Here we are (My Kid), de Nir Bergman, propose une chemin initiatique entre un père et son fils autiste, sous forme de road-movie, pour accepter la séparation inéluctable

Aharon (Shai Avivi) a consacré sa vie à élever Uri (Noam Imber), son fils autiste. Ensemble, ils vivent dans le Nord d’Israël, à Tivon, dans une routine complice et joyeuse, faite de rites qui rassurent et calment Uri comme se mettre à se marcher en levant les jambes pour éviter d’écraser des escargots qu’Uri croit voir, même en plein été. Dans la succession des rites quotidiens, père et fils attendent avec joie et humour ces petits bonheurs, ces habitudes qui scandent leurs journées et sécurisent le jeune homme autiste : manger des petites pâtes en étoiles, nourrir les poissons rouges et blancs de l’aquarium, danser sur Gloria d’Umberto Tozzi en chantant à tue-tête, rentrer du vélo depuis la gare, prendre le train pour aller à Tel Aviv et rentrer aussitôt, aller manger des pizzas au bistrot du village. Mais ce qu’Uri aime par-dessus tout, c’est de regarder sur son petit lecteur de DVD portable les films de Chaplin, en particulier Le Kid qu’il peut regarder en boucle sans jamais s’en lasser  ! D’où le complément du titre !

En 2008, l’Israélien Nir Bergman s’est fait connaître comme co-créateur de la série BeTipul, reprise désormais dans de nombreux pays, entre autres, avec Gabriel Byrne, mais aussi en France avec En thérapie, la première série d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache, qui se déroule au lendemain des attaques terroristes de janvier 2015 à Paris.

— Shai Avivi et Noam Imber – Here We Are (My Kid)
Image courtoisie Agora Films

Le duo père-fils vit coupé du monde réel et s’en accommode parfaitement jusqu’au jour où la mère d’Uri, Tamara (Smadi Wolfman), décide de placer son fils dans une institution spécialisée « pour son bien » sans consulter ni son ex-mari ni le premier concerné, Uri qui se met à angoisser et à faire de terribles crises, en pleurs, se roulant par terre, se frappant le visage. Uri est à présent un jeune adulte, avec de nouveaux désirs et de nouveaux besoins. Inéluctablement, la machine mise en route par la mère d’Uri se poursuit, les services sociaux interviennent, une psychologue, Natalia (Natalia Faust), se rend au domicile d’Aharon et confirme le placement d’Uri au grand dam du père comme du fils.
Alors qu’ils sont en route vers l’institut spécialisé qui doit accueillir Uri, le jeune homme réalise enfin qu’il ne rentrera pas à la maison, auprès de son père et de ses poissons qu’il adore; il se jette par terre sur le quai en pleine gare de Tel Aviv, hurle, se débat, renverse une poubelle publique et jette une de ses chaussures sur les rails. Désemparé, Aharon décide de s’enfuir avec lui, convaincu que son fils n’est pas prêt pour cette séparation. Parcourant diverses petites villes d’Israël. Cette fuite, qui ne sera qu’une escapade, rime telle une parenthèse enchantée durant laquelle père et fils pourront encore vivre ensemble pour partager des moments d’intense complicité, ponctuée de quelques heurts et quelques soucis liés aux crises d’angoisse d’Uri.

La scénariste Dana Idisis a écrit ce film en s’inspirant de la relation entre son frère autiste et son père. Nir Bergman les connaît tous les deux, à la fois personnellement et aussi à travers le documentaire qu’elle a réalisé sur sa famille, Seret Bar Mitzvah (2013). Le réalisateur explique :

« J’ai adoré la manière dont Dana s’est emparée de cette réalité pour la prolonger aussi dans une fiction, et je l’ai accompagnée pendant un moment dans l’élaboration du scénario de Here we are (My Kid). Je me suis d’abord identifié au personnage du père, à ce besoin vital qu’il a de protéger son fils contre la cruauté du monde. Pour moi, c’est tout autant un film sur la paternité que sur l’autisme… »

C’est bien là le sentiment qui touche profondément les spectateurs au fil du périple que partagent père et fils. Si certains critiques voient dans le film de Nir Bergman uniquement sur la difficulté du père à se séparer de son enfant autiste, le film va bien au-delà, soulignant les divergences entre les deux parents dont l’un considère le bien-être de l’enfant et l’autre veut imposer ce qu’elle croit bien pour leur fils sans observer les manifestations évidentes d’angoisse et de peur qu’Uri transmet.

