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Berlinale 2023 : Iron Butterflyes, de Roman Liubyl, présenté dans la section Panorama Dokumente, propose une réflexion sur les prémices de la guerre en Ukraine avec ce documentaire qui surprend, interroge et déroute

Le documentaire de Roman Liubyi commence en immergeant le public dans des images d’archives, emplies de propagande, de la construction des systèmes anti-aériens russes BUK. Ces vidéos donnent immédiatement le ton au film. C’est au moyen d’un tel canon antiaérien que le vol 17 de Malaysian Airlines a été abattu à l’été 2014 près de Donetsk. Comme le mentionne le commentaire, les victimes de la guerre en Ukraine sont tombées bien avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine. Rappelant l’accident du Boeing 777 qui s’est produit le 17 juillet 2014 à 16h20 heure locale, Iron Butterflies montre les diverses images satellites du vol parti de l’aéroport de Schiphol, à Amsterdam, pour gagner Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie.

Iron Butterflies de Roman Liubyi
© Babylon’13

Une enquête a établi que l’avion de ligne, effectuant le vol MH17 d’Amsterdam à Kuala Lumpur, a été touché par une roquette. Aucune des deux-cent-nonante-huit personnes et les quinze membres d’équipage à bord de l’avion n’a survécu. Les enquêteurs étaient convaincus que le BUK qui avait tiré sur le Boeing était entré sur le territoire ukrainien depuis la cinquante-troisième brigade de défense aérienne de la Fédération de Russie, basée près de Koursk, et que, peu de temps après la tragédie, il avait été ramené de l’autre côté de la frontière vers le territoire russe.

Si Klondike, film de Marina Er Gobach et sorti en 2022, relate l’histoire d’une famille ukrainienne vivant à la frontière entre la Russie et l’Ukraine au début de la guerre, qui refuse de quitter la maison alors même que le village est occupé par les forces armées et qu’elle se retrouve en plein cœur du drame du crash du vol de la Malaysia Airlines, le film de Roman Liubyi examine cette histoire sous un angle différent: un film de montage d’investigation, créé à partir de nombreuses histoires sur Internet et de documents d’archives, visant à expliquer pourquoi cette tragédie a eu lieu.

L’enquête a conclu qu’aucun des prévenus n’a personnellement participé au lancement de la fusée, mais qu’ils « ont mené conjointement le plan de destruction de l’avion ». Tous les accusés ont été mis sur la liste internationale des personnes les plus recherchées. Le bureau du procureur a requis une peine d’emprisonnement à perpétuité pour eux et le verdict a été prononcé le 17 novembre 2022 à La Haye.

Le cinéaste collabore à nouveau avec le groupe de cinéma ukrainien Babylon’13 – l’association de cinéastes indépendants formée après Maidan et la Dignity Revolution de 2013 – qui a déjà fait ses débuts avec War Note, signé Roman Liubyi et sorti en 2020, un documentaire qui présentait des vidéos personnelles des téléphones, caméscopes, caméras et GoPros des soldats ukrainiens qui luttaient contre les forces de la République populaire de Donetsk et de la République populaire de Lougansk depuis 2014. Ce documentaire relatait fidèlement la vie des soldats ukrainiens dans les tranchées. Iron Butterflies poursuit dans l’optique de ce thème militaire, et, à l’éclairage de cette réflexion. Roman Liubyi souligne le fait que la guerre entre la Russie et l’Ukraine n’a pas commencé en 2022, mais en 2014, en se concentrant sur l’un des plus grands crimes de guerre russes qui ont entraîné des pertes internationales, en soulignant que les premières victimes de la guerre russo-ukrainienne sont les passagers et le personnel du Boeing 777 de la Malaysia Airlines.

Mêlant des scènes chorégraphiées sur le lieu de l’accident avec des danseurs des diverses nationalités des victimes du crash, ce long métrage kaléidoscopique reconstruit et déconstruit à la fois la tragédie et les conséquences de l’accident du vol MH17 au-dessus de l’Ukraine. En recourant au cinéma expérimental pour analyser les traumatismes passés et leurs conséquentes bien présentes, Roman Liubyi cherche et trouve des connexions avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre qui se poursuit.

Roman Liubyi commente au sujet de son film :

« Ce film reflète beaucoup de choses. Il ne s’agit pas seulement de cet événement, de l’attentat mais aussi de toutes les conséquences. Ce film reflète comment cet événement a changé l’écosystème de l’information et des médias dans le monde. Ce qui est noir et ce qui est blanc était mélangé et il était vraiment difficile d’en parler, et maintenant, tout le monde comprend qui est le criminel. »

Présenté en première au Festival du film de Sundance 2023, Iron Butterflies concourt dans la section Panoramam Dokumente 2023. Mêlant de manière symbiotique le style documentaire-chronique avec des éléments théâtraux, le documentaire de Roman Liubyi déconcerte par ce choix formel. Par exemple, quand le réalisateur choisit de filmer une file de proches des victimes qui avance sur tout un champ en direction de l’avion de ligne abattu. Le réalisateur a filmé cette séquence avec l’aide d’acteurs ukrainiens et de la chorégraphe britannique Bridget Fiske. Mais on s’interroge sur les intentions recherchées du documentariste.

À la lecture de la situation actuelle en Ukraine, la fin du film est profondément symbolique, montrant l’évacuation des Ukrainiens par le pont d’Irpin en mars 2022, là où le cinéaste a passé son enfance. Roman Liubyi a passé un mois dans cet endroit à essayer de faire sortir sa famille. Que l’on adhère ou non aux propos du documentariste, Iron Butterflies est un documentaire audacieux, démontrant une mise en accusation accablante d’un acte horrible, dont les répercussions continuent de se faire sentir aujourd’hui, couvrant la période de 2014 à 2022, jusqu’au début de la guerre à grande échelle que la Russie mène contre l’Ukraine. Au fil des séquences, on comprend cet acte de rébellion, cette tentative d’apporter une réponse existentielle, viscérale contre l’apathie du monde face à un crime qui se poursuit et demeure impuni.

Bien que cet équilibre entre l’interprétation et le journalisme semble parfois inégal, l’enquête de Roman Liubyi sur la nature de la désinformation et du transfert de responsabilité est puissante et trouble les spectateurs. Iron butterflies rend hommage aux victimes tant du crash que de la guerre, le terme « papillons de fer » faisant référence au type exact d’éclats d’obus qui ont tué les passagers et le personnel naviguant à bord du MH17, que ce documentaire infiniment poignant et profond rappelle à notre mémoire.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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