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Bouchra de Meriem Bennani et Orian Barki – La géographie des silences

À une époque où le cinéma d’animation oscille souvent entre les superproductions calibrées et les expérimentations réservées aux cercles les plus confidentiels, Bouchra apparaît comme une proposition singulière. Coréalisé par Meriem Bennani et Orian Barki – deux artistes visuelles installées à New York, l’une née à Rabat, l’autre à Tel-Aviv –, le film refuse de se laisser enfermer dans une catégorie. Autofiction, animation 3D, prises de vues réelles, journal intime, réflexion sur le geste créatif et chronique familiale s’y entremêlent jusqu’à faire disparaître les frontières.

Bouchra de Meriem Bennani et Orian Barki
© 2LIZARDS

Visuellement, l’expérience demande un temps d’adaptation. La rencontre entre les personnages anthropomorphes en 3D et les décors filmés en prises de vues réelles surprend d’abord, avant de s’imposer avec une remarquable évidence. Très vite, le regard accepte ses propres hésitations et entre dans un univers où l’étrangeté devient une forme de vérité.

Bouchra a trente-cinq ans. Cinéaste marocaine installée à New York, elle traverse cette angoisse familière à tant de créateur·trices : celle de ne plus savoir comment créer. C’est dans cet état de suspension qu’un appel venu de Casablanca vient fissurer le silence. Sa mère, Aïcha, est au bout du fil. Leur conversation, douce, maladroite, parfois drôle, souvent chargée de tout ce qui ne se dit pas, devient la matière première d’un récit qui explore autant les liens familiaux que les mécanismes de la création.

Mais réduire Bouchra à une simple autofiction serait une erreur.

Narrativement, le film entretient avec une grande finesse le flou entre ce qui pourrait relever de la pure autobiographie et ce qui appartient au processus créatif lui-même. Cette ambiguïté traverse aussi bien le déroulement du récit que les conversations qui le composent. Il en résulte une sensation étrange et profondément stimulante, qui plonge le spectateur dans une zone de réflexion plus évanescente où les certitudes s’effacent. Cette indétermination nourrit la puissance émotionnelle du film où l’art et la réalité se confondent continuellement.

Le dispositif formel n’est d’ailleurs pas inédit dans le parcours des deux réalisatrices. Leur série 2 Lizards, née pendant la pandémie de COVID-19, explorait déjà cette hybridation entre journal intime, humour absurde et animation expérimentale. Entrée depuis dans les collections permanentes du MoMA et du Whitney Museum, cette œuvre apparaît aujourd’hui comme un laboratoire dont Bouchra constitue l’aboutissement cinématographique.

Le choix des animaux n’a rien d’anecdotique. Bouchra est une coyote, créature de la frontière, capable de s’adapter à tous les environnements sans jamais appartenir totalement à aucun. Cette identité mouvante correspond autant à sa condition d’artistes diasporique qu’à son incapacité à trouver une place définitive entre les langues, les cultures et les attentes qui pèsent sur elle.

Ce refus des simplifications est d’autant plus intéressant qu’Aïcha est elle-même artiste. Cette dimension vient discrètement fissurer certains stéréotypes qui voudraient que des sensibilités créatives ou des milieux artistiques rendent naturellement les réconciliations plus simples, alors que le partage d’une pratique artistique ne protège ni des malentendus ni des blessures.

L’animation elle-même relève d’une démarche artisanale et presque subversive. Bennani et Barki, épaulées par Boling et Coombs de CULTURESPORT, ont volontairement détourné les usages du logiciel Blender afin d’échapper aux carcans traditionnels de l’animation. Les images continuent d’évoluer durant le montage, les personnages se transforment, les textures se précisent, comme si le film cherchait sa propre forme au fur et à mesure qu’il se fabrique.

Cette approche irrigue toute la matière du film. Rien n’y est parfaitement poli. Tout est texturé. Rien n’est lisse. L’âpreté affleure partout : dans le travail visuel, dans le traitement du son, dans les conversations interrompues et dans les relations humaines elles-mêmes.

