Le dernier film de Nasser Bakhti, Un ange passé trop vite, sort sur les écrans romands et aborde une thématique terrible et encore souvent tabou en société : la perte d’un enfant. Rencontre.

En 2008, le jeune Yohann Gumy, âgé de vingt-deux ans, disparaît dans un accident d’ULM dans l’Arve, à Genève. Ses parents, Lucie et Gérard, restent unis dans l’épreuve, suivant chacun leur chemin pour essayer d’accepter l’inacceptable : la perte d’un enfant. Comme le souligne le site du film de Nasser Bakhti,

Faire son deuil, un long chemin possible pour se retrouver et retrouver la vie… à chacun son propre chemin…

Comment faire le deuil d’un enfant parti trop tôt ? Comment traverser l’innommable, l’inacceptable, l’impensable, l’indicible ?

La langue française n’offre aucune solution pour exprimer un tel séisme, comme le fait remarquer une mère interviewée par Nasser Bakhti :

Quand on perd ses parents, on est orphelin. Quand on perd son conjoint, on est veuve ou veuf. Mais quand on perd son enfant, on est rien !

Perdre un proche provoque une douleur immense, indescriptible, qui suscite un sentiment incommensurable, un désarroi que l’on pense a priori insurmontable. C’est l’épreuve qui a terrassé les parents de Yohann – Lucie et Gérard – qui voyaient leur fils prendre son envol dans  la vie avec dynamisme et charisme.
Un charisme qui lui servait d’atout pour que les gens adhèrent immédiatement à son projet quand, encore adolescent, Yohann crée Azur Films pour réaliser un premier film. Nasser et Béatrice Bakhti, qui le connaissent depuis son enfance, comme leurs fils partageaient avec lui des activités sportives, n’hésitent pas quand Yohann vient leur demander de pouvoir emprunter du matériel.

Le décès brutal d’un enfant est inacceptable mais surtout, comme en témoignent les parents de Yohann, un tel calvaire engendre de multiples réactions des proches et des amis pour lesquels la vie suit son cours normalement. Certaines personnes veulent manifester leur soutien, malheureusement souvent avec maladresse, ne trouvant guère les mots appropriés; d’autres personnes changent de trottoir pour éviter de croiser les parents éprouvés, « comme si la mort d’un enfant était contagieuse. »

 

De manière exhaustive, le film de Nasser Bakhti nous entraîne au sein d’une réunion de la Fondation Arc-en-ciel, créée par une infirmière, qui a perdu un enfant. Tous les participants à cette réunion parlent, avec pudeur, de leur vécu, de leur souffrance, des réactions qu’ils ont affrontées. Une participante, qui a perdu son frère,, souligne la double peine que subissent les frères et soeurs qui restent, accablés par la disparition d’un frère ou d’une soeur, et souvent « oubliés » par les parents. Chaque participant partage, avec authenticité, son histoire et raconte, selon ses convictions, sa foi et sa force de caractère, comment la vie reprend peu à peu son cours, comment un jour, un parent éploré voit la beauté d’un bourgeon primesautier sur un arbre, entend le gazouillis des oiseaux, se surprend à admirer un camp en fleurs ou à admirer un coucher de soleil.

Il y a pour toutes et tous un temps de la stupeur, de révolte, de douleur abyssale, la tristesse, la colère puis un temps de résilience car la vie reprend, de manière indicible et progressive le dessus, apportant espoir et réconfort.

Nasser Bakhti a accompagné les parents de Yohann pendant plusieurs années, avec respect, avec bienveillance, suivant le cheminement de chacun des parents : Lucie décide de consulter une médium, même si  elle n’y croit pas, afin d’essayer de rentrer en contact avec son fils. Gérard, accompagné d’amis, parcourt inlassablement les rives de l’Arve dans l’espoir de retrouver le corps de son fils; c’est bien là que réside l’horreur de cette disparition : le corps de Yohann  n’a jamais été retrouvé mis à part un pied encore chaussé de sa botte.

Or, comme la justice considère qu’on peut vivre sans un membre, les parents de Yohann n’ont pas obtenu d’acte de son décès pour le fils. Officiellement, pour l’état civil, Yohann est encore vivant, ce qui ajoute au sentiment d’injustice de douleur que ressentent les parents de Yohann.

« Le tragique destin auquel Yohann, vingt-deux ans, n’a pu échapper, nous renvoie à nous-mêmes pour tenter de prendre la mesure de ce bouleversement et de son impact. Chacun affronte comme il peut la douleur causée par la disparition d’un être cher. On s’y prépare tant bien que mal En revanche, lorsque la disparition est soudaine, violente et douloureuse, on est submergé par la stupeur, la tristesse, la colère et un sentiment de profonde injustice. Au moment où nos yeux s’ouvrent sur la vie, on nous promet la mort! C’est inéluctable! Certes, la mort fait partie de la vie mais, il y a certaines morts qui s’accompagnent du sentiment d’injustice, elles sont prématurées, déstabilisantes et nous les vivons comme des trahisons de la vie. La perte d’un enfant en fait partie. Alors comment se définir, se positionner et garder sa lucidité pour faire face, sans se perdre et tout perdre en même temps? » [Communiqué de presse]

La force du film de Nasser Bakhti est d’avoir eu le tact de se tenir en retrait, tout au long du film, pour écouter avec une immense attention et un respect, les témoignages des parents de Yohann comme le témoignage d’autres parents meurtris. Le cinéaste a eu l’extrême délicatesse de ne pas se mettre en scène, ni physiquement ni vocalement, laissant pleinement place aux parents qui témoignent et alternant le fil du cours du film avec une nature magnifiquement filmée : l’Arve et ses remous, une branche d’arbre, quelques nuages sur un ciel lumineux.

Un ange passé trop vite de Nasser Bakhti
Image courtoisie Troubadour Films

Pour rappeler cette tragique disparition, Nasser Bakhti a inséré un petit film réalisé par un ami de Yohann le jour de son ultime vol dans lequel le jeune homme, intrépide et passionné,  effectue, en pilote chevronné, les réglages, se dirige vers la piste, met les gaz et décolle. Durant un laps de temps très court, la caméra  filme le paysage qui défile : le Salève, Annemasse, Genève. Et soudain, les spectateurs assistent, impuissants, à la catastrophe.

Comme tout ce que fait Nasser Bakhti, Un ange passé trop vite distille authenticité et sincérité. Quand le cinéaste rencontre des adolescents, il les écoute avec bienveillance et attention, leur donnant voie au chapitre sans les juger. Quand il filme les paysans fribourgeois, il leur manifeste tant de respect qu’il est rapidement accepté par la communauté. Quand il décide de rendre hommage à Dominique Appia, il révèle avant tous un artiste discret au parcours exceptionnel.

C’est ici à nouveau le cas avec un film vibrant et empli de respect qui ose aborder un sujet si délicat.

Nous avons rencontré Nasser Bakhti qui accompagne actuellement les nombreuses avant-premières du film sur les écrans de Suisse romande.

 

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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