A Perfect Family (A Perfectly Normal Family) de Malou Reymann : passée derrière la caméra, l’actrice danoise puise dans son histoire personnelle pour réaliser ce premier long métrage

Emma, une adolescente danoise, grandit au sein d’une famille unie, a priori tout à fait ordinaire jusqu’au jour où son père décide de devenir une femme. Ce bouleversement au sein de cette famille aimante conduit chacun à se questionner et à se réinventer … Du moins, à composer avec une nouvelle réalité qui ébranle l’équilibre du cocon familial mais qui a aussi des répercutions dans les relations sociales des quatre membres de cette famille.

— Rigmor Ranthe, Mikkel Boe Folsgaard et Kaya Toft Loholt – A Perfect Family (A Perfectly Normal Family)
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

Thomas (Mikkel Boe Folsgaard), Helle (Neel Rønholt), leurs deux filles, Caroline (Rigmor Ranthe), quatorze ans et Emma (Kaya Toft Loholt), douze ans, forment une famille en apparence parfaite. Les premières séquences alternent des scènes de la quotidienne actuelle et des vidéos enregistrées durant les premiers mois de Caroline puis d’Emma. Mais ce bonheur va éclater sous l’effet d’une double révélation : Thomas va changer de sexe et devenir Agnete; Helle ne peut le supporter et demande le divorce. Les deux filles réagissent de manière fort différente, voire diamétralement opposée : Si Carolina fait immédiatement preuve de tolérance et de bienveillance, rappellent souvent à l’ordre sa cadette, Emma vit cette révélation comme un séisme, un choc brutal qui remet complément en question la complicité qu’elle partageait avec son père.

Ces dernières années se multiplient les films ou les documentaires sur le transgenrisme ou la transidentité : Una mujer fantástica (Une femme fantastique), Marilyn, Finding Phong, Coby, Sous la peau, Il ou Elle, Girl, Bixa Travesty, parmi tant d’autres. Pour son premier long-métrage, l’actrice danoise Malou Reymann a choisi de raconter l’événement le plus important – du moins, celui qui l’a le plus marquée – de son enfance et de sa pré-adolescence, à savoir le changement de sexe de son père, alors qu’elle avait onze ans. Le film se place à la hauteur de la fillette qu’elle était, une fillette très sportive, qui adore le foot et joue dans un club, une fillette qui entretenait une immense complicité avec son père en jouant dans le jardin, construisant une cabane, ramassant des fruits; mais, suite à l’annonce de son père, Emma voit s’effondrer un équilibre qu’elle croyait immuable. Si Carolina accepte immédiatement le changement d’identité de Thomas en Agnete – Carolina déclare d’ailleurs : « Elle sera toujours notre papa», Emma passe par une palette de réactions des plus violentes – incompréhension, rejet, désamour, violence tant verbale que physique, des sentiments exacerbés par les réactions de ses amis qui la stigmatisent immédiatement.

Emma éprouve d’immenses difficultés à accepter un tel bouleversement, alors qu’elle avait elle-même du mal à se confronter avec sa propre féminité balbutiante et à accepter les changements hormonaux qui s’opèrent dans son corps. Cultivant une attitude de garçon manqué tant sur le plan vestimentaire que sur le plan de ses attitudes, les marques de féminisation de ses formes, en particulier de sa poitrine, la contrarie, voire l’agace. Alors quand son père devenu Agnete s’affiche avec un décolleté qui met en valeur sa nouvelle poitrine ou qu’Emma surprend Agnete, les jambes grandes écartées, en train de faire des exercices de dilatation vaginale, ce que lui explique Carolina, s’en est trop pour la pré-adolescente qui laisse exploser son courroux, son indignation et sa désapprobation.

A perfect Family est d’autant plus touchant, respirant la sincérité de l’expérience empirique de la réalisatrice qui privilégie l’émotion et l’humour et son inspiration dans une histoire familiale, dans des sentiments et des réactions vécus, ce qui lui permet de restituer avec justesse et sans sombrer sdans la caricature des situations.. A perfect Family change la focale en s’intéressant moins au héros, Thomas rebaptisé Agnete, qu’à sa famille et plus particulièrement à sa fille cadette. Ce point de vue permet à ce film de se démarquer de l’abondante production de réalisations sur des thématiques similaires et est d’autant plus captivant qu’il fait la part belle au regard et au ressenti de la plus jeune des enfants. Malou Reymann met l’accent sur les conséquences du changement de sexe du père sur l’équilibre familial. Emma, remarquablement interprétée par Kaya Toft Loholt, traverse toute une palette de sentiments : l’incompréhension face à une décision aussi radicale que rien ne laissait augurer, la colère devant ce qu’elle assimile à une trahison, le dilemme suscité par un terrible conflit de loyauté entre sa mère biologique, Helle, et sa nouvelle mère, Agnete, la honte quand elle doit subir les moqueries et les sarcasmes sexistes dont Thomas/Agnete est inévitablement l’objet.

