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IFFR 2024 – Praia Formosa de Julia De Simone : Un voyage troublant et poétique dans la mémoire du Brésil esclavagiste

Praia Formosa marque la conclusion de la trilogie cinématographique de Julia De Simone, dont les deux premiers volets étaient des documentaires. Pendant une décennie, la cinéaste brésilienne a scruté les métamorphoses urbaines de la région portuaire de Valongo tout en enquêtant sur les processus de formation de sa ville natale. Pour son premier long métrage de fiction, De Simone s’appuie sur ses assises solides en tant que documentariste pour transcender sa quête initiale, nous emportant dans un espace-temps qui dépeint avec éclat le présent à travers le prisme du passé.

Praia Formosa de Julia De Simone
© Flávio Rebouças

Le titre du film emprunte le nom d’une plage à Rio de Janeiro. Le ton est ainsi donné – au-delà de l’imagerie touristique de la ville, il y a des territoires reconvertis qui cachent les blessures profondes, parfois déniées – jusqu’aux plus hautes instances économico-politiques – que sont les bases coloniales doubles (appropriation des territoires et esclavagisme) sur lesquelles s’est construit le pays. Et si la « Belle Plage » était le lieu de débarquement des esclaves venu∙es d’Afrique ?

La mémoire que convoque Julia De Simone est celle de la représentation de l’effacement historique. La difficulté d’un tel procédé, surtout pour une personne qui n’appartient pas au groupe concerné, est celle de rendre au plus juste une réalité, qui n’est pas exhaustivement officialisée, sans en faire un manifeste didactique. La réalisatrice contourne cet écueil avec grande intelligence, partant des données historiques pour glisser vers une fictionalisation poétique des imaginaires collectifs, ouvrant les chemins vertigineux de l’espace-temps.

Muanza (Lucília Raimundo), une femme capturée dans le Royaume du Congo pour être réduite en esclavage dans le Brésil colonial, se réveille au milieu de Rio de Janeiro en 2023. Enfermée dans le manoir colonial désormais en ruine où elle a passé sa vie en captivité, elle rencontre le personnage spectral de Catarina (Maria D’Aires), la femme portugaise aristocrate qui l’a réduite en esclavage. Tout en cherchant des moyens de se libérer, Muanza, au port altier et à l’esprit décidé et insoumis, cherche à être à nouveau réunie avec Kieza (Samira Carvalho), sa malunga, sa sœur de passage, une compagne symbolique d’expérience partagée. Dans le passé, malgré toutes les adversités qu’elles ont connues, Muanza et Kieza avaient réussi à rester ensemble au fil des ans, à avoir des réunions secrètes, à échanger des lettres et à imaginer leur fuite. À travers des souvenirs et des objets personnels, les expériences passées de Muanza se connectent à celles du présent dans une spirale temporelle.

Comme un derviche tourneur au milieu d’un boulevard à Samba City, revêtue de ses habits d’esclave, Muanza danse, ouvrant ainsi une porte temporelle sur l’année 2023 pour nous projeter, sans transition ni artifice, dans un passé qui rencontre le présent dans un lieu symbolique – une église du quartier. Muanza parvient ainsi à s’échapper totalement du manoir, se retrouvant dans une ville contemporaine tourmentée par des réformes urbaines. Entre les vieilles maisons de ville et les nouveaux développements, elle est guidée par des figures du passé et du présent dans sa quête de retrouver Kieza. L’apparition de Mãe Celina de Xangô est à cet égard prépondérante, recentrant le propos autour de la vérité historique, avec l’ajout de quelques photographies d’archive des fouilles archéologiques. Elle incarne son propre rôle en tant que directrice du centre culturel africain de la ville, ayant participé, dans les années 2011 et 2012, à la reconnaissance des objets africains découverts lors des fouilles du Cais do Valongo, dans la zone portuaire de Rio de Janeiro. Ce site a été honoré du titre de patrimoine historique de l’humanité par l’UNESCO en tant que seule trace matérielle de l’arrivée des esclaves africains en Amérique. Naturellement, c’est chez elle, dans sa cuisine, que Muanza et Kieza se retrouveront, sans se reconnaître, aussi proches et complices dans le monde moderne que dans celui de l’esclavage.

Praia Formosa de Julia De Simone
© Paula Huven

Cette maîtrise cinématographique, accompagnée de la magnifique photographie de Flávio Rebouças qui exploite les vides et les pleins, à la manière de la peinture classique néerlandaise, est renforcée par le choix narratif qui brouille les lignes de l’espace-temps. Il ouvre avec force le regard sur une ville qui s’est forgée une image de carte postale, reléguant ses fantômes dans les interstices d’un passé qui peine à être exploré. Julia De Simone aurait pu tomber dans le piège du film-essai conceptuel, mais il n’en est rien, la poésie s’invite naturellement dans la brutalité historique. La fluidité avec laquelle elle nous entraîne dans son sillage, émerveillé·es que nous sommes par une exorcisation aussi douce des démons de la mémoire collective, laisse transparaître l’art subtil de la réalisatrice de savoir transcender l’histoire pour tisser un lien profond entre le passé et le présent.

De Julia De Simone; avec Lucília Raimundo, Samira Carvalho, Maria D’Aires, Mãe Celina de Xangô; Brésil, Portugal; 2024; 90 minutes.

Malik Berkati

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