The Song of Scorpions : dunes de sable et mantras s’emparent de la Piazza Grande

Coproduit par la Suisse, la France et Singapour, l’ambitieux troisième long métrage d’Anup Singh, The Song of Scorpions, réunit deux grands comédiens, Golshifteh Farahani et Irrfan Khan pour une fable qui oscille entre onirisme et brutale réalité, parlée en hindi, suivant le quotidien d’une jeune femme, Nooran, qui exerce comme chanteuse de mantras, guérisseuse, sage-femme et médecin au sein de la communauté sindhi du Rajasthan. Aadam, marchand de chameaux, tombe éperdument amoureux d’elle. Rejeté, il met en œuvre une vengeance horrible.

The Song of Scorpions d’Anup Singh
© Locarno Festival

La première séquence dévoile des dunes, magnifiquement filmées, mises en valeur par une photographie lumineuse et picturale. Une jeune femme récite des mantras curatifs, chantant à travers les dunes qui portent sa voie. Se formant auprès de sa grand-mère, Nooran mène une vie heureuse bien que modeste. Le tableau semble idyllique. Un chamelier lui déclare sa flamme mais elle le repousse. L’amour se déplace de la manière la plus tordue et mystérieuse dans The Song Of Scorpions, un film dont la manière douce et délicate de dépeindre les événements, même les plus sombres, semble par la même les normaliser. La troisième réalisation d’Anup Singh, après Qissa: The Tale of a Lonely Ghost (2013) et Ekti Nodir Naam (2002), devient plus convaincante à mesure qu’elle évolue sous nos yeux, suivant les pas de cette femme indépendante alors qu’elle lutte contre les difficultés de sa société, tradition et de la trahison pour rester fidèle à elle-même. Ce voyage émotionnel et anthropologique bénéficiant de la présence de stars comme Golshifteh Farahani et Irrfan Khan, le film d’Anup Singh – qui réside depuis quinze ans à Genève – devrait pouvoir s’assurer un avenir commercial solide.

Filmé dans le désert de Thar au Rajasthan, The Song Of Scorpions est indéniablement accrocheur visuellement. Le directeur de la photographie Pietro Zuercher tire le meilleur parti du contraste entre la lumière du jour et les nuits éclairées par les étoiles dans le ciel clair du désert où pointe la lueur réconfortante d’un feu de camp. C’est un film plein de contrastes entre l’ancien et le moderne, où les villes animées se nichent aux côtés de vastes déserts arides, des chameaux et des motos se côtoient en harmonie. Moins harmonieux, la condition des femmes se révèlent de plus en plus dramatique au fil du film, cible inéluctable d’un atavisme héréditaire et de la domination patriarcale. Ainsi, The song of Scorpions souligne combien les valeurs traditionnelles dominent encore une population qui a embrassé les progrès technologiques du XXIe siècle sans se défaire de traditions obsolètes qui nient tout droit aux femmes, réduite à satisfaire les pulsions sexuelles des hommes et éventuellement à enfanter.

— Golshifteh Farahani – The Song of Scorpions
© Locarno Festival

Nooran (Farahani) est également déchirée entre le passé et le présent. Indépendante, elle apprend à être guérisseuse auprès de sa grand-mère (Rehman), une célèbre chanteuse renommée pour sa capacité à sauver quelqu’un qui a été empoisonné par la piqûre d’un scorpion grâce à sa capacité à réciter des mantras. Quand Nooran est attaquée et violée dans le désert, elle est traitée comme une paria par sa propre communauté et Aadam a la chance de prouver qu’il l’aime indépendamment de ce que les tragiques apparences laissent supposer.

The Song Of Scorpions est un scénario original de Singh mais sa complexité donne le sentiment qu’il s’agit d’une fable, d’un récit traditionnel ou d’un roman. La trahison dont est victime Nooran pourrait être issue d’une pièce de Shakespeare : le récit met toute son attention sur Nooran. Sera-t-elle capable de regarder au-delà de ce qui est lui arrivé, de se libérer de de sa soif de vengeance et de trouver une manière positive et curative de faire face au poison qui est entré dans sa vie? Lors de la conférence de presse, mercredi 9 août, l’actrice  Golshifteh Farahani a précisé : “En tant que femme, jouer une scène de viol est très éprouvant même si dans le film d’Anup Singh, on ne voit pas réellement ce qui se passe. Cela a été très marquant de jouer une telle scène même si il s’agit seulement de jouer.” A ses côtés, l’acteur Irrfan Khan a déclaré :”Je suis très reconnaissant à Anup de m’avoir proposé une tel rôle, si ambigu, un personnage qui a l’air bienveillant et qui se révèle si horrible.” En effet, Irrfan Khan incarne avec brio toutes les facettes ambivalentes d’Aadam, une figure charmante et sensible dont il est difficile de penser du mal même lorsque nous commençons à découvrir qu’il n’est pas tout à fait le personnage que nous avions imaginé.

— Irrfan Khan – The Song of Scorpions
© Locarno Festival

Initialement reposant, The Song Of Scorpions accentue son emprise sur les spectateurs à mesure qu’ils deviennent impliqués dans le refus de Nooran de devenir une victime et sa réponse aux nombreux défis qui jonchent son chemin.

Le sujet aurait facilement pu mener au mélodrame ou à la tragédie mais la direction délicate de Singh lui confère une authenticité convaincante. Seul ombre au tableau de Singh : une histoire qui s’étire dans le temps et qui finit par atténuer l’attention des spectateurs. Le cinéaste aurait pu ôter trente à quarante minutes à son film sans nuire à l’histoire, soutenue par des chansons lancinantes tout au long du film.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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