Cannes 2026 – ACID : Virages de Céline Carridroit et Aline Suter – Le refus tenace des trajectoires imposées
Avec Virages, Céline Carridroit et Aline Suter signent un film documentaire hybride d’une force tranquille fascinante. Loin des grands éclats ou des artifices, leur film bouscule nos certitudes et ramène, avec une infinie douceur, notre regard sur l’essentiel.

© Cavale Films
Présenté dans le cadre de la programmation de l’ACID, il s’impose d’emblée comme une œuvre singulière et vivante. Non pas parce qu’il bouleverse les conventions du documentaire – devenu aujourd’hui bien plus dynamique et paradoxalement moins formaté que la plupart des fictions, mais parce qu’il réussit quelque chose de plus rare encore : il fait exister un être humain à l’écran avec une plénitude, une complexité et une chaleur qui tiennent presque du miracle.
Elle s’appelle Johanna Schopfer. Elle vit à Genève, assemble des montres de luxe à la chaîne dans une manufacture horlogère, roule à boguet dans les rues de la ville encore endormie, répare seule le moteur d’une Coccinelle rouillée de 1970, dessine des planches de bande dessinée, est mariée à une femme prénommée Vivi, et court sur circuit à Spa-Francorchamps. Elle a trente-huit ans – « comme mon numéro de course », fera-t-elle remarquer avec ce sourire insaisissable qui lui est propre. Elle est, pour tout dire, exactement là où on ne l’attend pas. Et c’est précisément de cet écart permanent, de ce léger mais constant décalage entre ce qu’elle est et ce que le monde voudrait qu’elle soit, que Virages tire toute sa force.
Le film s’ouvre silencieusement. Genève entre chien et loup, dans la lumière incertaine du matin. Puis la musique éclate – du hard rock, direct, sans préambule –, et voilà Johanna sur son boguet, traversant la ville à l’heure où elle appartient encore à peu de monde. Ce premier mouvement donne le ton : Virages est un film punk dans l’âme, mais un punk qui sait se taire, ralentir, observer. À l’image de Johanna elle-même, capable de passer de la mécanique de cambouis et du hard rock de ses moteurs à la mécanique de haute précision horlogère dans le silence.
Pas de lissage, pas de perfection clinique. Le film s’habille d’un grain de pellicule assumé et de cadres qui tantôt se dérobent tantôt se posent avec précision, tandis que le son, lui aussi, fluctue et se réinvente au gré des situations. C’est une matière vivante qui accepte l’imperfection pour mieux toucher au vrai. Les réalisatrices travaillent au plus près du visage de Johanna dans les moments intimes, dans ceux où elle se livre – une proximité qui n’est jamais intrusive, comme si la caméra avait appris à respecter les mêmes distances qu’elle. À d’autres instants, le cadre s’élargit : Johanna traversant le pont du Mont-Blanc à la tombée de la nuit, les phares ronds de sa Coccinelle allumés comme deux petits yeux dans la rade luxueuse de Genève. Le contraste est saisissant, et beau – cette vieille voiture cabossée sur fond de jets d’eau et d’hôtels cinq étoiles, avec pour seule bande-son du hard rock et le rugissement d’un moteur remis à neuf par ses propres mains.
Le film est également hybride dans sa structure. Des séquences oniriques viennent ponctuer le récit : une nuit à la casse, la Coccinelle aux phares allumés au milieu d’une allée de voitures empilées, des silhouettes menaçantes surgissant dans l’obscurité, une lame qui raye la carrosserie et se transforme soudain en entaille sur un poignet – puis le réveil en sursaut. Des planches de bande dessinée surgissent également, dessinées par Johanna elle-même, qui reconstituent en quelques cases une scène vécue des années auparavant lors d’un meeting automobile. Ces inserts graphiques ne sont pas des ornements : ils sont une autre façon d’entrer dans son monde, de comprendre comment elle ordonne et restitue sa propre expérience. L’image filmée, le dessin, le rêve, le souvenir – Virages tresse tout cela dans un flux naturel.
Pourtant, quelque chose de plus sombre circule dans le film. Sans jamais expliciter ce qui relève peut-être du traumatisme ni chercher à le révéler comme un secret à percer, Virages laisse affleurer, par petites touches, l’existence d’expériences douloureuses qui continuent de hanter Johanna. Cela passe par certaines inquiétudes de ses proches, par ce rêve d’agression évoqué lors d’un tirage de cartes – rêve dont on n’est pas sûr qu’il en soit un… –, par les silhouettes menaçantes qui traversent les séquences nocturnes, ou encore par les dessins qui condensent des souvenirs difficiles en quelques cases. Rien n’est appuyé, rien n’est psychologisé. Mais cette présence diffuse du danger, de la violence ou de la blessure passée plane constamment en arrière-plan du film et donne à la douceur de Johanna une profondeur supplémentaire.
Car ce qui captive chez Johanna Schopfer, et ce que le film parvient à saisir avec une grande acuité, c’est sa manière singulière d’habiter le monde. Sans jamais entrer en collision, elle désamorce et décentre. Face au sexisme ordinaire du vendeur de pièces détachées qui la prend d’abord pour une néophyte, elle répond non par la confrontation mais par la démonstration pondérée de sa compétence. Quand on la complimente sur sa beauté, elle remercie sans en rajouter et repart avec une ristourne. Face à son responsable d’usine qui lui reproche sa cadence, ses imprécisions, elle répond avec une logique décalée qui finit toujours par laisser l’interlocuteur légèrement désorienté. Ce n’est pas de la passivité – c’est une forme d’intelligence au monde, subtile et redoutable et qui se nomme aussi probablement l’instinct de survie.
