Berlinale 2022 – Panorama : Concerned Citizen d’Idan Haguel interroge le public sur sa perception de l’altérité

Toutes les grandes villes connaissent ce phénomène nommé gentrification qui fait qu’un quartier populaire et souvent multiculturel devienne la proie de (jeunes) gens aisés qui y trouvent le petit je-ne-sais-quoi qui donne une impression d’attraction exosphérique de la vie. Ce petit je-ne-sais-quoi disparaît bien vite cependant, une fois la masse critique des nouveaux venus ayant étouffé cette atmosphère de diversité, d’altérité pour la remplacer par un nouvel ordre homogène. Ben (Shlomi Bertonov) et Raz (Ariel Wolf) habitent Neve Sha’anan, un quartier en phase de transition gentrificatrice, au sud de Tel Aviv. Ce couple, propriétaire de son appartement, professionnellement et socialement bien établi, est prêt à sauter le pas vers la prochaine étape : la parentalité. Comme tout dans leur vie, où chaque chose fonctionne dans une routine bien huilée, ils entament ce projet avec structure et réflexion, de la recherche d’une donneuse d’ovule à celle d’une mère porteuse en passant par le recueil du sperme de Ben. La vie de Ben et Raz est en tous points ordonnée. Jusqu’au jour où un conflit de voisinage va remettre en question leur perception du monde et de la place qu’ils y occupent.

— Shahaf Ifhar, Bereket Gebrehawaria, Shlomi Bartonov – Concerned Citizen
© Idan Haguel, Guy Sahaf

Ben, architecte urbaniste, plante un arbre dans la rue devant sa maison. Hélas, les migrants érythréens qui vivent dans le quartier ne font pas attention à la fragilité de cet arbre. Ces voisins étrangers, qui discutent dans la rue entre eux, ont tendance à s’y appuyer, ce qui a le don d’agacer Ben. Un jour, le conflit de voisinage au sujet de l’arbre s’envenime, finissant par l’intervention brutale de la police envers un Érythréen. Cet incident va avoir de nombreuses répercussions sur la vie de Ben, à commencer par l’image de citoyen libéral qu’il a de lui-même, mais également dans sa projection du choix de lieu de la vie en famille. Des préjugés qu’il ne pensait pas recéler en lui émergent soudainement, son embourgeoisement le met en porte-à-faux avec sa vision du monde qu’il croyait éclairée.

Idan Haguel construit son récit sur la dialectique intérieur vs. extérieur. L’intérieur, organisé, ritualisé, est filmé en gros plans sur les détails, les gestes routiniers, il est le lieu du familier, de la sécurité ;  l’extérieur – que Ben observe depuis sa fenêtre – est tenu à distance, visuellement et acoustiquement, il est le lieu du désordre, de l’aléa, de l’inconnu inquiétant. Qui sont ces migrants qui ne comprennent pas qu’il ne faut pas s’adosser à « son » arbre, qui ont accès au code de sécurité de son immeuble dont il préside le comité des copropriétaires, qui dévaluent la valeur des appartements par leur présence ? Porté par un sentiment de culpabilité, Ben, citoyen concerné par le bien-être de son espace de vie commence à s’intéresser à ses personnes totalement étrangères à son univers. Le cinéaste israélien donne pourtant à cet antagonisme incarné par Ben et le groupe d’Érythréens un espace symbolique commun, celui du Sinaï… pour mieux souligner que cette croisée des chemins et impossible à concrétiser : pour Ben, le Sinaï est un lieu de villégiature agréable avec comme plus-value d’être le moment historique du peuple juif ; pour les migrant.es, ce désert est l’enfer sur terre, pris.es en otage, affamé.es, brutalisé.es, violé.es, avant de pouvoir, pour ceux qui survivent, gagner le territoire israélien.

— Shlomi Bartonov – Concerned Citizen
© Idan Haguel, Guy Sahaf

Concerned Citizen prend résolument la perspective des événements perçue par un homme blanc de la classe moyenne qui n’imagine pas pouvoir être vecteur de préjugés et de discriminations puisque lui-même fait partie d’une minorité. L’intelligence de Haguel est de mettre en lumière la transversalité des rapports de classes et de domination à travers le personnage de Ben, une mise en scène qui transporte en elle l’authenticité du couple que forme Ben et Raz à l’écran comme dans la vie, du quartier dans lequel le réalisateur a vécu de nombreuses années et du  fait que les migrants sont interprétés par des membres du Sands Theater Group, composé de requérant d’asile. Haguel ne dévie jamais de ce point de vue, il n’approche les victimes de violences policières, de racisme, que de manière très limitée, justement par le truchement de son personnage principal qui finira par aller à la rencontre des Érythréens de son immeuble, mais dont l’interaction restera circonscrite au niveau de communication restreint entre eux. Ce parti pris tient le public à distance des victimes et, une fois n’est pas coutume, le force à adopter le point de vue du personnage au comportement coupable et à se demander, à chaque étape, comment il réagirait. Car oui, la question que nous pose Concerned Citizen est bien celle de notre propre rapport – ressenti et réel –  à l’altérité !

De Idan Haguel; avec  Shlomi Bertonov, Ariel Wolf; Israël ; 2022 ; 82 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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