FIFF2022 :  Klondike de Maryna Er Gorbach remporte le Grand Prix – Rencontre avec la cinéaste ukrainienne qui nous fait entrer dans les battements du temps de la guerre

Klondike continue sa moisson de prix festivaliers – à sa Première au festival du film de Sundance en janvier dernier, il a remporté le World Cinema Dramatic Competition de la meilleure réalisation et en février, à la Berlinale dans la section Panorama, la deuxième place du Prix du public. Ces prix ont été reçus avant l’invasion russe de l’Ukraine. Au 36e Festival International du Film de Fribourg qui s’achève ce dimanche, le Grand Prix du Jury international longs métrages, le Critics’ Choice Award et une mention spéciale du Jury des jeunes Comundo a un autre goût, celui de la réalité qui arrive par vagues d’images de nos journaux télévisés, par vagues de refugié.es, par vagues de tragédies individuelles et collectives. Si Maryna Er Gorbach situe son histoire en 2014, au moment de la tragédie du vol 7 de la Malaysia Airlines abattu par un missile dans le Donbass le 17 juillet, elle fait un écho saisissant aux événements que les Ukrainiens vivent depuis le 24 février 2022. Ou plutôt, elle nous rappelle que cette guerre en Ukraine est le résultat d’une continuité. Pendant ces huit dernières années, nous avons considéré ce conflit comme une mini-guerre froide, la réalisatrice ukrainienne nous démontre, avec une intelligence narrative qui s’appuie avec finesse sur le hors champ, qu’il n’en était rien.

— Oxana Cherkashina – Klondike
© Kedr Film

Irka (Oksana Cherkashyna) et Tolik, vivent dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, près de la frontière russe, territoire contesté au début de la guerre du Donbass. L’attente nerveuse de la naissance de leur premier enfant est violemment perturbée par le crash du vol MH17, qui accroît la pression qui écrase la vie de leur bourg. Leur maison est la cible involontaire de tirs, avant que des éléments de l’épave de l’avion de ligne abattu viennent s’ajouter aux dégâts de leur lieu de vie. Des familles en deuil arrivent des Pays-Bas, encadrées par des militaires de l’ONU et des paramilitaires de la région. L’ambiance est totalement surréaliste, comme suspendue dans une bulle de traumatismes à retardement. Cet événement international devient un catalyseur de tensions intravillageoises et intrafamiliales : lors que les amis séparatistes de Tolik (Sergey Shadrin) s’attendent à ce qu’il les rejoigne, Yarik (Oleg Shcherbina), le frère d’Irka, accuse son beau-frère de trahison envers l’Ukraine.  Il n’y a qu’un point sur lequel les deux hommes se rejoignent : ils veulent évacuer Irka pour qu’elle puisse accoucher en sécurité. Mais elle refuse de quitter sa maison qu’elle considère comme le territoire symbolique où les deux hommes pourraient faire la paix en la reconstruisant ensemble. Hélas, la fin du film – spectaculaire, presque iconique dans sa narration visuelle – tout comme la réalité que nous vivons démontre la difficulté de réunir les fronts et réparer quand la violence a pris le pas sur toute raison.

Rencontre avec Maryna Er Gorbach,  parfois très émue lors de l’entretien effectué le 24 mars 2022 – exactement un mois après le début de l’invasion russe –, mais dont la voix martèle toujours avec calme et force sa vision des événements et son appel au monde.

— Maryna Er Gorbach réalisatrice de Klondike
© Malik Berkati

Pourquoi ce titre, Klondike, qui est une rivière canadienne réputée pour son histoire de ruée vers l’or ?

On voulait parler du Donbass, de la ligne de front de 2014, mais nous voulions aussi exposer la raison pour laquelle la guerre commence ici, pourquoi elle ne commence pas à Odessa ou à Kyiv. Le Donbass est la région industrielle la plus riche de tout l’espace post-soviétique, avec l’extraction de charbon, l’activité sidérurgique, c’est par là que passe également le gaz de Russie vers l’Europe. C’est un endroit stratégique mais aussi la région d’origine de nombreux oligarques russes ou d’anciens leaders soviétiques comme Brejnev ou Andropov. Et c’est le territoire de la catastrophe du MH17. Le lien que nous avons fait avec la région du Canada est que les gens y sont venus pour trouver de l’or, qu’ils se sont entretués pour cela. C’est un titre symbolique qui souligne les similarités entre le Donbass et la région de Klondike. Cela permet d’apporter un sens, un état d’esprit au sujet qui va au-delà de la situation particulière que nous vivons, de lui donner une portée globale.

