Hommage : Agnès Varda, figure de proue de la Nouvelle Vague, laisse la rue Daguerre orpheline

Toujours alerte, distillant une énergie communicative, des propos à la fois sages et emplis de fraîcheur, mâtinés d’une malice qui se reflétaient dans ses yeux, tel un pèlerin infatigable, Agnès Varda parcourait le monde, son monde, à l’affût des moindres détails, attentive à ce qu’autrui considérait comme des broutilles qu’elle magnifiait par son observation. Agnès Varda nous semblait éternelle. Et pourtant, ce vendredi matin, en pleine projections de presse, certains téléphones se sont mis à sonner, certains journalistes sont sortis de la salle pour répondre à ces appels qui annonçaient le triste nouvelle de la disparition d’Agnès Varda : elle souffrait d’un cancer que tous ignoraient tant cette grande dame était discrète.

— Agnès Varda
© ciné tamaris 2018 – Image courtoisie Berlinale

La réalisatrice, née à Ixelles en 1928, d’un père grec et d’une mère française, fuit la Belgique en 1940  pour s’installer avec sa famille à Sète, où elle passera son adolescence. Au début, elle ne s’intéressait pas au film, mais plutôt à la littérature, à la photographie et aux arts. Quand elle s’est finalement tournée vers le cinéma, elle n’avait pas beaucoup d’expérience dans le genre. Elle s’intéressait encore plus aux écrivains, aux artistes et aux photographes.

La photographie n’a jamais cessé de m’apprendre à faire des films

a-t-elle déclaré tout au long de sa carrière.Venue à Paris, elle étudie la photographie à l’Ecole des Beaux-Arts et l’histoire de l’art à L’Ecole du Louvre l. Jean Vilar, dont elle connait l’épouse depuis son adolescence cétoine, lui offre un emploi de photographe au TNP, Théâtre national populaire  qu’il dirige alors. De sa liaison avec Antoine Bourseiller naît Rosalie Varda future costumière de cinéma.
En 1954, avec peu de moyens, Agnès Varda tourne son premier long métrage de fiction la Pointe courte, joué par Philippe Noiret et Silvia Monfort, un film monté par Alain Resnais.  Le film fera date et Agnes Varda, future légende du cinéma, entre dans l’univers du septième art.

Au Festival international du film de Berlin, en février dernier, Agnès Varda présentait son nouveau film, Varda par Agnès, un film savoureux aux résonances testamentaires et longuement applaudi lors de la projection à la presse internationale. Toujours lors la dernière Berlinale, dans la grande salle du Berlinale Palast, Agnès Varda recevait le prix honorifique Berlinale Camera, décerné par le festival à ceux qui sont particulièrement attachés à la Berlinale. Agnes Varda a déjà concouru quatre fois avec ses films. En 1965, elle reçoit le Grand Prix du Jury pour Le Bonheur à Berlin. Sa dernière représentation ici remonte à 2004 avec son court-métrage Le lion volatil. Portant avec vaillance ses nonante ans, Agnès Varda nous apparaissait rayonnante, emplie de finesse et d’humour taquine, mais toujours debout sur scène face à un public avide de savourer ses propos.

— Agnès Varda – conférence de presse après la projection Varda par Agnès
© Malik Berkati

L’annonce de son décès, vendredi 29 mars 2019, à l’âge de nonante ans. faite par le distributeur suisse de ses films, a ébranlé la communauté journalistique. Ces trois derniers films – Les plages d’Agnès, Visages Villages et enfin Varda par Agnès, ont tous été distribués par Agora Films dont le responsable, Laurent Dutoit, a annoncé conserver la sortie sur les écrans suisses pour septembre 2019, en précisant que des rétrospectives sont programmées à la Cinémathèque suisse, à Lausanne, et aux Cinémas du Grütli, à Genève. Son dernier film Varda par Agnès sortira au mois de septembre en Suisse romande. Il est néanmoins déjà programmé en avant-première suisse dans le cadre du Festival Visions du Réel à Nyon le jeudi 11 avril à 21h00 au Théâtre de Marens.

