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FIFDH 2026 – A Fox Under a Pink Moon (Robah ve mah sorti) : Peindre pour rester en vie  –  Rencontre avec Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi 

Il y a des films qui naissent d’une urgence absolue. A Fox Under a Pink Moon, documentaire co-réalisé par le cinéaste iranien Mehrdad Oskouei et la jeune Afghane Soraya Akhlaghi, est de ceux-là. Primé au Grand Prix de Genève FIFDH 2026, au Prix du Jury des Jeunes – Documentaire 2026, ainsi qu’à l’IDFA 2025 — le Festival international du documentaire d’Amsterdam – où il a remporté le prix du meilleur film de la compétition internationale, il impose d’emblée une évidence : ce que l’on regarde ne ressemble à rien de connu. Non pas parce que le sujet serait inédit – les récits de migrations clandestines, de violences conjugales, d’exils sans fin ont leur place dans le cinéma documentaire —, mais parce que la forme ici est inséparable de la survie elle-même.

— Soraya Akhlaghi – A Fox Under a Pink Moon (Robah ve mah sorti)
© Oskouei Films production

Tout commence par un carton sobre : le film a été entièrement réalisé à distance, la protagoniste ayant filmé l’intégralité des images elle-même, avec deux téléphones portables, sur une période de cinq ans. La mention Filmed #withGalaxy qui suit a quelque chose de vertigineux. Ces images arrachées à l’obscurité, tournées dans des vans bondés, des forêts glaciales, sur les toits d’immeubles de Téhéran, dans des camps de fortune en Turquie – tout cela capturé avec un smartphone. La précarité de l’outil devient la mesure exacte de la précarité d’une vie.

Soraya a seize ans lorsque le film commence, en 2018. Elle est afghane, mariée à un homme violent prénommé Ali, et vit à Téhéran. Sa mère est en Autriche depuis huit ans. Entre elles, des milliers de kilomètres, des frontières hérissées de barbelés, des passeurs peu fiables et une accumulation de tentatives avortées qui donnent au film son architecture douloureuse et répétitive – à l’image de l’exil lui-même. Première tentative vers la Turquie : un van surpeuplé, un bébé qui tombe au sol pendant le trajet, un chauffeur qui prend la fuite, un retour à la case départ. Nouvelle tentative : une nuit dans une forêt, à même le sol gelé, avec des enfants en bas âge qui continuent pourtant de sourire et de jouer. La police turque finit par les interpeller, les conduit dans un camp de réfugiés avant de les relâcher. Après trois mois d’essais, retour à Téhéran.

Mais A Fox Under a Pink Moon ne serait qu’un témoignage parmi tant d’autres si la jeune femme ne possédait pas ce don rare : celui de transformer la réalité brute en œuvre sensible. Car Soraya est artiste – sculptrice, illustratrice, auteure de dessins d’une puissance sombre et poétique. Et c’est là que le film bascule dans quelque chose d’unique. Oskouei a choisi d’intercaler les images du quotidien avec les dessins de Soraya, ses sculptures faites de cartons d’œufs trempés ou d’argile ramassée le long des routes de fuite, et des séquences d’animation qui donnent corps à son monde intérieur. Un monde peuplé de figures récurrentes : un renard fidèle compagnon de route, une lune rose qui veille sur elle comme une présence tutélaire,  et surtout, un clown – figure à laquelle Soraya s’identifie profondément, un clown qui ne rit jamais, dont les larmes et les contusions sont les siennes.

Ces dessins ne sont pas des illustrations du récit : ils sont le récit, dans sa dimension la plus intime. Quand Soraya dit avoir l’impression de se noyer dans sa vie et se demande ce que pensent les gens qui coulent en mer, c’est son clown-bouée qu’elle dessine, tentant désespérément de maintenir tout le monde à la surface. Quand elle apprend les dernières nouvelles d’Afghanistan – les Talibans, la chute de Kaboul, les images insoutenables des gens qui tombent des avions en fuite –, elle se représente elle-même dans cette position, parce qu’elle aussi, dit-elle, est une gamer. Ce mot revient comme un leitmotiv : en argot de migrant·es, « jouer » signifie franchir une frontière illégalement. « Il n’y a pas de règles dans ce jeu », dit-elle face caméra, avec une simplicité qui coupe le souffle. « Les gens veulent seulement vivre une meilleure vie. »

La violence domestique traverse le film comme une plaie ouverte qu’on ne peut ignorer. Ali, dont le visage est flouté, bat Soraya déjà une semaine après leur mariage. Les images de son visage tuméfié apparaissent sans commentaire, la réalité se suffisant à elle-même. On l’entend, hors champ, hurler de douleur, puis on la voit se mettre de la crème sur ses blessures. Sa guitare, cassée – probablement par lui –, qu’elle répare en silence. Ces scènes ne versent jamais dans le voyeurisme : elles s’inscrivent dans un montage qui fait confiance aux associations d’images, à la puissance de ce qui n’est pas dit.