Cette guerre a débuté en 2014 et ne s’est jamais arrêtée, même si chez nous, dans les médias comme les politiques, on a fait comme si elle était figée. Pour nous, c’était une sorte de mini-guerre froide, en fait pas du tout !

Non, pas du tout.

Au début de l’invasion russe le 24 février, ce qui est frappant c’est que les habitants de Kyiv ne semblaient pas imaginer que les troupes russes allaient marcher sur la capitale, comment expliquez-vous cela ?

Je vis à Istanbul depuis presque 15 ans (la cinéaste est mariée au producteur turc Mehmet Bahadır Er; N.D.A.) mais je suis en constant contact avec l’Ukraine et je connais sa population par cœur. Deux jours avant le début de la guerre, les discussions tournaient autour de qui va aller à l’Eurovision nous représenter. Nous sommes une nation pacifique, avec des gens chaleureux et accueillants. Nous n’avons jamais commencé de guerre ni occupé de territoires. C’est pourquoi il était difficile de concevoir que nous allions être bombardés et attaqués. Nous savions qu’il y aurait la guerre, car comme vous le dîtes, depuis 2014, elle n’était pas figée, mais on pensait que des tanks allaient entrer sur le territoire, que notre armée allait les combattre dans le Donbass et que nous allions résister – les Russes n’ont pas compris que nous sommes soudés et que nous sommes prêts à résister. Nous sommes préparés à la guerre terrestre et motivés à nous défendre. Mais on ne s’attendait pas à être bombardés. Nous faisons face à présent à une catastrophe humanitaire et au traumatisme qu’effectivement, les Russes sont capables de tout dans cette guerre. Les Européens devraient prendre en compte ce contexte car oui, au milieu de l’Europe, il y a une guerre et on a le choix : croire ou ne pas croire qu’ils peuvent tout détruire, qu’il n’y a aucune logique humaine là-derrière.

— Sergiy Shadrin et Oxana Cherkashina – Klondike
© Kedr Film

Pourquoi avoir pris pour toile de fond la tragédie aérienne de la Malaysia Airlines ?

J’ai commencé à travailler sur ce sujet le 17 juillet 2014 immédiatement après la catastrophe, c’est un jour que je ne peux pas oublier et qui m’a choqué car c’est aussi le jour de mon anniversaire. Cette catastrophe a eu un impact émotionnel énorme sur les Ukrainiens. Nous avons commencé à nous demander où sont les réponses aux questions de la responsabilité, à observer les réactions de la communauté internationale et nous avons été obligés de constater, années après années, que rien ne se passait. C’était pour moi un signe avant-coureur: si personne ne cherche des réponses à ces questions, si personne n’est assez courageux pour dire à la Russie que ce sont les leurs qui sont responsables – il y a beaucoup de matériel, très facile à trouver, qui prouve l’implication russe dans ce crime -, si le responsable n’est pas nommé, cela veut dire que la communauté internationale cherche à calmer la situation. Le résultat: cela donne l’impression à Poutine et son entourage qu’il est intouchable. S’il peut tuer 300 civils sans que rien ne se passe, il peut commettre des crimes, prendre le Donbass, annexer la Crimée. Les sanctions que l’Europe impose maintenant auraient dû être prises à l’annexion de la Crimée. Cet acte était inacceptable, inacceptable ! Cela m’a poussé à faire ce film. Vous savez, à la Première du film à Sundance en janvier, et aussi à la Berlinale, les critiques de cinéma ont commencé à écrire le mot « guerre ». Dans le public ukrainien, cela a fait pleurer car enfin, enfin, on arrêtait de parler de « conflit ». Aujourd’hui, cela ne viendrait à personne l’idée de contester que cela est une guerre !

Le triangle que forme vos trois protagonistes principaux est très intéressant : le frère et le mari sont  l’opposé l’un de l’autre mais les deux veulent qu’Irka parte se mettre en sécurité, elle est au milieu d’eux sans intention de partir, prête à reboucher les trous à chaque fois qu’une destruction se produit. De plus, Irka et Tolik ont deux manières de réagir face à la situation, elle est volontaire, lui essaie de naviguer entre les fronts: sont-ils chacun.e représentatifs d’une attitude face à cette situation ?  

