Cannes 2021 : Where is Anne Frank ? (Où est Anne Frank ?), d’Ari Folman, présenté hors-compétition, propose la plus célèbre histoire de l’Holocauste animée et revisitée à l’attention du jeune public

Kitty (Ruby Stokes), l’amie imaginaire d’Anne Frank à qui était dédié son célèbre journal intime, a mystérieusement pris vie de nos jours dans la maison, installée dans les locaux de la Société Opteka d’Otto Frank (Michaël Maloney) où s’était réfugiée Anne (Emily Carey) avec ses parents et sa sœur, Margot à Amsterdam, et y trouvant l’amour auprès de Peter (Sebastian Croft) même si elle a croqué pour Clark Gable. Cette maison est devenue depuis un lieu emblématique recevant de nombreux visiteurs du monde entier, très bien reconstitués avec la file d’attente, les déambulations dans le fameux escalier raide qui mène aux chambres des Frank et des van Pels qu’Otto Frank a décidé d’accueillir.

Where is Anne Frank ? (Où est Anne Frank ?) d’Ari Folman
Image courtoisie Festival de Cannes

Adolescente fougueuse, Kitty entreprend un voyage pour retrouver Anne, qu’elle croit encore en vie, dans l’Europe d’aujourd’hui où elle découvre des migrants sans papier, menacés d’expulsion vers leur pays d’origine qu’ils ont fui à cause de la guerre. Si la jeune fille est choquée par le monde moderne, elle découvre aussi l’héritage d’Anne. Entraînant les jeunes spectateurs auxquels le film d’Ari Folman est destiné, Kitty se lance alors dans une folle quête, emplie de péripéties et de rebondissements, pour trouver Anne.

Munie du précieux manuscrit, qui rappelle ce qu’Anne a vécu il y a plus de septante-cinq ans dans ce même lieu, Kitty se lance à cette recherche éperdue de son amie en compagnie de son nouvel ami Peter (Ralph Prosser), qui vient en aide aux réfugiés clandestins en volant des portefeuilles pour pouvoir leur acheter de quoi manger.

Kitty découvre alors sidérée qu’Anne est à la fois partout et nulle part : la statue d’Anne Frank, le Théâtre Anne Frank, le Musée Anne Frank, l’école Anne Frank, la Bibliothèque d’Anne Frank. Kitty prend rapidement conscience que la place que réserve la vieille Europe aux exclus n’est, certes, pas comparable à l’Holocauste mais Kitty puisera dans l’héritage laissé par Anne Frank pour faire face aux nouveaux enjeux majeurs qu’affronte l’Europe, donnant toute son actualité au message laissé par son amie apportant tolérance et espoir.

À travers cette animation signée Yoni Goodman, le film d’Ari Folman devient un moyen éducatif pour les jeunes enfants et les pré-adolescents. Where is Anne Frank (Où est Anne Frank ?) est une manière de revisiter le message laissé par cette jeune adolescente, dans une dynamique salutaire et nécessaire pour conscientiser les jeunes générations que les dérives actuelles des extrémismes peuvent mener au génocide si on n’en prend pas conscience.

Pour les cinéphiles coutumiers du travail d’Ari Folman dans l’animation – mentionnons Valse avec Bashir et Le Congrès – réaliseront que Where is Anne Frank ? est un film d’animation qui tient une place spécifique dans l’œuvre du réalisateur qui a travaillé sur ce projet en gardant en tête qu’il destinait ce film à un public âgé d’une dizaine d’années. Ari Folman a donc cherché à ne jamais susciter de peur ni de traumatisme tout en expliquant sans détours ce qui est arrivé à Anne et à sa famille, entraînant Kitty et Peter dans en voyage en train d’abord à Westerbork puis jusqu’au camp de Bergen-Belsen devant la tombe d’Anne et de Margot.

Le projet de ce film d’animation est né en 2009, lorsque le Anne Frank Fonds Basel – affligé par la montée du négationnisme et craignant à juste titre que l’histoire se répète – a pensé qu’un film d’animation touchera plus facilement les jeunes de l’ère numérique et a sollicité Ari Folman afin qu’il réalise un tel film. Quand Ari Folman a suggéré de mettre en lumière l’amie imaginaire d’Anne, Kitty, la Fondation a adhéré à cette idée.

Aussi fascinant sur le plan conceptuel que Waltz with Bashir, Where is Anne Frank ? s’ouvre sur une scène à l’intérieur du musée alors qu’éclate puissant orage qui s’abat sur Amsterdam : un coup de tonnerre fait exploser la protection de verre qui entoure le journal d’Anne et les débris de verre jonchent le sol du musée qui se trouve dans le bâtiment de l’Annexe où les Frank se sont cachés des nazis entre juillet 1942 et août 1944. L’encre se détache soudain des pages, forant des volutes qui s’enchevêtrent et tourbillonnent jusqu’à ce que Kitty – une fille de treize ans aux taches de rousseur avec une chevelure rousse indisciplinée et surtout les yeux d’Ava Gardner puisqu’Anne l’a imaginée ainsi, se matérialise à partir des écrits d’Anne.

D’abord surprise et confuse, Kitty ne perd pas ses moyens et se révèle pleine de ressources mais elle est invisible pour les visiteurs tant qu’elle reste dans l’exposition. Exubérante et bien décidée à retrouver Anne, Kitty se met à arpenter les rues d’Amsterdam, le journal d’Anne à la main malgré les avis de recherche qui jonchent la ville. Peter, quand il n’est pas le chef d’un trio de voleurs à la sauvette, vient en aide à un squatt de réfugiés sans papiers qui font face à aux ordres d’expulsion de la police néerlandaise, mais Ari Folman ne souhaite en aucun cas que l’on tire des parallèles entre les réfugies et les déportés de la Seconde Guerre mondiale ni que l’on compare la violence des nazis avec la police néerlandaise contemporaine. Ces réfugiés sont personnifiés par une jeune fille malienne nommée, Awa, qui se lie d’amitié avec Kitty.

Ari Folman a choisi d’alterner une série de flashbacks colorés et optimistes de l’époque d’Anne qui contestent avec le gris monochrome de l’intrigue contemporaine. Anne confie à son amie imaginaire qu’elle a été imaginée comme son antithèse ; Kitty n’est pas juive parce qu’Anne veut qu’elle soit différente d’elle-même. Kitty veut être comme Anne mais Anne lui répond « qu’être juif signifie prendre une décision que vous prendrez sur le destin des Juifs et de leur histoire ».

Ari Folman conserve à l’esprit que son film est destiné à des jeunes habitués à rester rivés sur leurs écrans. Dans une mise en abîme, le réalisateur montre un groupe d’écoliers regardant des vidéos YouTube lors d’une production lourde de la pièce de théâtre d’Anne Frank, que Kitty interrompt rapidement de manière intempestive pour rectifier les paroles citées par Anne et qui ont été modifiées dans la pièce.

Chez Ari Folman, Kitty s’élance dans des courses poursuites en patin à glace sur les canaux gelées d’Amsterdam puis se fond soudain dans des taches d’encre. Le passé et le présent se rejoignent de manière très poétique, rappelant un devoir de mémoire plus nécessaire que jamais à l’heure actuelle. Même si Ari Folma a pensé à un jeune public en réalisant Where os Anne Frank ?, ce film ‘d’animation émeut tout autant les adultes.
La musique, signée Ben Goldwasser, et portée par la voix de Karen O, apporte une certaine tendresse à ce récit revisité d’une historie dont l’issue fatale est tristement célèbre.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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