Cette matérialité est également portée par une bande sonore particulièrement riche. La musique agit comme un véritable tissu conjonctif. Les musiques électro-arabes, le rap, les sonorités traditionnelles et la partition de Flavien Berger (Léviathan, Contre-Temps, Dans cent ans) dialoguent constamment, reliant les époques, les souvenirs et les états émotionnels des personnages. Plus qu’un accompagnement, elle devient une matière narrative à part entière.

Ce qui rend Bouchra particulièrement intéressant tient aussi à la rencontre de deux regards. Meriem Bennani apporte la mémoire intime, le vécu, les affects. Orian Barki introduit une distance narrative et une conscience aiguë des mécanismes du récit. De cette collaboration naît une œuvre qui refuse le spectaculaire.

Bouchra de Meriem Bennani et Orian Barki
© 2LIZARDS

Les appels téléphoniques entre Bouchra et sa mère, inspirés des véritables conversations de Bennani avec la sienne, composent ainsi une chambre d’écho où les silences comptent davantage que les mots.  Le film met alors en lumière un malentendu presque universel : la mère attend que sa fille parle, tandis que la fille attend que sa mère fasse le premier pas. Chacune laisse à l’autre le soin de rompre le silence.

On pourrait même parler d’une pudeur ontologique. Elle devient une véritable architecture du silence, organise les relations, ralentit les rapprochements et transforme les absences de mots en un langage parallèle. Chacune interprète le mutisme de l’autre comme une forme de refus alors qu’il n’est peut-être que le miroir de sa propre retenue.

Le traitement du coming out est d’ailleurs remarquable parce qu’il refuse toute dramatisation excessive. Il n’y a ni rejet spectaculaire ni réconciliation cathartique. Deux femmes s’aiment profondément et ne savent simplement pas comment franchir la distance qui les sépare. Quel que soit le résultat de cette tentative, le film souligne que l’essentiel réside dans l’effort de communiquer. La réussite importe finalement moins que la volonté de tendre la main vers l’autre, même maladroitement.

Cette approche évite également un autre écueil : celui de réduire le récit à une seule question identitaire. Cette retenue constitue également un geste politique. Le film refuse soigneusement de se plier à une lecture victimaire de la difficulté d’être queer au Maroc ou de transformer ses personnages en emblèmes destinés à satisfaire un regard occidental. Il ne nie ni les tensions ni les obstacles, mais leur refuse toute fonction spectaculaire. En privilégiant les nuances, les contradictions et les zones d’incertitude, Bouchra restitue à ses protagonistes une pleine épaisseur humaine.

Bien qu’il soit traversé par des tensions intergénérationnelles et familiales, le film laisse aussi une place au frisson érotique de l’intimité sexuelle, aux rencontres passionnées qui suspendent momentanément le poids du tumulte émotionnel, ainsi qu’aux complications amoureuses et conjugales, quelles qu’en soient les formes.

Le film ne cherche pas à résoudre à tout prix les contradictions qui habitent ses personnages ; il les accueille. Il est à la fois tendre et rugueux, drôle et douloureux, autobiographique et fictionnel, ancré dans une réalité très précise tout en ouvrant des espaces de rêverie. Il parle de création autant que de filiation, de désir autant que de transmission, de mémoire autant que d’invention.

Ce qu’il trouve, dans ses plus beaux moments, ce n’est pas une vérité définitive, mais la géographie mouvante des malentendus affectueux, des silences habités et de ces œuvres qui naissent précisément là où l’art et la vie cessent d’être distinguables.

De Orian Barki et Meriem Bennani; avec les voix de Yto Barrada, Meriem Bennani, Dounia Berrada, Bouchra Benzekri, Salima Dhaibi, Orian Barki; 2025; Italie, Maroc, États-Unis; 82 minutes.

Le film, importé par Les Cinémas du Grütli, est à voir à partir du 10 juin 2026.

Malik Berkati

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