Cueilleurs (Foragers) de Jumana Manna ou l’illustration par l’absurde de la perniciosité de l’occupation

La cinéaste et artiste contemporaine palestinienne, née aux États-Unis et basée à Berlin, explore avec ses œuvres les signaux à bas bruit des rapports de force qui se jouent à travers la coercition économique, politique et juridique et ses effets sur la vie quotidienne des individus qui y sont soumis. Avec Cueilleurs (Al-Yad Al-Khadra ; Foragers), Jumana Manna poursuit sur ce terrain dans un documentaire mêlant archives télévisuelles, scènes reconstituées (reenactment) et scènes de la vie quotidienne. Avec un certain humour, celui de l’absurde, mais surtout avec une grande délicatesse, la cinéaste nous invite à la table de la résistance quotidienne d’un peuple opprimé jusque dans ses traditions culinaires et médicinales.

Cueilleurs (Al-Yad Al-Khadra ; Foragers) de Jumana Manna
Image courtoisie Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

En 1977, le ministère israélien de l’Agriculture proclame une loi sur les « espèces sauvages protégées »  qui rend illégal le fait de cueillir du za’atar (plante aromatique), en 2005 l’interdiction s’étend à l’akkoub (cardon sauvage). Contrevenir à ces lois sur la protection de la nature – cueillir, posséder ou vendre ces plantes – vaut des amendes aux contrevenants, et même de la prison. Cette loi est valable pour tout le monde, mais elle prévaut dans les régions où ces plantes font partie de l’alimentation quotidienne, celles des Druzes et des Palestinien∙nes d’Israël, suivies quelques années plus tard par la zone des Territoires occupés administrée par Israël. Mais le meilleur reste à venir : des Israéliens ont pris les graines sauvages pour en faire des plantations et vendre leur récolte aux Palestiniens et même dans les pays arabes voisins. Le parallèle avec Monsanto qui a déposé des centaines de brevets sur le vivant pendant des décennies est frappant : s’attribuer des plantes qui font partie depuis des siècles, voire millénaires, de la culture alimentaire et/ou de développement de peuples qui en sont dépossédés.

Les effets de l’occupation à bas bruit induit une forme de résistance équivalente. Affublés comme des rangers de Parcs naturels, des Israéliens font la chasse aux cueilleuses et cueilleurs qui viennent chaque jour prendre ce dont ils et elles ont besoin pour leur consommation. Un jeu du chat et de la souris commencent, comme une allégorie du rapport de force entre Israël et la Palestine occupée, les moyens des un∙es et des autres sont incomparables, les patrouilleurs israéliens, avec leurs outils de contrôles face à des personnes – pour la plupart relativement âgées – munies de sacs de plastiques, d’un petit couteau ou à mains nues. Pris∙es sur le fait, les cueilleuses et les cueilleurs se retrouvent devant des inspecteur∙trices ou des juges. Ces scènes lunaires sont reconstituées, les contrevenant∙es face caméra qui répondent aux accusateurs∙trices hors-champ. L’un des accusés, « multirécidiviste » dira :

Vous pouvez me condamner tant que vous voulez, je ne paierai pas. Même si vous me mettez en prison, je vous le dis, je reviendrai cueillir.

Certes, depuis 2020, la législation, sous la pression du centre Adalah, association qui milite pour les droits de la minorité arabe en Israël, a été assouplie et il est autorisé de cueillir ces plantes en quantité qui correspond à une consommation personnelle. Le film de Jumana Manna n’en garde pas moins toute sa pertinence dans sa tranquille déconstruction du harcèlement systémique que subissent les populations sous occupation : on en connaît les plus spectaculaires –confiscations de terres et d’habitations, checkpoints, couper les accès des cultivateurs à leurs champs, aux points d’eau, etc. –, on apprend ici que le contrôle s’étend jusqu’à l’épice ancestrale, produit de base d’un peuple. L’artiste palestinienne réfléchit avec énormément de sensibilité l’immémorial de cette pratique avec de nombreux plans où on ne voit que des mains qui cueillent, trient, préparent – caressent presque – ces ingrédients dans des gestes que l’on ressent innés.

Cueilleurs (Al-Yad Al-Khadra ; Foragers) de Jumana Manna
Image courtoisie Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

Cueilleurs se termine de manière très mélancolique, sur le temps révolu de la terre, en fondu enchaîné sur le hameau, dans la montagne, où ces plantes poussent au milieu des ruines des habitations, détruites en 1948, de la famille des trois sœurs qui préparent chaque jour le dîner avec, sous une forme ou une autre, du cardon sauvage.

de Jumana Manna; Territoires palestiniens occupés, avec le soutien Arab Fund for Arts and Culture, Kulturradet: Norwegian Arts Council, Berkeley Art Museum/Pacific Film Archive, Toronto Biennale 2022, Bak – Basis Voor Actuele Kunst, Dar Yusuf Nasri Jacir for Art and Research, Fritt Ord; 2022; 65 minutes.

Film à voir le vendredi 2 déc. à 21h00 et le dimanche 4 déc. à 19h30 au Spoutnik à Genève lors des Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E), le dimanche 4 déc. à 14h00 au Royal à Sainte-Croix, le dimanche 4 déc. à 18h15 au Centre ABC à La Chaux-de-Fonds.

Malik Berkati

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