Oui bien sûr. Ce film n’est pas facile à regarder, mais j’ai essayé d’y mettre ma tendresse pour les gens, j’ai essayé de montrer la beauté de la vie, la force des caractères et ne pas appuyer sur les ressorts politiques. Je voulais rester au plus près des gens. Le film parle de l’Ukraine en 2014. Cette guerre en 2014 était un choc pour les Ukrainiens, un peu comme la guerre d’aujourd’hui est un choc pour les Européens. Personne n’était prêt à cela. Tolik est dans cette situation, il ne sait pas quoi faire, il veut sortir sa femme de cette zone de danger, mais il sait également qu’elle ne veut pas quitter sa maison. Pour elle, il en va de ses racines, de sa place existentielle. C’est ce que l’on peut observer aujourd’hui. Par exemple, ma mère et ma sœur étaient à Kyiv quand la guerre a commencé, à quinze minutes d’Irpin sous les bombes, pendant 25 jours. Ce n’est que quand la rue dans laquelle elles vivent a été bombardée qu’elles ont quitté l’appartement. Mais elles sont restées en Ukraine. Ce n’est pas facile pour les Ukrainien.nes de quitter leur maison, d’être arraché de leur pays. C’est ce que représente Irka. Elle ne représente pas une attitude singulière, je l’ai définie ainsi en observant mes concitoyen.nes. Yarik représente ceux qui sont à présent dans la défense territoriale, qui n’ont plus le choix de faire des compromis, qui pensent que la population doit rester unie et forte pour résister à la violence, à l’injustice et protéger l’Ukraine. Oui, les trois représentent la famille ukrainienne.

Ce qui est intéressant aussi, c’est le conflit au sein de la famille. Je suppose qu’à présent ils sont tous ensemble, mais peut-être pas à l’époque…

Oui, c’est vrai. Et honnêtement, je pense que lorsque je montrerai mon film en Ukraine, il faudra que je m’excuse car en le regardant à présent, il n’est pas assez patriotique. En 2014, la situation était différente, de nombreuses personnes ne savaient tout simplement pas comment réagir. Il y a huit ans, l’insulte suprême était de traiter quelqu’un de séparatiste. C’était le point de conflit. Mais depuis que les Russes ont envahi l’Ukraine, il n’y a pas de séparatistes, les gens sont pro-ukrainiens. Mais il semble que les Russes croient qu’ils doivent nous sauver. De qui ? …

On ressent la guerre, cette sensation de menace permanente, mais principalement en hors champ, du moins les deux tiers du film, pourquoi ce parti pris ?

C’est effectivement un point crucial car quand nous avons décidé de faire Klondike, nous étions conscients qu’il y avait de nombreux films qui parlent de la guerre. J’ai donc réfléchi à ce que je pouvais apporter au genre. Je suis une femme, une mère, je vis dans un environnement multiculturel et je voulais apporter ma vision des choses. Lorsque je regarde des films de guerre, j’y vois parfois une forme de propagande à la notion de guerre, une esthétisation qui apporte une sorte de plaisir au public. Cela crée également une mythologie autour des forces armées qui doit amener dans l’inconscient des gens une peur qui fait qu’ils devraient s’enfuir s’ils voient des tanks approcher. Quand j’ai développé mon projet, j’ai compris que je devais trouver un langage visuel qui ne promouvrait pas cette esthétique de la violence. Je voulais que par ce langage visuel, le film devienne un film anti-guerre. C’était un défi de raconter la guerre sans en faire la promotion. Nous avons donc conçu le film par blocs. C’est la philosophie du film : nous avons la vie, le jour, la nuit et que se passe-t-il quand ces moments de vie sont bombardés et détruits par la guerre. En tant qu’autrice, je ne veux pas le montrer frontalement, je veux que le public fasse marcher son imagination. Si je ne vous montre pas ce qu’il se passe, vous le ressentez et l’imaginez.

Vous dédiez le film aux femmes dans le générique de fin, pourquoi ?

