Adam, de Maryam Touzani, dépeint l’enfer que vivent les mères célibataires au Maroc

Après sa sélection officielle au Festival de Cannes et avoir remporté dix-sept prix dans des festivals internationaux, le premier long métrage de la Marocaine Maryam Touzani sort sur les écrans romands et raconte l’enfer des mères célibataires au Maroc à travers le parcours de Samia, jeune femme sur le point d’accoucher et qui a fui son village pour éviter de jeter la honte sur sa famille.

— Nisrin Erradi et Lubna Azabal – Adam
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

Après avoir brillé l’an dernier dans Razzia, l’actrice Maryam Touzani réalise son premier long-métrage. Adam, qui s’intéresse à la condition des femmes célibataires au Maroc, a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019.

Maryam Touzani a toujours incarné ses rôles forts et en marge de la société comme dans Razzia, co-écrit avec son mari, le réalisateur Nabil Ayouch, dans lequel elle incarnait l’héroïne transgressive et courageuse. Maryam Touzani ose aborder avec vaillance des thématiques risqués et tabous dans son pays comme comme dans ses courts métrages et documentaires sur la prostitution au Maroc ou l’exploitation des enfants.

Par le truchement de nombreux plans rapprochés, Maryam Touzani suit une jeune femme qui porte une foulard coloré sur les cheveux, déambulant dans les ruelles d’une médina … Celle de Casablanca, la jeune femme entre dans un salon de coiffure et propose ses services pour coiffer, maquiller, faire des soins de pédicure. La propriétaire lui propose du travail mais quand la jeune femme lui demande si elle peut dormir dans le salon, la propriétaire la congédie sur place.

La jeune femme, toujours filmée à hauteur d’épaules ou en gros plan sur son visage, en particulier son regard, poursuit sa quête en frappant aux portes, proposant ses services comme femme de ménage ou cuisinière, bref employée de maison. A chaque porte elle essuie un refus sec. Puis on découvre la jeune femme essoufflée, assise devant un pas de porte, et on réalise ce que sa djellaba cachait jusqu’alors : son ventre arrondi.

Puis la jeune femme, Samia, frappe à la porte d’Abla (Lubna Azabal), veuve et mère d’une fillette de huit huit ans, Warda (Douae Belkhaouda) – «Ma maman m’a appelé Warda comme la chanteuse car elle l’adore » -, qui tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia (Nisrin Erradi) se présente à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Elle décline l’offre d’emploi de Samia puis, alors qu’elle supervise les devoirs de sa fille, elle observe la jeune femme derrière ses volets et finit par l’inviter à entrer chez elle. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite et qui tentent de se mettre à l’abri d’une société qui juge et catalogue fa facilement, et un chemin vers l’essentiel.

— Nisrin Erradi et Douae Belkhaouda – Adam
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

On se souvient de la scène finale de Razzia où Maryam Touzani était filmée au bord de la mer, son ventre arrondi éclairé par la douce luminosité de l’océan, promesse d’un avenir meilleur. L’envie de réaliser ce film très engagé a surgi à un moment très précis de sa vie, quand elle était enceinte de son premier enfant. Il lui tenait d’autant plus à coeur de consacrer un film aux mères célibataires et à leurs enfants qui vivent un enfer au Maroc dans une société qui juge, condamne, exclut et où le qu’en dira-t-on prime.

Maryam Touzani  souligne la condition de parias que connaissent les mères célibataires et leurs entants au Maroc :

« La pire des choses qui peut arriver à une femme au Maroc, c’est d’être enceinte sans être mariée. Jusqu’en 2004, les enfants nés hors mariage étaient invisibles, c’est-à-dire ils n’avaient pas d’identité. Cela a changé. Mais même s’ils ont une identité, on sait qu’ils sont des enfants nés hors mariage. C’est un fardeau qu’ils portent toute leur vie. Ils sont toujours montrés de doigt. C’est très difficile. Vous ne pouvez pas imaginer. Pour les mamans, c’est l’enfer. »

Ce film courageux basé sur un sujet encore tabou dans la société marocaine et dont le traitement est audacieux a été inspiré par la situation empirique d’une jeune Marocaine. En effet, en 2002, à Tanger, Maryam Touzani a rencontré celle qui a inspiré Samia. Les parents de la réalisatrice avaient recueilli une jeune femme enceinte de huit mois qui avait dû fuir son village car elle n’était pas mariée, ce qui constitue un crime aux yeux de la loi marocaine. Elle se souvient :

« Nous étions déjà une famille de cinq enfants, tous élevés dans le respect des autres. Mes parents ont accueilli cette jeune femme et lui ont fourni un toit, sans poser de questions et surtout sans l’accabler sur son état malgré ce que ça représentait aux yeux de la société. Pour l’accouchement ce fut un peu plus difficile. Mon père qui était avocat s’est débrouillé pour que tout se passe au mieux, aussi bien à l’hôpital que pour la suite. Mes parents ont essayé de l’aider à trouver différentes options pour qu’elle puisse garder son enfant. Mais cette jeune femme voulait donner son enfant pour rentrer chez ses parents et tourner la page. Nous avons respecté son choix et avons essayé de faire en sorte que ça se passe au mieux. »

Avant le tournage, Lubna Azabal et Nisrin Erradi ont passé du temps en immersion dans la médina pour apprendre à connaître la réalité de ces femmes. Les deux actrices ont appris à faire des pâtisseries traditionnelles. Abla vend des qu’elle prépare chaque matin. Dans une scène, la cinéaste filme en gros plan les mains de qui prépare la masse puis pétrit la pâte, la malaxant. cette scène renforce le contact à la matière, à la pâte, aux personnages, conférant une  authenticité du quotidien de ces femmes. La cinéaste filme en gros plan les mains de Samia ou d’Abla en train de confection des msemen fromage, poulet, miel, chocolat, etc., ces sortes de galettes carrés plates très appréciées comme encas. Il était important pour Maryam Touzani de rendre hommage, à toutes ces petites choses, ces détails qui constituent notre identité marocaine. La cinéaste a même glissé une recette traditionnelle dans son film quand Samia prépare la rziza pour le petit-déjeuner : « La rziza, une pâtisserie traditionnelle très ancienne faite à la main, pâtisserie avec laquelle j’ai grandi. »

— Lubna Azabal et Nisrin Erradi – Adam
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

L’action du film se situe dans la médina de Casablanca. Un quartier que Maryam Touzani aime profondément et qui distille une forme de vérité humaine bien loin des cartes postales et des complexes touristiques du bord de mer.