En février, Agnès Varda acceptait, avec modestie et avec une émotion tangible, la Berlinale Camera des mains du directeur du festival, Dieter Kosslick. Son dernier film, un documentaire sur sa vie et son travail qu’Agnès Varda commente à une salle comble de spectateurs dans une sorte de mise en abime, va au-delà d’une rétrospective nostalgique ou mélancolique; il s’agit d’une œuvre typiquement « vardienne », teintée d’ironie et au ton à la fois enjoué, profonde et contemplatif. Son film ne peut pas vraiment être qualifié de documentaire tout comme son travail qui a toujours échappé aux catégories conventionnelles.

— Christoph Terhechte, Agnès Varda, Dieter Kosslick – Remise de la Berlinale Camera 2019
© Richard Hübner – Image courtoisie Berlinale

En tant que cinéaste, Agnes Varda a toujours navigué entre documentaires et longs métrages. Elle a toujours refusé de produire des films à des fins commerciales, restant fidèle à son propre style artistique européen. C’est pourquoi de nombreux observateurs ont été assez surpris lorsque l’Académie l’a désignée pour un Oscar pour l’ensemble de ses réalisations en 2017. Comment Varda et la petite statue dorée d’Hollywood, symbole du faste et du glamour, pouvaient-ils se rencontrer ?

Pourtant, les Oscars n’étaient pas les premiers à rendre hommage à la carrière foisonnante de cette artiste qui n’a jamais oublié ses premières amours, la photographie, et s’est aussi beaucoup illustrée dans l’art plastique à travers des installations très originales. Cannes, Locarno avaient convié Agnès Varda à recevoir un prix à sa carrière.

En effet, en 2014, Agnès Varda avait reçu un Léopard d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre, lors de la 67ème édition du Festival du film de Locarno. Agnès Varda était la deuxième femme à recevoir cette distinction après Kira Mouratova en 1994. Le Festival de Locarno la félicitait pour son rôle de figure de proue dans le mouvement de la Nouvelle Vague et pour les films qu’Agnès Varda tournera avec Philippe Noiret, Marcello Mastroianni, Catherine Deneuve ou Michel Piccoli.

En 2016, Agnès Varda, était la première Française à recevoir une Palme d’or pour l’ensemble de sa carrière, et elle avait bouleversé le public de la Croisette. Récipiendaire de la Palme d’or d’honneur et saluée par une standing ovation du public à sa montée sur scène, Agnès Varda a parlé avec sincérité et surtout le cœur, comme à sa habitude, livrant un discours authentique bien éloigné des discours conventionnels ou ampoulés, servis habituellement dans de telles occasions.

La réalisatrice de films comme Cléo de 5 à 7, Sans toit ni loi, Jane B. par Agnès V., Les Glaneurs et la Glaneuse ou encore Les Plages d’Agnès savait donner de l’importance aux petites choses de la vie, relatant avec humour les anecdotes qui ont parsemé sa vie, à commencer par 1955, relatant comment elle était venue une première fois à Cannes, en train et « en troisième classe », avec les bobines de son premier film, La Pointe Courte, dans ses bagages et « un mandat de 100 francs » pour louer une salle de projection pour tenter de le montrer aux professionnels. Audacieuse, Agnès Varda ? Sans aucun doute ! Audacieuse, pugnace, malicieuse, observatrice, persévérante, voire facétieuse quand elle souligne que:

Marx, Hegel l’avaient déjà observé : dans un couple, la femme est l’éternel prolétariat et le mari la bourgeoisie.

Celle qui affirmait que, « si on ouvrait les gens, on y verrait des paysages et qu’elle, Agnès V. est une plage. » Le temps de quelques jours, avec l’autorisation des autorités, Agnès Varda avait d’ailleurs transformé la rue Daguerre en une plage de sable fin pour y établir ses bureaux.

Sa plus récompense est certainement de retrouver Jacques Demy au paradis des artistes.

Firouz- Elisabeth Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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