Dès le premier jour de la guerre, nous les Ukrainien.nes nous savions que nous allions gagner cette guerre, même si le monde entier pensait que nous n’avions aucune chance contre la plus grande armée du monde. Nous les auteur.es, parfois on ressent certaines choses intimement qui nous donne l’étincelle pour faire une œuvre. Les valeurs humaines pour lesquels nous nous battons sont très simples : nous voulons vivre les quatre saisons dans nos maisons, avec nos enfants, nos familles. C’est tout. Je dédie le film aux femmes, car cette passion pour la vie et cette forte résistance à la violence, signifie la vie. Cette aspiration à la vie est bien plus forte que ces fichues forces militaires. Ce que nous observons depuis un mois est exactement la même chose. Pour moi, le symbole de la vie, ce sont les femmes car s’il ne reste qu’une femme dans le pays, les générations pourront continuer. Ce n’est pas un film anti-hommes ni féministe, c’est un film en faveur de la vie. Irka est plus forte que la guerre, elle représente la vie et cette énergie avec laquelle nous nous battons. Chaque soldat qui prend les armes pour protéger maintenant l’Ukraine a une mère ou une femme ou des enfants.

— Sergiy Shadrin et Oxana Cherkashina – Klondike
© Kedr Film

Vous vous êtes prononcée pour un boycott systématique des cinéastes russes, pouvez-vous expliquer pourquoi ?

En temps normal, je dirais que ce n’est pas à un cinéaste de boycotter un.e autre cinéaste. Mais la situation dans laquelle nous nous trouvons exige que nous agissions, que nous prenions la parole, que nous criions au secours. Nous avons été choqués de découvrir que la communauté des cinéastes russes est restée très silencieuse, qu’il n’y a pas eu de protestation forte venant des artistes. Je comprends qu’il y a un mois, ils ne pouvaient pas sortir du pays, ils n’avaient pas le choix. Je comprends qu’ils aient eu ce moment sans voix, comme Irka dans le film vit également un épisode de sidération. Nous avons beaucoup de connexions avec la scène culturelle russe et le fait qu’elle n’ait pas réagi, particulièrement quand nous étions bombardés, est inacceptable et douloureuse. Beaucoup de cinéastes ukrainiens sont sur le terrain, nonante pour cent de notre équipe de Klondike participe à l’effort de guerre. C’est très dur de continuer une vie cinématographique, pour moi aussi de continuer la tournée des festivals internationaux, et de voir que les cinéastes russes promeuvent la culture russe pendant que mon équipe est sous les bombes. C’est la responsabilité de chaque festival de prendre la mesure du problème: MH17, était-ce un problème local ou un problème international qui demandait une réaction internationale? Est-ce que le soutien d’une communauté cinématographique à une culture politique est seulement le problème de la communauté cinématographique ukrainienne ? C’est la responsabilité du management culturel de comprendre le problème à un niveau local ou à une large échelle.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la réalisation et production du film ?

Mehmet Bahadır Er : La pandémie ! Avec ce qu’il se passe, on en a presque oublié la pandémie de coronavirus! Ce n’était pas à proprement parlé une difficulté, on a dû concevoir une méthode de tournage qui répondait aux exigences sanitaires. Nous avons créé une bulle avec l’équipe et tourné par blocs : Maryna voulait composer des séquences de crépuscules du matin et du soir par exemple, et nous avons organisé des emplois du temps en conséquence.

Maryna Er Gorbach: La production a très bien géré la situation sanitaire je trouve. Il y a une autre difficulté, plus importante à mes yeux, que nous avons rencontrée, c’est l’absence de financement européen! Nous avons fait des demandes presque partout, mais en 2019, il semble que les décideurs ne voyaient pas l’intérêt du projet.

Mehmet Bahadır Er : Il n’y a que la Turquie qui a participé.

Maryna Er Gorbach : Pour moi, c’est très douloureux. C’est comme pour notre président Zelensky qui exhorte le monde à nous soutenir. J’aurais voulu la même chose pour le film, qu’il soit soutenu internationalement, que des gens s’engagent à nos côtés, ce qui nous aurait permis de faire un film à plus grand budget, plus ambitieux. Nous avons coproduit le film avec Sviatoslav Bulakovskyi qui pour finir est également le directeur de la photographie pour des raisons de budget qui était de 1 million de dollars, ce qui est un défi pour réaliser un film de la sorte. Nous avions une petite équipe, mais une belle équipe, patiente et énergique, qui croyait au projet car il était le miroir de leur blessure.

De Maryna Er Gorbach; avec Oksana Cherkashyna, Artur Aramyan, Evgeniy Efremov, Sergey Shadrin, Oleg Shcherbina, Oleg Shevchuk; Ukraine, Turquie; 2022; 100 minutes.

Malik Berkati, Fribourg

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