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Berlinale 2024 – Compétition : My Favourite Cake (Keyke mahboobe man) de Maryam Moghaddam & Behtash Sanaeeha – Une ode à la vie et à la liberté !

Malheureusement, comme souvent pour les films iraniens, la première chose dont on doit parler est l’aspect politique qui prend le pas sur l’aspect artistique – dans ce cas, car les autorités iraniennes ont interdit de voyage les deux cinéastes. Cependant, cette absence ne porte aucun avantage ou inconvénient à la réception du film : c’est une œuvre rafraîchissante, pimpante et audacieuse. Reprenant le thème du veuvage au féminin, déjà au centre de leur précédent film à la Berlinale 2021, Ballad of a White Cow, Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha quittent le territoire de lutte directe entre l’individu et l’appareil d’État pour recentrer leur propos sur les différentes facettes d’une société corsetée.

— Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha – Keyke mahboobe man (My Favourite Cake)
© Hamid Janipour

Dans un communiqué adressé à la conférence de presse où leurs sièges sont restés vides, lu par l’actrice principale du film Lily Farhadpour, ils ont indiqué être avec ce film comme des parents auxquels ont interdit de voir son nouveau-né. Ils expliquent être tristes et fatigué·es, mais ils savent qu’ils ne sont pas seuls :

« C’est la magie du cinéma. Le cinéma nous connecte, ensemble. C’est une fenêtre s’ouvrant sur un lieu où nous nous retrouvons. Maintenant, il nous est interdit de vous rejoindre et de regarder un film sur le grand écran qui parle d’amour, de la vie, et aussi de la liberté, un trésor perdu dans notre pays. »

Ce qui vaut aux deux cinéastes cette confiscation de passeport et des poursuites judiciaires, ce sont les lignes rouges franchies par le film. En effet, on y voit des femmes sans foulards, on y voit de l’alcool, on y voit une certaine intimité entre hommes et femmes. Tout ce qui rebute le régime iranien. D’ordinaire, les cinéastes s’auto-censurent et vont parfois jusqu’à la limite de ce qui est toléré par les autorités, mais ne franchissent pas le pas. Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha expliquent :

« Nous en sommes venus à penser qu’il n’est plus possible de raconter l’histoire d’une femme iranienne tout en obéissant à des lois strictes telles que le port obligatoire du voile. Des femmes pour lesquelles les lignes rouges empêchent la représentation de leur véritable vie en tant qu’êtres humains complets. Cette fois, nous avons décidé de franchir toutes les lignes rouges restrictives et d’accepter les conséquences de notre choix pour dresser un portrait réel des femmes iraniennes – des images qui ont été interdites dans le cinéma iranien depuis la Révolution islamique. »

Mahin (Lily Farhadpour ) a une septantaine d’année et vit seule, dans une maison avec jardin, à Téhéran depuis la mort de son mari il y a 20 ans et le départ de sa fille pour l’Europe il y a plusieurs années. Elle regarde des soaps opéra toute la nuit, se réveille vers midi, souvent dérangée dans son sommeil par des appels téléphoniques. Sa seule occupation : son jardin, ses courses, ses visios avec sa fille. De temps en temps, elle invite ses anciennes collègues de l’hôpital à manger. Lors d’un de ces repas, ses amies la pousse à rompre sa routine et à s’ouvrir à l’idée de retrouver un compagnon.

Elle va s’emparer de l’espace public en se promenant – elle va d’ailleurs croiser la funestement fameuse police des mœurs qui s’en prend aux femmes qui ne « portent pas le voile correctement » et arracher, littéralement, de leurs griffes une jeune femme qui retrouvera son amoureux –, en se rendant des cafés et restaurants pour retraité∙es. Un homme (Esmail Mehrabi), différent des autres et surtout visiblement sans attache, ancien soldat qui travaille encore comme chauffeur de taxi, lui tape dans l’œil. Elle va forcer sa rencontre qui va prendre un tour audacieux pour le cinéma iranien – les deux séniors vont se comporter comme des adolescent∙es qui cherche à nouer une relation, maladroitement, avec des jeux de séduction, de la danse et de l’alcool !

Cette romance, portée par deux acteur∙trices qui magnétisent l’écran, est à l’image du pays : pleine de joie potentielle, si ce n’était l’absurdité des contraintes du pays qui rend tout compliqué et secret. Même si My Favourite Cake s’attelle à des sujets sérieux et difficiles que sont la solitude, la vieillesse, la condition des femmes, l’exil des enfants, le film s’éloigne du réalisme social qui ont fait la marque de fabrique de nombreuses productions iraniennes ces dernières années, pour, à l’image de la révolte pleine d’énergie vitale et du courage de la jeunesse iranienne depuis le meurtre de Mahsa Amini à l’automne 2022, produire un récit à la fois du réel et de l’absurde. Dans ce pays, toute velléité de liberté est étouffée dans l’œuf, mais l’œuf se reproduit sous d’autres formes de résistances en constante réinvention.

L’idéologie religieuse trouve des limites d’emprise dans l’espace privé, même si celui-ci est également scruté par des yeux inquisiteurs, souvent par opportunisme, jalousie ou simple méchanceté. Mahin, une femme seule avec une si belle maison et un si grand jardin luxuriant, est bien entendu espionnée par une de ses voisines qui ne perd pas une occasion de faire lui faire la morale. Mais Mahin, d’une génération qui a connu la liberté de s’habiller comme elle voulait, d’interagir avec les hommes de manière moins codée – qui probablement a été, comme beaucoup de progressistes à l’époque, dans les marches révolutionnaires contre le Shah, sans se douter qu’elle échangeait la peste contre le choléra – décide de ne plus subir et de profiter de la vie qu’elle a mise de côté depuis la mort de son mari par égard pour ses enfants.

Malgré les informations qui ne viennent d’Iran ces derniers temps, de cette répression sourde qui tente de reprendre à nouveau la main sur le cours des choses rigoristes et fossilisées, le souffle de liberté et de joie que dégage le personnage de Mahin rappelle que ce sont les femmes iraniennes qui sont en première ligne de la lutte pour le changement social et politique et que cela commence par saisir l’instant présent et en faire un moment d’espoir et de vie, même si l’absurdité de la mort n’est jamais loin.

— Conférence de presse du 16 février 2024 – Places vides de Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha
© Malik Berkati

Lire le communiqué complet des cinéastes en allemand ou en anglais.

De Maryam Moghaddam & Behtash Sanaeeha; avec Lily Farhadpour, Esmail Mehrabi; Iran, France, Suède, Allemagne; 2024; 97 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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Malik Berkati

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