Ce qui frappe aussi, c’est la solitude de Soraya dans cette jeunesse volée. Elle fête ses dix-sept ans seule sur un toit, accompagnée seulement du renard de ses dessins sous la lune rose. Elle se rase les cheveux dans un moment de désespoir, pense même à en finir. Elle s’entraîne physiquement pour se fortifier et préparer le prochain « jeu ». Et puis, lors d’une ultime tentative, après qu’Ali l’a encore battue, elle part seule, sans lui. Six mois plus tard, elle est dans un camp du HCR, à la frontière turco-grecque. Elle a réussi à passer. Elle passera une année en Grèce, rejoindra sa mère en Autriche le temps de deux semaines, avant de s’installer à Berlin dans l’attente de pouvoir entrer dans une école d’art en Allemagne ou aux États-Unis.

A Fox Under a Pink Moon est un film sur la frontière – géographique, intime autant que symbolique. Sur ce que l’on fait de sa vie quand on n’a pas le droit d’en avoir une. Et sur le miracle, répété à chaque dessin, à chaque sculpture, à chaque image filmée avec un téléphone dans l’obscurité : que l’art peut être, littéralement, ce qui maintient en vie.

Rencontre avec Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi :

Ce film est assez complexe dans sa forme, mêlant documentaire, fil narratif et animation. Comment avez-vous abordé le processus de montage ? L’histoire s’est-elle construite à partir des images filmées ou avez-vous sélectionné les rushes selon un scénario préétabli ?

Mehrdad Oskouei : À première vue, réaliser un film comme celui-ci peut sembler simple : une personne filme avec un téléphone mobile, tandis qu’une autre transforme ce matériel en un film poétique et énergique. En réalité, il s’agit d’un processus évolutif dans ma façon de travailler. J’ai auparavant réalisé quatre films centrés sur des enfants et des adolescent·es : Des ombres sans soleil (2019), tourné dans un centre de détention pour mineures en Iran ; Des rêves sans étoiles (2016), également consacré à de jeunes filles délinquantes ; Les Derniers Jours de l’hiver (2012), qui suit la vie de sept adolescents dans une maison de correction ; et It’s Always Late for Freedom (2007), portrait d’un groupe d’adolescents dans un centre de réhabilitation. Dans ces films, j’ai progressivement accordé davantage de pouvoir à mes protagonistes. À chaque étape, je leur ai donné plus de contrôle, jusqu’à confier la caméra à Soraya pour ce projet, afin que nous travaillions ensemble.

Sur un plateau, dans mes films précédents, je pouvais gérer tous les aspects de la production. Je pouvais, par exemple, commencer par un plan large et orchestrer le reste. Ici, nous avons dû travailler avec de nombreux plans uniques, souvent sans lien direct entre eux. Soraya enregistrait les images et nous les envoyait via Telegram, ou les transférait directement depuis son téléphone vers un disque dur SSD. Nous avons constitué des archives que j’ai confiées à mon monteur, Amir Adibparvar. Le défi était considérable : il fallait construire une structure et une narration cohérentes à partir d’une quantité immense de matériel.

A Fox Under a Pink Moon (Robah ve mah sorti) de Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi
© Oskouei Films production

Peu à peu, nous avons élaboré cette structure ensemble. Après chaque visionnage, nous discutions de ce qui fonctionnait ou non. Pendant ce temps, Soraya continuait de filmer depuis la Turquie et nous envoyait de nouveaux fichiers, que nous intégrions au montage. La narration s’est ainsi construite progressivement, par ajustements successifs.

Par ailleurs, je souhaitais créer un film en tant qu’œuvre d’art, et non un simple reportage. Pour moi, le travail du cinéaste se situe sur une ligne : à une extrémité, l’actualité, où tout apparaît et disparaît ; à l’autre, la poésie. Un film peut se rapprocher du reportage ou, au contraire, tendre vers la poésie. Avec Soraya, nous avons cherché cet équilibre. Sa manière de filmer est remarquable : elle est peintre, très intuitive, et nous avons discuté ensemble des cadrages, dans une approche très poétique. Sa manière de filmer a été essentielle pour construire le film.