Face aux réactions d’une extrême violence de la jeune Emma, on se dit que l’adulte qu’elle est devenue a parcouru bien du chemin puisque la réalisatrice s’abstient de tout jugement et tente d’éluder les réactions des tiers tels les amis de l’école ou les copines du club du football. La maturité, l’arceptation et le cheminement face à cet éventèrent qui a marqué tant son adolescence que l’histoire de sa famille a permis à Malou Reymann de prendre suffisamment de distance et de proposer des cadres particulièrement judicieux et subtils qui transcrivent le chemin parcouru par chacun des membres de la famille. Un exemple très frappant est la rencontre familiale avec la psychologue : on entend Helle exprimer des reproches à Thomas/Agnete, la caméra s’attarde sur la tête d’Emma, de dos et enturbannée puis finit par filmer Thomas/Agnete, resté/e hors champ pendant tout l’entretien, que les spectateurs découvrent en même temps qu’Emma qui ôte son écharpe de sa tête.

Le sujet de A perfect family fonctionne à merveille, très certainement grâce à la qualité de l’interprétation; si tous les comédiens sont troublants de véracité, on soulignera la belle performance de Mikkel Boe Folsgaard, excellent en homme comme en femme, et surtout la jeune Kaya Toft Loholt, bouleversante, révélation du film.
La réalisatrice a opté pour une réalisation assez terne dans un récit qui alterne moments légers et tendus avec fluidité et maîtrise. Malou Reymann a choisi de souligner la normalité de cette famille avec l’adjonction de scènes tirées de films amateurs, s’insérant comme des flashbacks – filmés au caméscope – du temps de la « normalité » heureuse de la prime enfance d’Emma mais force est de constater que ces insertions ne servent guère la narration et demeurent anecdotiques.

Quelques vingt ans après la période la plus houleuse, voire traumatisante de son existence, Matou Reymann démontre de manière tangible et explicite qu’elle a assimilé ce chamboulement tant personnel que familial avec sérénité et maturité, parcourant un cheminement personnel complexe qui redéfinit les relations familiales, en particulier avec Agnete, et qui permet à la cinéaste d’évoquer cette période de sa vie sans sombrer ni dans la caricature ni dans le pathos. La sensibilité et le recul Malou Reymann fait preuve tant dans la réalisation que dans la direction de ses comédiens est admirable.

Le rythme du film peut paraître parfois lent mais montre bien les enjeux qui se déroulent en chacun des membres de la famille, puis au-delà de ce noyau familial. La cinéaste a développé les conflits émotionnels et a souligné comment les deux soeurs gèrent affectivement cette phase de transition, avec une attention particulière à la petite dernière, en particulier aux affres émotionnels qu’elle travers, entre la séparation du couple, le déménagement du père et Emma qui semble avoir de plus en plus de mal à accepter cette “nouvelle” mère (qui ne remplacera jamais sa mère biologique).

Le résultat est un film qui accompagne tout autant les spectateurs que Thomas devenant Agnete accompagne ses filles, se heurtant à la révolte exacerbée de Helle. Toute cette transition et ses multiples phases sont abordées avec subtilité, avec égard sans pour autant occulter les moments de difficulté. Ce processus semble avoir été possible car la réalisatrice a eu accès aux carnets de note de son père liés à cette époque et dont elle s’est inspirée lors de l’écriture du scénario. Ce qui impressionne les spectateurs tout au long de ce film est la force et la certitude que démontre le père de famille; jamais on ne perçoit de doute, d’hésitation ni de déstabilisation chez Thomas/Agnete alors que Helle et Emma en particulier, mais aussi les voisins, les parents des élèves manifestent des réactions d’amusement, de moquerie, voire de rejet. Thomas/Agnete apparaît fort/e, solide, en toutes circonstances, y compris dans des moments plus intimes qui abordent sa métamorphose comme avec la psychologue.

Malou Leth Reymann signe un film juste et fort en émotions, porté une photographie lumineuse et un trio de personnages particulièrement nuancés et travaillés. A perfect normal family a le mérite de traiter d’un sujet qui demeure délicat et parvient à traiter avec justesse, émotion, authenticité et exactitude. Avec son premier long-métrage, la Danoise Malou Reymann s’inscrit parfaitement dans le cinéma de son pays, l’un des rares qui arrive à parler de sujets complexes sans jamais être ni caricatural ni grotesque. Ce drame ultra-réaliste émeut, bouleverse, questionne mais ne laisse pas indifférent.

Le titre originel A perfectly normal family n’est pas le titre proposé dans les pays francophones, qui en est la traduction écourtée et ne transmet pas tout à fait le même message.
Un film poignant et fort qui aborde un sujet délicat par le biais d’un traitement adroit et intelligent !

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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