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Cannes 2024 : Avec Kinds of Kindness, de Yorgos Lanthimos, présenté en compétition officielle, poursuit son observation chirurgicale de l’étrangeté de l’humanité

De retour sur la Croisette où il a désormais ses habitudes, le cinéaste grec propose un film en trois chapitres qui constituent une anthologie déroutante et troublante.
Fraîchement oscarisé avec quatre Oscars pour Poor Things (2023) en mars dernier, il concourt pour la Palme d’Or. D’ailleurs, Cannes lui réussit : il y avait obtenu après le Prix du Jury pour The Lobster (2015) et le Prix du scénario pour The Killing of the Sacred Deer (2017).

— Margaret Qualley, Jesse Plemons et Willem Dafoe – Kinds of Kindness
Image courtoisie Festival de Cannes

Pour ce nouvel opus, Yorgos Lanthimos plonge son public dans une fable en triptyque. Pour écrire ces histoires, il retrouve avec son complice de toujours, Efthýmis Filíppou et les retrouvailles du tandem riment avec un registre qui séduit par sa sophistication et fascine. Les mêmes acteurs interprètent les personnages des trois récits qui présentent des résonances sans pour autant s’imbriquer. Ces volets n’ont rien à voir ou presque les uns avec les autres : les histoires qu’ils racontent sont différentes, les personnages aussi. Cependant, une cohérence et une fluidité des récits les rendent indivisibles. Le cinéaste grec a trouvé la parade pour nous servir, mine de rien, trois films en un !

Dans cette distribution de marque, on retrouve Emma Stone et Willem Dafoe qui tenaient l’affiche dans Poor Things, mais aussi Jesse Plemons, Mamoudou Athie et Hunter Schafer.

Le premier volet suit le destin de Robert, un homme qui semble dévoué à sa femme et fou amoureux d’elle, employé (trop) modèle qui lit Anna Karenine et qui ne vit que pour servir les exigences et les désirs (au sens propre aussi !) de son patron Raymond (Willem Dafoe). Même les plus extravagants ou les plus démesurés ! Mais un jour, Robert se rebelle contre son chef. On réalise que Robert est un homme sans choix qui tente de prendre le contrôle de sa propre vie sans soupçonner les ficelles qui le manipulent.

La seconde partie suit un couple qui semble filer le parfait amour, attentionnés l’un pour l’autre, bref, en apparence bien sous tous rapports. Puis, on découvre le mari, Daniel, en uniforme de policier, qui vit dans l’angoisse suite au naufrage du bateau de sa femme, biologiste et chercheuse. Un jour, un appel inespéré lui annonce que sa femme a été localisée sur une île. Son retour chamboule la vie du policier qui ne connaît plus son épouse : il a l’impression d’avoir affaire une autre personne différente.

Le troisième volet entraîne le public au cœur d’une secte. Andrew et Emily, deux fidèles, vivent pleinement les exigences du gourou qui demandent le don total de leur personne, de rester purs en évitant de se souiller au contact des personnes du monde extérieur. On suit une femme déterminée à trouver une personne bien précise, dotée d’un pouvoir spécial, destinée à devenir un chef spirituel d’exception et censé changer le monde.

À travers ce triptyque, le réalisateur qui poursuit sa réflexion sur le libre-arbitre, l’emprise mentale et physique, le conformisme, explique :

« Il est intéressant d’observer combien l’homme pense avoir le contrôle des choses ou être libre de les décider. Combien, dès lors qu’il a cette liberté, tout ceci devient pour lui difficile à gérer. »

Pour le public qui a déjà vu les précédents films du cinéaste grec, il reste fidèle à sa démarche tant narrative que stylistique, mais pousse ici le curseur encre plus loin. Relatant des histoires d’amour et de dépendance affective, de pouvoir et d’emprise, il n’est guère question de la gentillesse du titre.

Le tandem Lanthimos et Filippou sait habilement tromper les attentes, scrutant l’étrange, choquant parfois avec un peu de violence, d’hémoglobine sur le chemin.

En 2010, la carrière de Yorgos Lanthimos prenait un tournant avec Canine, Prix Un Certain Regard et séduisait un public international par son esthétique unique et son ton grinçant représentatif de la weird wave grecque, mouvement dont il était la figure de proue. Avec Kinds of Kindness, le cinéaste grec défend avec brio cette réputation et une anthologie à la fois déroutante et brillante mais, très honnêtement, ardue à aimer. À l’issue de la projection, le récit reste insondable : est-ce le but recherché par le cinéaste ? Nous ne le saurons peut-être jamais.

Kinds of Kindness est un étrange un cabinet de curiosités, brillant, esthétique, saupoudré de sarcasme. Assumant son style iconoclaste, le réalisateur grec dresse une fois de plus le miroir de notre société imparfaite et nous montre les pires facettes de l’humanité, mais aussi les meilleures. Cela peut être un peu épuisant mais le génie et l’enthousiasme du réalisateur sont palpables. À l’instar des dieux du panthéon grec, Lanthimos et Filippou deviennent démiurges et jouent avec leurs protagonistes les plongeant dans une tragi-comédie où ils ne sont pas maîtres de leur destin.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

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