La seconde partie du projet concernait l’animation. Nous voulions explorer sa vie intérieure et ses émotions. Nous avons enregistré en studio la lecture de son journal intime. Avec Amir, nous avons construit la voix off, puis, en collaboration avec mon directeur d’animation, Mohamed Lotfali, nous avons trouvé un moyen de transformer ses peintures en séquences animées.

La musique joue un rôle clé dans le film, tout en restant délicate, venant soutenir le récit de Soraya et sa résilience. On la voit aussi interpréter un rap en playback, ainsi que dans des séquences où elle chante et joue de la guitare. Pourriez-vous nous parler de votre approche de la bande originale du film ?

Mehrdad Oskouei : Afshin Azizi est l’un des meilleurs compositeurs et musiciens pour le cinéma que je connaisse. Nous avons commencé à travailler ensemble il y a plus de dix ans, et dès le début il s’est montré très enthousiaste à propos de ce projet. Lorsque nous avons entamé le film, en 2019, il était déjà impliqué. À différents moments, Soraya s’est rendue dans son studio, où Afshin a enregistré des voix et plusieurs morceaux avec elle.
À partir de là, nous avons développé la musique en parallèle du film. Il proposait régulièrement de nouvelles compositions que nous écoutions ensemble, puis nous discutions pour savoir si elles correspondaient au ton recherché. Ce travail s’est construit progressivement, en dialogue constant.

J’aime particulièrement cette musique parce qu’elle accompagne le parcours de Soraya tout en restant marquante. Elle raconte quelque chose de la scène sans jamais être trop appuyée. C’est un équilibre difficile à trouver : elle ne doit pas être trop triste, mais elle doit tout de même porter une émotion forte. D’une certaine manière, la musique fonctionne comme le personnage de Soraya lui-même : elle avance avec retenue, tout en exprimant une grande intensité.

Vous avez dit que la musique soutient très bien la protagoniste, et je suis d’accord. Pour moi, c’est l’une des meilleures partitions jamais composées pour mes films. J’apprécie beaucoup les autres musiques qu’Afshin a écrites, mais celle-ci est absolument unique.

Au lieu d’une chronologie traditionnelle, vous utilisez des événements extérieurs majeurs, comme le retour des talibans à Kaboul, pour ancrer le récit dans le temps. Pourquoi avoir choisi cette manière indirecte de raconter l’histoire ?

Mehrdad Oskouei : Dans mon approche, je cherche à créer un film poétique tout en transmettant des informations essentielles sur des événements significatifs. Comme le dit Werner Herzog : « Lis, lis, lis, lis… si tu ne lis pas, tu ne seras jamais un cinéaste. » (dans Werner Herzog – A Guide for the Perplexed: Conversations with Paul Cronin ; 2014 ; N.D.A.). J’aime beaucoup lire, et cette passion influence ma manière de raconter des histoires. Je suis également historien de la photographie, ce qui m’amène à penser mon travail selon deux lignes narratives distinctes.

Il y a d’un côté la grande ligne de l’histoire officielle, celle qui provient de la télévision et des événements politiques majeurs, et de l’autre la petite ligne de l’histoire intime, que Soraya enregistre elle-même. Nous avons voulu intégrer ces deux dimensions dans le récit. Elles se croisent et s’interpénètrent, créant une tension entre sa vie personnelle et l’histoire collective qui l’entoure.

C’est cette interaction entre les événements extérieurs et son expérience intime qui nous a conduits à structurer le film de cette manière. Cela permet de donner de la profondeur au récit, en montrant que l’histoire personnelle de Soraya est inextricablement liée à celle de son pays.

Ainsi, le film engage le spectateur d’une manière très intime, en lui faisant parfois compléter l’histoire avec ses propres souvenirs ou impressions. Était-ce important pour vous de créer cette participation active, plutôt que de rester dans un récit purement mécanique ou linéaire ?

