Berlinale 2021 Summer Special : Night Raiders de Danis Goulet, cinéaste de la Nation Crie – Un film de science-fiction précipité dans l’actualité !

Il y a quelques jours, le monde (re)découvrait un épisode infâme de l’histoire canadienne vis-à-vis des Premières Nations à la suite de la découverte d’un charnier d’enfants autochtones, 215, pensionnaires d’un institut catholique au XIXe siècle à Kamloops, en Colombie britannique. Cette épouvantable découverte rappelle le projet d’assimilation, d’acculturation systémique avec 150’000 enfants arrachés dès le plus jeune âge à leurs familles et placés dans des pensionnats religieux.

Présenté dans la section Panorama du festival, Night Raiders de la cinéaste de la Nation Crie/Métis Danis Goulet, fait terriblement écho à l’actualité alors qu’il est catégorisé comme science-fiction dystopique. Quel crash temporel !

— Elle-Máijá Tailfeathers – Night Raiders
© Christos Kalohoridis

Nous sommes en 2043, une occupation militaire contrôle les villes privées de leurs droits dans l’Amérique du Nord d’après-guerre. Les autochtones, les pauvres, les exclus vivent dans un environnement apocalyptique, les blancs et assimilés dans un autre monde, de l’autre côté du mur, moderne et lumineux. Les enfants sont considérés comme la propriété du régime, ils sont arrachés à leurs parents, leurs cerveaux passent à la blanchisseuse fascisante et ils sont formés au combat dans des pensionnats-prisons. Une femme Crie, Niska (Elle-Máijá Tailfeathers), désespérée, qui a réussi à garder sa fille Waseese pendant six ans en autarcie dans la forêt, s’est vue obligée de la laisser aux forces dominantes pour qu’elle ait accès à des soins. Elle découvre une société de justiciers clandestins, les Night Raiders, et se joint à eux pour infiltrer l’académie d’État où se trouve Waseese (Brooklyn Letexier-Hart) et la libérer. Cette parabole sur la situation des Premières nations est transnationale, c’est pourquoi Night Raiders inclut dans sa production et son casting, avec un des personnages principaux Leo (Alex Tarrant ), une autre nation confrontée à ses démons coloniaux, la Nouvelle-Zélande. Les références vont au-delà de la seule question des Premières Nations, le monde coupé en deux, dépeint par Danis Goulet, est le nôtre, avec ceux qui sont nés et vivent du bon côté du mur du système-monde et ceux qui se cognent à la muraille érigée autour du centre de ce système, centre qui est cependant toujours extrêmement intéressé à l’exploitation de ces terres qui regorgent de ressources naturelles. Cette notion est confortée par cet élément induit dans le récit –  écrit par la réalisatrice avant la pandémie Covid-19 – dans une forme de prescience stupéfiante : un virus qui décime la population entassée du « mauvais » côté du mur.

Dans ces premiers court-métrages, Danis Goulet explorait le réalisme social (Wapawekka, Barefoot, …) avant de découvrir la liberté narrative que lui procure la science-fiction avec le court Wakening (2014) qui suit déjà une femme forte de la Nation crie prête à se battre contre une occupation militaire brutale. La réalisatrice explique :

J’ai toujours eu peur d’écrire quelque chose en rapport avec nos vieilles histoires, car j’avais l’impression que ces choses étaient toujours décrites comme « pittoresques » et « folkloriques » par les personnes étrangères à nos cultures. Nous avons grandi en les racontant autour du feu ; elles avaient beaucoup de pouvoir. Le genre de la science-fiction a ouvert quelque chose pour moi, me libérant pour aller dans un espace fantastique où vous n’êtes plus confiné par la réalité. Dans le film de genre, on peut frapper plus fort parce qu’on peut toujours dire qu’on est dans un monde totalement fictif. Vous pouvez dire ce que vous voulez, en fait, et c’est ce qui m’a vraiment enthousiasmé à l’idée de faire mon premier long métrage de genre.

Wakening et Night Raiders sont à l’avant-garde d’un genre nouveau – la science-fiction indigène, ce qui enthousiasme Goulet :

La vague de la science-fiction/horreur indigène est arrivée. Les gens de notre communauté ont pendant tant d’années demandé l’accès à notre narratif, à avoir le droit de raconter nos histoires. Il y avait des lois au Canada qui rendaient illégale notre expression culturelle, alors nous entrons dans une renaissance et la vague du genre en fait partie. C’est une période vraiment passionnante !

— Brooklyn Letexier-Hart et Susanne Cyr – Night Raiders
© Christos Kalohoridis

La facture du film reste très classique dans son rendu esthétique, technique et narratif de genre. On peut même avoir l’impression de déjà-vu si on regarde Night Raiders à travers le seul cinéphile. Mis dans son contexte social et politique, le film donne une claque magistrale qui fait ouvrir grand les yeux,  secoue et interpelle. Il ne faut jamais donner à l’art plus de pouvoir qu’il n’en a, mais comme toujours, même si ce n’est qu’un petit pas ajouté à d’autre petits pas, si ce genre de films permet à ceux qui les regardent de mieux entendre et voir et à ceux qui en font ou veulent en faire de s’encourager à unir leur voix au chœur qui se forme, alors le travail de Danis Goulet et son Night Raiders aura accompli sa part de chemin.

De Danis Goulet; avec Elle-Máijá Tailfeathers, Brooklyn Letexier-Hart, Alex Tarrant, Amanda Plummer, Violet Nelson, Shaun Sipos, Suzanne Cyr, Gail Maurice, Pamela Matthews Kevin Allan Hess; Canada, Nouvelle-Zélande ; 2021; 97 minutes.

Berlinale 2021 Summer Special

Malik Berkati

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