Cannes 2022 : Rodeo, présenté à Un Certain Regard, premier long métrage de Lola Quivoron, suit les jeunes férus de cross bitume

Julia (Julie Ledru), jeune fille rebelle et en rupture avec sa famille, vit de petites combines et voue une passion dévorante, presque animale et viscérale, à la pratique de la moto. Des grosses cylindrées, bien sûr, qu’elle enfourche avec facilitée et aisance au grand désarroi des jeunes de son quartier qui pensent fermement que les grosses cylindrées sont l’apanage des hommes. Un jour d’été, elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross-bitume et infiltre ce milieu clandestin, constitué majoritairement de jeunes hommes. Avant qu’un accident ne fragilise sa position au sein de la bande…

— Julie Ledru – Rodeo
© Films du Losange

Rodeo, de Lola Quivoron, était très attendu lors de sa première projection à la Salle Debussy, d’autant plus que toute l’équipe artistique du film était présente sur scène. La réalisatrice a lancé, lors de l’essai du micro, un « Paris-Bordeaux ! » qui a déclenché un tonnerre d’applaudissements et de cris enthousiastes. Il devait très certainement y avoir des festivaliers et des journalistes du Sud-Ouest étant donné que le film a été tourné à Ambarès, Gradignan, Bassens et Sainte-Eulalie. Le film de Lola Quivoron est donc consacré, durant cent-quarante minutes, aux bikeuses qui restent encore minoritaires dans le milieu du cross bitume, une pratique qui consiste à effectuer des figures et des pirouettes acrobatiques sur les routes. 

Quelques semaines après la sortie de Motomami de la chanteuse espagnole Rosalia, album sur laquelle elle posait nue avec un casque de moto, Rodeo se consacre à ce sujet et confirme la tendance actuelle de la féminisation de ce sport qui est resté longtemps un privilège masculin. Serait-ce signe de la fin de la domination masculine et de l’avancée de la parité ? Le film de Lola Quivoron laisse à penser que les femmes règnent désormais sur l’asphalte. Son long métrage fiévreux suit un groupe de motards qui volent des bécanes « aux bourgeois ». Ils ont désormais un atout de charme : la fougueuse Julia qui, le temps de voler une grosse cylindré en prétextant un essai, se mue en jeune fille très bien, du moins dans son apparence vestimentaire. Il faut dire qu’elle est coachée par Domino, un caïd en détention qui gère tout de sa cellule et donne les directives à ses hommes de main et, en particulier, à sa femme Ophélie qui s’exécute instantanément. Œuvrant pour le compte de ce trafiquant en prison, autoritaire et maladivement jaloux, l’héroïne, Julia, qui pour le groupe de motards se surnomme « L’inconnue », est une habile pilote, douée et maniant ces bolides avec aisance malgré son jeune âge.  Bien décidée à faire partie de ceux qui cabrent leur deux-roues à la verticale, Julia reste farouchement solitaire. Julie Ledru donne corps et âme à son personnage avec une impressionnante énergie et une justesse, captivant l’attention de la caméra de Lola Quivoron, portant le film sur ses épaules et sa chevelure en pagaille. Même si le film est choral, vu les nombreux motards aux côtés de Julia, la jeune femme s’impose au centre du récit de Rodeo, par sa puissance animale. Pour cette jeune femme, emplie de pratiques mystiques issues de ses origines guadeloupéennes, rouler à moto est devenu une question vitale. Mais la mort n’est jamais très loin, prête à faucher ces jeunes motards qui se croient invincibles.

Suivant ces jeunes issus des banlieues, sans formation, la jeune cinéaste montre l’importance de l’appartenance au groupe et de l’échappatoire qui les nourrit et les anime. Rodeo se consacre pleinement et uniquement à ses mecs entourés de l’unique, chevauchant intempestivement sa bécane. Bien sûr, il y a de la tôle froissée et des descentes de police auxquelles ils parviennent à échapper. On pourrait risquer une comparaison avec l’excellent film argentin Carancho (2010), de Pablo Trapero ou à la dernière Palme d’or, Titane de Julia Ducournau, qui joue en réalité sur un terrain totalement différent ; chez Lola Quivoron, l’abrupte réalité a pris la place sur le fantastique mis à part  quelques rares visions cauchemardesques de Julia. En suivant sa protagoniste et la manière dont elle trace sa route au sens propre et figuré, Lola Quivoron signe un film sur un sujet original, méconnu, affirmant un talent prometteur à suivre.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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