avant l’élection présidentielle russe. Cela envoie une onde de choc à tous ceux qui, en Russie et dans le monde, s’inquiètent de la répression croissante contre les critiques du gouvernement dans la Fédération de Russie qui applique un totalitarisme rampant.»

Natalie Nougayrède, ex-correspondante du Monde à Moscou et spécialiste de la Russie, enchaîne en soulignant :

« L’écrasement des droits de l’homme et l’écrasement de la société civile précèdent la grande guerre actuelle qui change notre continent. Il y a évidemment une dégradation depuis l’invasion de l’Ukraine. Le système Poutine a déployé depuis des années une stratégie qui visait à restreindre tout d’abord la société civile et les médias indépendants, puis à les écraser. Beaucoup, en occident, n’ont pas voulu voir ce processus d’écrasement qui pose les jalons de la guerre. Ce processus rend la guerre acceptable à la société russe qui se retrouve dans une forme de passivité, de résignation, d’écrasement, d’oppression ; elle ne peut pas faire grand-chose. Il y a une société civile russe qui survit. Par exemple, il existe une association exilée à Riga, L’École d’éducation civique, qui aide des enseignants, des artistes, des juristes, des journalistes, à se consolider à l’extérieur de la Russie pour continuer leur travail. Le mot « zombies » a été beaucoup utilisé pour décrire les Russes en Russie, car l’endoctrinement a été massif en Russie et il continue. Mais il y a beaucoup de résistance aussi ! Il existe des réseaux é l’intérieur de la Russie qui aident les jeunes hommes qui ne veulent pas combattre et d’autres réseaux qui aident les gens qui veulent sortir de la Russie. Ce n’est pas facile, mais ce n’est pas impossible.»

Rédacteur en chef de Novaya Gazeta Europe, Ancien rédacteur en chef adjoint de Novaya Gazette, docteur en philosophie, cofondateur de l’Université libre (Moscou), Kirill Martynov a choisi l’exil et gère la nouvelle société Novaya Gazeta Europe, basée en Lettonie :

« Nous avons désormais lancé un certain nombre de réseaux sociaux. Pour le public russe, c’est avant tout Telegram, qui n’est toujours pas soumis à la censure. Il y a la chaîne YouTube et Twitter, que nous considérons comme la première chaîne multilingue. Nous y parlons à nos lecteurs, non seulement en russe, mais aussi en anglais, en allemand et, espérons-le, en letton. Puisque nous sommes un journal, nous aimerions également publier quelque chose sous forme imprimée. Quant à la situation tusse, tout totalitarisme survient parce que les gens ne se croient plus entre eux. En Russie, les personnes âgées sont souvent seules, les enfants sont parties à l’étranger et ces personnes âgées parlent avec Poutine à travers la télévision. Personne n’a demandé à Poutine de commencer cette terrible guerre contre l’Ukraine et c’est là l’une des raisons pour lesquelles nous ne devons pas avoir honte de notre pays. Vous ne trouverez pas d’exemples de gens qui sont venus avec des panneaux sur la Place Rouge pour demander cette guerre mais vous trouverez des exemples du contraire : des gens venus avec des panneaux sur la Place Rouge demander l’arrêt de cette guerre. »

Le documentaire Queendom, d’Agniia Galdanova, prolonge la réflexion sur la situation actuelle des résistances féministes et LGBTQIA+ en suivant Gena, une artiste queer de vingt-et-un ans originaire de Magadan, un avant-poste glacial du goulag soviétique, qui crée des costumes d’un autre monde, et proteste contre le gouvernement dans les rues de Moscou. Gena met en scène des spectacles radicaux en public qui deviennent de nouvelles formes d’art et d’activisme. Elle souhaite ainsi modifier la perception qu’ont les gens de la beauté et du genre, et attirer l’attention sur le harcèlement dont est victime la communauté LGBTQIA+. Les spectacles – souvent sombres, étranges, évocateurs et queer – sont une manifestation du subconscient de Gena. Mais elles ont un prix.

Cette soirée-événement fait un crucial écho avec l’actualité de l’élection présidentielle en Russie et permet de poursuivre la réflexion bien au-delà du colloque.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

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