Cannes 2021 : rencontre passionnante avec Ari Folman, réalisateur du film d’animation Where is Anne Frank

Dans l’attique d’une bâtisse du XIXè, à quelques enjambées de la Croisette et du Palais des festivals, Ari Folman, réalisateur du film d’animation Where is Anne Frank ? (lire la critique), nous a accueillis avec bienveillance, enthousiaste de se livrer à nos dans un entretien aux références personnelles touchant à l’histoire de sa famille.

— Ari Folman
Image courtoisie Festival de Cannes

Quelle a été la genèse de votre film d’animation Where is Anne Frank ?

Quand j’ai été approché par le Fonds Anne Frank, créée par Otto Frank. En fait, je ne songeais pas un tel projet. Je pensais qu’il y avait déjà trop d’adaptations et qu’Anne Frank était trop emblématique. J’ai hésité car il y a déjà eu beaucoup d’œuvres sur l’histoire d’Anne Frank et de sa famille. Pour moi, le film de George Stevens, de 1959, est une référence. Puis, j’ai relu son journal, la première fois depuis mon adolescence. J’ai aussi rendu visite à ma mère. Je suis né et j’ai grandi dans une communauté de Juifs polonais à Haifa. Mes deux parents des survivants de l’Holocauste. Leur mariage a été le dernier mariage célébré dans le Ghetto de Varsovie avant qu’il soit évacué. Ma mère m’a dit : « Écoute, nous ne sommes jamais intervenus dans tes choix, mais si tu ne fais pas ce projet, je mourrai. Si tu le fais, je resterai jusqu’à la Première.» Dans mes recherches, j’ai découvert que mes parents étaient arrivés à Auschwitz la même semaine, à quelques jours près, que la famille Frank. Il fallait donc que je le fasse.

Dans votre film, Kitty découvre que de nombreux bâtiments et lieux portent le nom d’Anne Frank et qu’elle est devenu avant tout une attraction touristique. Est-ce une impression que vous avez ressentie à Amsterdam ?

Je pense que cela m’a beaucoup frappé lorsque je suis retourné à la Maison Anne Frank à Amsterdam. Je trouvais que la façon dont tout se déroule était très commerciale : rien n’a été conservé et l’Annexe où se cachaient la famille Frank a été vidée des objets, des ustensiles, des effets qui faisaient le quotidien des Frank. À la fin de la visite, les visiteurs se retrouvent dans un magasin avec des produits dérivés : c’est très mercantile.

Quelle était votre intention en faisant ce film d’animation ?

Je pense que si vous voulez faire un film pour les enfants, il est très important de considérer ce qu’ils apprennent de l’histoire d’Anne Frank : comment cela a-t-il un impact sur leur vie, quelle prise de conscience cela leur donne-t-il sur ce qui se passe et sur quoi cela signifie-t-il pour les enfants dans les zones de guerre aujourd’hui ? Cette connexion était donc importante pour moi. Je vis avec trois enfants et j’ai pensé à eux, à leurs perceptions et à leur ressenti en faisant ce film.

Étant donné que vous travailliez avec le Fonds Anne Frank, est-ce qu’ils ont adhéré avec l’orientation que vous souhaitiez donner au film ?

Otto Frank a toujours insisté pour faire de la mémoire d’Anne un message universel et ne pas se concentrer uniquement sur la tragédie de l’Holocauste et la tragédie de sa famille. Donc, ce que j’ai essayé de faire, c’est simplement de répandre son héritage et ils m’ont beaucoup soutenu.

Personnaliser le journal et donner vie à Kitty était une façon originale et poétique d’aborder l’histoire d’Anne Frank. Comment avez-vous eu cette idée ?

Je cherchais une nouvelle dimension, une nouvelle façon de raconter l’histoire. J’avais en tête que mon public serait environ âgé de dix ans, j’ai donc essayé de trouver comment l’amener au plus jeune public possible. Quand vous commencez un film avec un miracle, comme avec cette création de Kitty qui prend vie grâce aux mots du journal d’Anne, vous construisez le conte de fées. De plus, Anne Frank dans son journal a donné des instructions très précises sur l’apparence de Kitty : il était évident qu’elle était son alter ego. Les voix étaient très importantes : pour Kitty, nous avions Ruby Stokes qui n’avait que seize ans lorsqu’elle a prêté sa voix à l’amie imaginaire d’Anne Frank.

Quelle a été la difficulté pour représenter les soldats nazis dans votre film ?

Immense ! Yoni Goodman, mon designer et moi avons été bloqués pendant très longtemps sur la représentation des nazis. J’ai appelé ma mère et lui ai demandé, adolescente dans les camps, comment les voyait-elle ? Et elle a dit quelque chose de vraiment intéressant – elle a dit qu’elle pensait qu’ils étaient énormes, mais avec des proportions parfaites et presque belles. Et puis au procès de Nuremberg, elle a vu une photo de l’assistante de Mengele – qui avait spécifiquement torturé ma mère – et dans le camp, elle a dit qu’elle ressemblait à cette incroyable blonde fatale. Mais elle était tellement surprise de voir une petite femme laide. Ma mère m’a raconté combien elle était impressionné par les soldats nazis qu’elle voyait comme des géants et dont elle avait très peur. En regardant le Procès ce Nuremberg, elle a réalisé que c’étaient des humains bien qu’ils aient commis les atrocités de l’Holocauste. C’est ce qu’elle m’a relaté qui m’a inspiré : j’ai essentiellement pris son imagination et je l’ai intégrée au film.

Avec son nouvel ami Peter, Kitty va découvrir que des réfugiés sans papiers sont menacés d’être renvoyés dans leur pays en guerre. Souhaitiez-vous tirer un parallèle avec les déportés de la Seconde Guerre mondiale ?

En aucun cas ! La situation des réfugiés est dramatique mais on ne peut absolument pas la comparer avec celle des victimes de l’Holocauste : ce qui s’est passé pendant la seconde Guerre mondiale a été un génocide, ce qui n’est pas le cas des réfugiés. Par contre, je trouvais important que Kitty puisse, en s’engageant et impliquant sa personne, obtenir une carte de résidence pour ces familles de réfugiés menacés d’expulsion.

Votre film transmet une influence du cinéma soviétique. Pourquoi ?

Le cinéma soviétique et le cinéma russe me passionnent et je reste très attentif aux films russes qui sortent. J’adore les œuvres de Sergueï Jigounov. Mikhail Kalatozov, Sergueï Eisenstein, Mikhail Kalatozov, Alexandre Sokourovm Nikita Mikhalkov, entre autres et j’adore l’univers d’Andreï Tarkovski. Je suis très assidument tout ce que le cinéma ruse produit de nos jours.

Votre mère qui vous a incité à faire ce film a-t-elle pu le voir ?

Oui, elle l’a vu à la maison. Nous avions prévu de l’emmener à Cannes mais je pense que c’est trop risqué car elle a nonante-neuf ans … Mais elle m’a promis qu’elle vivrait jusqu’à la Première !

Propos recueillis par Firouz E. Pillet, à Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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