Elle explique :

« C’est une sorte de ville dans la ville, presqu’un village, coupé des bruits assourdissants de la ville nouvelle, bien que ses ruelles regorgent de vie. »

En effet, les ruelles de la Médina que film Maryam Touzani regorge de marchands ambulants à la criée, de femmes chargées de cabas, d’enfants qui courent en ribambelle.

Avec une spontanéité toute enfantine, Warda accueille à bras ouverts la jeune Samia, lui confiant que sa maman a vendu toutes les rziza qui, faites à la main, ont remporté un immense succès auprès des habitants. Une complicité de plus en plus forte entre la fillette et Samia consolide des liens alors qu’Abla se fait violence, en proie à une ambivalence entre aider cette jeune mère célibataire et la laisser se débrouiller, redoutant les commérages des voisins.

Tout au long de l’histoire, des moments de complicité se multiplient – quand Samia apprend à Warda comment faire des rziza ou quand Samia huile son ventre arrondi et que la fillette lui demande si elle peut le toucher, apposant son oreille contre le ventre de la jeune femme.

Quand, le lendemain matin, la petite Warda, prête pour l’école demande à sa mère où  est Samia, celle-ci lui répond : »Son mari est venu la chercher, elle est rentrée dan son village. » La jeune Warda n’est pas dupe et s’écrie aussitôt : »Tu mens ! Tu es un monstre sans coeur ! »

Prise de culpabilité, Abla part avec Warda en pleine nuit à la recherche de Samia qu’elles retrouvent à la gare routière. Abla s’inquiète pour la jeune femme sur le point d’accoucher; Samia lui annonce qu’elle va donner son enfant à l’adoption dès l’accouchement et rentrera chez ses parents. Elle pourra ainsi se marier, fonder une famille et laver l’honneur des siens. Abla lui dit de rester dans sa maison pour l’accouchement.

 

Un jour, Abla raconte l’accident de son mari, rentré de la pêche et reparti aussitôt  au port pour trente minutes : « Le lendemain, on m’a ramené son corps encore tiède. La maison s’est remplie de monde. Je n’ai pas pu ni le toucher ni l’embrasser ni sentir son corps une dernière fois. Il s devient préparer son corps, encore tiède, pour l’heure de laprière. Je n’ai pas pu l’accompagner à sa tombe. La mort n’appartient pas aux femmes. »
Samia lui répond : « Peu de choses nous appartiennent. » Une critique frontale, osée, de la société marocaine qui malgré les changements apportés par le nouveau prince, reste figée dans l’hégémonie du patriarcat et du poids de l’opinion de la société.

Ce qui appartient encore aux femmes est la maison, l’espace domestique, la cuisine qui est très appréciée comme le démontre Maryam Touzani quand Samia et Abla préparent avec entoursiasme et amusement les biscuits de la Fête de l’Aïd – cornes de gazelle, feqqas, Ghoriba ghribia, Kaak dOujda – sur une musique Gnaua.

Samia est sûre de son choix : « Un enfant qui né bâtard hors mariage est exclu toute sa vie. Je ne veux pas lui faire payer une erreur qu’il n’a pas commise. »

Maryam Touzani dénonce l’hypocrisie institutionnelle et sociétale du Maroc à travers cette violence faite aux mères célibataires qui préfèrent abandonner la chair de leur chair plutôt que condamner à vie un enfant à rester paria.

Maryam Touzani précise :

 Je voulais aussi raconter l’histoire de femmes qui, à leur façon, essaient de se couper elles aussi du monde, sans pour autant pouvoir échapper à ses règles. Pour moi, l’histoire de ces deux femmes, de cette rencontre, de ce qu’elles sont et de ce qu’elles deviennent, est au coeur de ce que j’ai voulu raconter.

Dans cette rencontre entre deux femmes meurtries par la vie, il est question d’apprentissage réciproque pour retrouver goût à la vie, de blessures pansées afin de retrouver l’amour et l’estime de soi comme dans le retour à la féminité pour Abla – qui observe son corps nu dans le miroir, un corps qui n’est plus caressé depuis des années – l’acceptation de la maternité après un rejet initial de son nourrisson – à travers de très longues scènes successives de pleurs du nouveau-né affamé que la jeune parturiente refuse d’allaiter – pour Samia. Il était bien normal que la cinéaste consacre autant de scènes au nouveau-né, Adam, qui relie les protagonistes entre elles et nourrit l’intrigue.

Ce film fort, osé, courageux, porté de magnifiques actrices mises en valeur par une photographie picturale à la lumière tamisée de la pénombre des intérieurs marque les débuts très prometteurs  de Maryam Touzani comme réalisatrice et qui dédie cette première réalisation à sa mère. Talent à suivre !

Sortie Suisse romande: 5 février 2020

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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Une réflexion sur “Adam, de Maryam Touzani, dépeint l’enfer que vivent les mères célibataires au Maroc

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