Mehrdad Oskouei : Oui, c’est très juste. Nous voulions montrer au public comment articuler l’actualité officielle et l’intimité de Soraya, mais sans en faire un film-reportage ou un simple journal télévisé. Par exemple, cette séquence où l’avion étasunien quitte Kaboul et le peuple afghan est désespéré, c’est un plan que tout le monde a vu à la télévision, mais nous l’avons transformé : on y voit Soraya se raser les cheveux, puis danser, tandis que l’animation de ses peintures reprend la scène tragique des personnes tombant de l’avion. À ce moment-là, elle m’a dit : « Oncle Mehrdad, ce qui arrive après, pour moi, ça n’a plus d’importance. Mon peuple est mort sous mes yeux. »

Soraya Akhlaghi : À ce moment-là, j’avais beaucoup de douleur dans le cœur. Il était très lourd. Quand la douleur devient trop forte, tu dois tout libérer : ton corps, ton imagination, la situation dans laquelle tu te trouves… tout ! C’était une des raisons pour lesquelles je me suis rasé les cheveux. L’autre raison est liée à mon ex-mari : quand il me frappait contre le mur, me donnait des coups de pied, il me tirait par les cheveux : j’avais besoin de retrouver un peu de contrôle sur mon corps. Et puis, après m’être rasée les cheveux, je me sentais très laide. Alors j’ai mis des vêtements afghans et j’ai dansé pour retrouver le sentiment d’être une femme.

Vous avez filmé avec votre téléphone même dans les situations les plus dramatiques. Comment avez-vous trouvé la force ou l’instinct de continuer à filmer malgré le danger : était-ce une façon de mettre de la distance avec la réalité ou, au contraire, une volonté vitale de témoigner pour le monde ?

Soraya Akhlaghi : Nous avons tou·tes un but dans la vie, un objectif principal. Pour certain·es, il est petit, pour d’autres, immense. À ce moment-là, j’avais trois voies possibles : accepter ma situation et continuer à vivre avec mon ex-mari ; essayer d’atteindre mon but ; ou mourir. Je ne voulais pas rester dans cette première voie. Est-ce que j’étais stressée ? Je ne sais pas. Mais j’avais peur. C’est pour ça que j’ai décidé de filmer. J’ai senti que cela me donnait de la force. En enregistrant ce qui se passait autour de moi et en capturant ma propre vie, je me sentais plus forte. Ces gestes m’aidaient à traverser les moments difficiles.

Filmer permet de ressentir moins la douleur, de créer une petite distance. Sur le petit écran du téléphone, tout semble plus petit. Avec la caméra, tu sens un écart entre toi et ton… problème. Cela aide à supporter ce qui se passe autour.

Mais ce n’était pas facile. Dans le bateau, le bus ou la montagne, filmer était très difficile. J’avais très peur et le chemin vers la frontière était long et périlleux, frontière après frontière…

— Œuvre de Soraya Akhlaghi – A Fox Under a Pink Moon (Robah ve mah sorti)
© Oskouei Films production

Pouvez-vous nous parler de vos dessins ?

Soraya Akhlaghi : Quand je dessinais mes clones, je pleurais tout le temps. Parfois, mes larmes tombaient sur le papier, sur mes dessins. Mais en continuant à dessiner encore et encore, mon cœur se remplissait de douleur, puis mes larmes et ma souffrance devenaient plus faciles à supporter.

Vous évoquez dans le film ce sentiment de n’appartenir à aucun endroit sur cette terre. Avez-vous l’impression d’avoir trouvé votre place aujourd’hui ?

Soraya Akhlaghi : Je suis très reconnaissante envers l’Europe, l’ONU, le HCR et toutes les personnes qui soutiennent les migrant·es et prennent soin de nous. Avant, j’étais simplement en vie, mais ici, je peux sentir que je peux vraiment vivre comme les autres. Je suis vivante, je ne fais pas que survivre.

En même temps, je suis triste, parce que si j’ai réussi à arriver ici, beaucoup d’autres filles en Afghanistan vivent des moments encore plus difficiles que ceux que j’ai traversés en Iran. Elles font face à des épreuves très dures. J’ai le cœur lourd pour elles : elles sont intelligentes, brillantes, belles, mais sans avenir. Nous devons les soutenir, faire entendre leur voix et agir pour elles – nous, ici en Europe et partout dans le monde, ne pouvons pas rester silencieux face à leur sort !

De Mehrdad Oskouei et Soraya Akhlaghi ; Iran, France, Royaume-Uni, États-Unis, Danemark ; 2025 ; 77 minutes.

Entrez dans le monde créatif de Soraya Akhlaghi ici : https://afoxunderapinkmoon.com/SorayaArtworks

Malik Berkati

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