Nir Bergman a choisi de confier le personnage d’Uri à un acteur professionnel et non à un vrai adolescent autiste. Si certains spectateurs, en particulier les personnes confrontées à un proche autiste, pourront questionner ce choix, le metteur en scène le justifie :

« Bien évidemment, nous avons rencontré beaucoup d’enfants et d’adolescents autistes avec leurs parents. Par exemple, la mère célibataire d’un jeune autiste nous a parlé de sa vie, de sa lutte quotidienne pour la survie, de ses relations si particulières avec son fils, en insistant sur la façon de communiquer à part qui existait entre eux. Cette rencontre a eu un impact considérable sur le scénario et le film. »

Il poursuit:

« Contrairement à la situation dans certains pays, notamment en Occident, où des autistes suivent des cours de théâtre et de jeu, pour des besoins thérapeutiques mais aussi artistiques, en Israël cette pratique n’est pas si développée. Cela aurait pu être une expérience extraordinaire de travailler avec un acteur autiste, mais nous n’avons pas trouvé la personne qui convenait. »

Mettre en scène le personnage d’Uri a été le plus grand défi de la vie du cinéaste. Le réalisateur a fait appel à un acteur peu connu, ne souhaitant pas que les gens, en reconnaissant un comédien identifié, s’extasient sur sa performance. Nir Bergman développe :

« Je voulais maintenir le spectateur dans une forme d’incertitude : s’agit-il d’un acteur ou non ? Dès sa première audition, j’ai remarqué que Noam Imber était parfait pour le rôle. »

Pari réussi doublement réussi pour Nir Bergman qui parvient tout au long du film à maintenir cette incertitude, ce doute qui taraude les spectateurs et pour Noam Imber, qui offre une interprétation troublante de véracité et authenticité ! Le père de Noam Imber a été directeur d’un établissement pour autistes, ainsi le jeune comédien avait l’habitude d’observer ces enfants, leur façon de parler, leurs gestes quotidiens. Le travail de Noam Amber avec Nir Bergman a consisté à créer un personnage singulier, non pas un stéréotype de l’autiste, mais un individu autonome, qui a sa propre personnalité, sa propre manière de parler et de bouger. Comme le souligne le cinéaste, « pour Aharon, Uri n’est pas un enfant autiste, mais avant tout son fils aimé. » Le résultat est spectaculaire et convainc de bout en bout.

Nir Bergman a tourné les scènes les plus dramatiques du film, comme celle où Uri a une crise de panique à la gare, en plans longs et frontaux, ce qui lui permet de ne pas arrêter de filmer pour rendre par ce truchement l’intensité des émotions des personnages. Ces scènes de crise d’angoisse d’Uri face à son père complément désemparé mais intensément aimant sont à la fois belles, poignantes et terriblement émouvantes. Le réalisateur et son équipe ont choisi de préserver cet aspect hyperréaliste, quasi documentaire, de ces scènes. La monteuse du film, Ayala Bengad et Nir Bergman ont pensé qu’il fallait absolument garder la séquence dans sa longueur malgré sa violence, susceptible d’incommoder certains spectateurs, car cette scène, d’une telle intensité, montre le quotidien de l’autisme.

— Shai Avivi et Noam Imber – Here We Are (My Kid)
Image courtoisie Agora Films

Nir Bergman ne sombre jamais dans le sentimentalisme ni le voyeurisme grâce au recours abondant à l’humour, omniprésent entre Uri et son père. Rendant un hommage assumé à Chaplin dès le titre du film et le générique d’ouverture dans lequel apparaît le titre du film sur un carton de film muet, Nir Bergman revendique son admiration pour Charlot, ce qui permet au cinéaste d’apporter souvent une touche de burlesque pour accompagner ses deux personnages en rupture avec la société dans laquelle ils évoluent à l’image de Charlot et Le Kid en 1921.
Nir Bergman confie qu’il s’est inspiré de Manchester by the Sea, de Kenneth Lonergan pour développer ce mélodrame et road-movie, dans lequel les personnages font un voyage intérieur. Son directeur de la photographie, Shai Goldman, revendique la même influence, soulignant combien le film de Kenneth Lonergan leur a permis de prendre la bonne distance et combien il est important de s’effacer devant le récit et les personnages.

Nommé à neuf reprises aux Ophirs du cinéma – les oscars israéliens -, Here we are (My Kid), qui faisant partie de la sélection officielle de Cannes 2020, en a reçu quatre : réalisation, scénario, acteur et second rôle masculin. Les prix d’interprétation Shai Avivi et Noah Imber expriment une reconnaissance plus que méritée pour ces comédiens qui forment un tandem attachant et émouvant.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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