Ces qualités éclatent particulièrement dans ses échanges avec sa collègue de travail, vis-à-vis dans l’atelier. Leurs conversations – sur les enfants, sur les maris, sur les projets, sur rien de particulier – oscillent entre la banalité bienveillante du commérage gentillet et quelque chose de plus malicieux, de plus joueur. Johanna s’amuse à répondre par des biais inattendus, à déjouer les questions par une logique propre qui n’est jamais agressive mais toujours légèrement surprenante. « J’ai pas l’instinct de procréation », dit-elle à sa collègue qui lui demande si elle veut des enfants. Son mari actuel s’appelle Benicio. « Un grand Mexicain », précise-t-elle sur son ton tranquille, comme si cette seule formule contenait tout ce qu’il faut savoir. Ces séquences à l’atelier sont parmi les plus jubilatoires du film.
Sa vie intime affleure par touches, sans jamais être exposée. Vivi – Virginia Villegas Pasche, son épouse – est en vacances au Mexique pendant tout le film, présente en visio, voix chaleureuse et légèrement inquiète. Elles se chamaillent gentiment sur la taille de la fête à organiser, elles se parlent comme deux personnes qui vivent ensemble depuis longtemps – quatorze ans, apprendra-t-on dans une scène au restaurant avec un ami, ce qui surprend Johanna elle-même : « J’avais pas réalisé que cela faisait si longtemps. » Une réplique révélatrice : Johanna n’est pas quelqu’une qui compte. Elle est quelqu’une qui vit dans le présent de ses projets, de ses mains, de ses moteurs.

© Cavale Films
Au cœur du film se trouve la Coccinelle – une vieille Cox de 1970, rouillée, immobile, dans un garage. À cet instant précis de sa vie, deux options s’imposent à elle : la mettre à casse ou la garder. La décision de Johanna de la remettre sur la route, seule, sans aide extérieure, est le fil conducteur du récit. Mais ce projet mécanique est aussi, clairement, quelque chose de plus : une reconquête symbolique d’un territoire dont elle a été exclue et qui va bien au-delà de celui des voitures anciennes, des courses, de la mécanique qui l’a un jour rejetée.
Le film profite de ce fil pour nous faire entrer dans un univers peu connu, celui des courses de vieilles voitures et des conventions de collectionneurs, un monde qui se révèle bien plus dense et plus riche qu’il n’y paraît de l’extérieur. On y croise des passionné·es de tous horizons, des voitures hyper-customisées côtoyant des modèles dans leur état d’origine, une communauté avec ses codes, ses hiérarchies, ses solidarités, mais aussi ses formes plus diffuses de violence et d’exclusion. Le passage par la casse est également magnifique de densité cinématographique : le gars qui comprime les voitures, lui-même convaincu qu’il vaut mieux garder une telle pièce que la détruire, incarne à lui seul toute une philosophie du réemploi et de la résistance à l’obsolescence programmée.
La scène de CinéTransat où Johanna explique à une voisine que Mad Max est son film préféré parce qu’il préfigure l’effondrement provoqué par le système capitaliste dans lequel on vit est, en ce sens, parlante. Il y a chez Johanna une conscience politique – jamais exhibée, jamais pontifiante – qui sourd dans des remarques apparemment anodines, des choix de vie qui sont aussi des refus – comme celui de ne pas porter de montre, une façon de ne pas participer à ce qu’elle ne veut pas cautionner.
Un moment significatif du film se joue dans la librairie Cumulus. La responsable des lieux a découvert les planches de bande dessinée de Johanna et y voit un potentiel énorme – elle parle de publication, de succès commercial, de séances de dédicaces, de notoriété. Johanna, que l’on sent touchée mais imperméable à la flatterie, répond simplement : « Je ne veux pas être connue. » Quatre mots qui pourraient passer pour de la modestie, mais qui sont en réalité une déclaration. Ils résument une certaine éthique de vie – celle d’une femme qui préfère la qualité du temps passé sur son moteur à la valeur marchande de ses talents, qui choisit le petit chalet et les barbecues quotidiens quand son ami qui lui demande ce qu’elle ferait si elle était riche lui suggère les suites d’hôtel à Genève et à New York. Ce refus n’est pas misanthropie ni renoncement – c’est une préférence claire, articulée, assumée. Johanna sait ce qu’elle veut. Et ce qu’elle veut ne coïncide pas avec ce que le monde propose habituellement comme horizon de désir. Elle ne veut pas la montre de luxe qu’elle assemble à longueur de journée. Elle ne veut pas le grand mariage mexicain. Elle ne veut pas la célébrité que ses dessins pourraient lui apporter.
Seul bémol : cette séquence finale de réunion de radeaux qui s’étire et peine à trouver sa nécessité. On aurait tant aimé que le film se clôture juste avant, sur la course à Spa-Francorchamps – Johanna sur le circuit, le numéro 38 sur la carrosserie, la victoire et ce soir qui danse sur I Want to Break Free. Mais cette réserve n’entame pas l’essentiel : Virages tient ses promesses de bout en bout.
Ce qui demeure, après la projection, c’est surtout la voix de Johanna. Une voix mélodique et posée qui captive, et qui, mêlée à son sourire en demi-teinte, crée un attachement immédiat. On repart alors avec l’étrange sentiment d’avoir passé nonante minutes en compagnie de quelqu’un qui nous a, sans le vouloir ni s’en apercevoir, transmis une part de sa liberté.
De Céline Carridroit et Aline Suter; avec Johanna Schopfer, Rocco Senatore, Leticia Ramos, Maya Kosa, Virginia Villegas Pasche, Dora Schopfer, Michel Schopfer; Suisse, France; 2026; 89 minutes.
Malik Berkati
© j:mag Tous droits réservés