Cannes 2021 : Intregalde, de Radu Muntean, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, quitte l’univers citadin habituel du cinéaste pour une échappée belle dans les forêts de Transylvanie

Comme chaque fin d’année, à l’approche des fêtes, Maria (Maria Popistasu), Dan (Alexandru Bogdan) et Ilinca (Ilona Brezoianu), de jeunes gens issus de la classe moyenne, faisant partie d’une ONG qui travaille avec les autorités locales, une ONG qui se consacre à la distribution de nourriture et de produits de première nécessité à ces habitants à la période de Noël. À part quelques querelles et discussions sans gravité entre les membres du groupe, tout semble aller pour le mieux. Traversant des zones rustiques, par des chemins de terre et des montagnes enneigées. Ces jeunes participent à un voyage humanitaire en 4×4 pour amener ces sacs de vivres aux villageois isolés dans les régions reculées de la Roumanie, en Transylvanie. Tout au long des chemins de montagne, de plus en plus escarpés, poussiéreux puis boueux, les jeunes humanitaires parlent de leur vie : Dan attend un bébé alors qu’Ilinca confie à Maria qu’elle ne peut pas en avoir et souffre à chaque grossesse qu’elle apprend autour d’elle. Ilinca songe même à faire comme une amie qui est partie choisir une mère porteuse en Ukraine.

Intregalde de Radu Muntean
Image courtoisie Festival de Cannes

S’enfonçant de plus en plus dans des régions qui semblent oubliées du monde, le groupe aperçoit un ciel homme Aron Kente (Luca Sabin) qui les interpelle et leur demande de l’emmener en voiture vers la scierie du village roumain d’Intregalde, un village perdu dans la profondeur des forêts de Transylvanie. Les jeunes gens palabrent : Dan souhaite poursuivre leur mission alors que Maria insiste pour venir en aide à et transporter ce vieillard perdu au milieu de la route. Ils s’arrêtent, lui demandent où il va et ce dont il a besoin, et d’un ton qui laisse suggérer que l’homme n’a pas tous ses esprits, il leur dit qu’il est en route pour une scierie. L’y emmener signifie, selon le GPS, s’écarter de l’itinéraire prévu et s’engager dans un chemin qui s’avère rapidement difficile même pour la voiture moderne des travailleurs sociaux. De plus, l’homme, qui parle constamment, semble vivre sur sa propre planète. Dan est rapidement excédé par cet hôte encombrant mais Maria fait preuve d’une immense patience et de beaucoup d’empathie, lui donnant inlassablement les mêmes réponses que le vieillard oublie aussitôt.

En l’accompagnant à la scierie où il dit travailler, leur voiture se retrouve embourbée dans un fossé et la scierie s’avère être abandonnée depuis de nombreuses années. Alors qu’ils sont obligés de passer la nuit avec le vieil homme sénile, leurs idées sur l’empathie et l’altruisme sont mises à rude épreuve. Un des jeunes humanitaires part chercher du secours et laisse les deux jeunes femmes seules dans la nuit qui tombe. Les bruits de la nature se font plus perceptibles et l’inconscient des protagonistes comme celui du public ne peuvent s’empêcher de songer aux histoires qui hantent ces lieux depuis des décennies, sur les terres de Dracula …

Radu Muntean fait de la nature un protagoniste à part entière dès l’avancée du convoi humanitaire : dans le huit-clos de l’habitacle des véhicules, le cinéaste place la caméra à sur la banquette arrière, ce qui permet aux spectatrices et aux spectateurs de voyager aux côtés des jeunes humanitaires, de partager leurs conversations et d’admirer, tout d’abord, de magnifiques étendues de prairies et de vallons puis de découvrir les forêts des plus en plus denses, à l’atmosphère austère vu la neige abondante et le froid vif qui y règne.

Radu Muntean, l’un de ses meilleurs représentants de la nouvelle vague roumaine, nous surprend. Même si son précédent film, Alice T., a eu moins de retentissement que ses précédentes réalisations, le cinéaste roumain est considéré comme l’un des cinéastes majeurs de la Nouvelle Vague roumaine et sa filmographie est déjà une référence dans le cinéma d’auteur contemporain. Son nouveau film, tourné pendant la pandémie, inaugure une nouvelle réalité au sein de son cinéma en quittant l’univers urbain des grandes villes et de leurs problèmes pour entraîner son public dans une nature oubliée à l’image de ses habitants, des villageois qui semblent survivre plus que vivre, délaissés par leur propre gouvernement.

Intregalde, une commune de la région de Transylvanie, en Roumanie, se situe à plus de quatre-cents kilomètres de la capitale, Bucarest. Une zone boisée, quelque peu inhospitalière, où vivent peu de monde, des villageois locaux qui se retrouvent isolés surtout en hiver, comme les voies d’accès à leur région deviennent impraticables. Par sa situation et la nature qui l’entoure, Intregalde joue un rôle à part entière, ce qui était l’intention du cinéaste. À la fois inquiétant et accueillant, aussière et pittoresque, ce village devient protagoniste sous nos yeux. C’est au moment où la voiture reste embourbée que Radu Muntean commence une nouvelle histoire, animée par les tensions croissantes et le suspense tangible : un Rom, qui sent l’alcool, propose son aide mais insiste pour qu’Ilinca l’accompagne dans sa voiture qui n’est pas immatriculée. Radu Muntean poursuit son observation précise et fine des attitudes que les personnages adoptent ou non envers leur « passager » et les différences de degrés d’humanité qui naissent devant ce dilemme.
La nature prend le dessus alors que le trio est divisé devant la recherche d’une éventuelle aide : l’une veut emmener cet homme à pied, un autre essaie de trouver un signal téléphonique tout en continuant à essayer de sortir la voiture de la boue mais la caméra de Radu Muntean ne suit pas chaque protagoniste, reste in situ, auprès de la voiture figée sur place, dans cette situation qui ne semble pas avoir de solution. Il y a aussi un problème encore plus gros : la nuit arrive, le froid, la neige et il n’est peut-être pas facile de les traverser.

Integralde se révèle l’autopsie d’un thème fort et contemporain : la portée de l’empathie, la possibilité de la solidarité, de la bienveillance, la capacité de se mettre à la place de l’autre, d’aider autrui et de ne pas juger. Les trois protagonistes du film de Muntean se croient capables, en tant qu’humanitaires, de tout cela mais la mise en situation rendra l’application de ces qualités beaucoup plus complexe. Au fil du récit se révèlent bientôt leurs ruptures, leurs limites, laissant entrevoir à quel point ils sont prêts sont ou non à se sacrifier pour l’autre alors que ceux qui peuvent prendre de vrais risques sont eux-mêmes en demande.

Fidèle au réalisme qui lui est cher, Radu Muntean laisse les protagonistes parler, discuter et se disputer : alors que les temps narratifs deviennent prépondérants, le cinéaste observe leurs différences sans parti pris. Les spectateurs sont libres d’émettre une opinion quant aux personnalités du groupe. Sans déflorer la chute du film, on peut annoncer qu’un troisième acte permet à l’histoire de prendre une tournure inattendue, à la fois, triste et poétique.

Dans Intregalde, Radu Muntean parle de solidarité et d’égoïsme, de sacrifices, d’altruisme et d’aide, des valeurs devenues encore plus pertinentes pendant la pandémie. Pointant les contradictions de la classe moyenne lorsqu’elle doit affronter des situations sociales inattendues, où l’historie personnelle peut résonner, Radu Muntean ne propose pas de solutions mais démontre qu’une réalité locale s’avère plus que jamais, universelle.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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