j:mag

lifestyle & responsible citizenship

Cinéma / KinoCulture / KulturEdito

Les Cinémas du Grütli : l’efficacité pénalisée

Voilà donc la nouvelle règle du jeu municipal : plus on est sérieux·ses, plus on paie. Depuis 2020, Les Cinémas du Grütli ont plus que doublé leur fréquentation avec une subvention qui n’a pas bougé d’un franc. Ils ont diversifié leurs financements, consolidé leur gestion et dépassé les 100 000 spectatrices et spectateurs en 2025, hors festivals – un score que bien des salles d’art et essai leur envient. La récompense ? Le projet de budget 2027 leur ampute CHF 100 000, soit près de 15 % de leur subvention. Bravo, vous êtes efficients. Rendez la monnaie.

© Sébastien Moritz

Celles et ceux d’entre nous qui ont un peu de bouteille se souviennent du CAC-Voltaire, rue Voltaire. Des générations d’adolescent·es du collège voisin y ont fait l’école buissonnière la plus utile de leur vie : découvrir le cinéma d’auteur d’ici et d’ailleurs, dans le noir, à deux pas des salles de classe.

En 1988, le CAC-Voltaire quitte la rue Voltaire pour s’installer au sous-sol de la Maison des arts du Grütli, ancienne école primaire construite en 1873 et reconvertie en pôle culturel par la Ville de Genève. Il devient l’un des moteurs de cette maison. C’est là que battait le cœur de Cinéma Tous Écrans, devenu, après moult changements de nom, le GIFF, festival de cinéma phare de l’automne. Aujourd’hui, pas un grand festival du film genevois qui ne passe par ces deux salles.

Le plus remarquable n’est pourtant pas là. Le jeune public et les aîné·es n’y sont pas parqué·es dans des « sous-programmes » pour se donner bonne conscience : on leur sert la même exigence qu’aux autres spectateur·ices. Combien de fois, au sortir d’une projection de presse, avons-nous croisé des aîné·es déjà en file pour leur séance, qui nous demandaient ce que nous avions vu et ce que nous en pensions ? Voilà un public. Voilà « donner à voir, apprendre à aimer », la maxime des Cinémas du Grütli, pris au sérieux, avec des tarifs qui ne mettent personne à la porte.

Coupes sèches pour la culture

Le projet de budget 2027 de la Ville de Genève prévoit un déficit de 69 millions de francs. Dans ce contexte, les coupes ciblées et les suppressions de subventions frappent de plein fouet le tissu culturel genevois, en particulier les petites et moyennes structures. Celle qui vise les Cinémas du Grütli a quelque chose de particulièrement absurde : elle revient à pénaliser une institution pour avoir su se développer, élargir son public et consolider sa gestion.

Mais on connaît la chanson. Quand le politique cherche de l’argent – et il en cherche tout le temps –, c’est souvent dans la culture qu’il vient le prendre. La culture reste cette variable d’ajustement budgétaire que l’on sacrifie volontiers, comme si elle relevait du superflu. La mécanique est d’ailleurs familière dans les médias, où les pages culturelles sont parmi les premières à passer à la trappe sur l’autel de la rentabilité.

Sauf qu’il ne s’agit pas seulement de comptabilité. C’est un choix politique, au sens plein, et il engage la démocratie. Abandonner la culture, comme l’information, à une concentration de groupes économiques, c’est rétrécir l’offre et, avec elle, notre possibilité de nous ouvrir à d’autres mondes, à d’autres cultures, à d’autres façons de penser. À l’heure du tout-visuel, désormais flanqué de l’intelligence artificielle, apprendre à lire une image n’est pas un hobby de cinéphile : c’est une hygiène de citoyen·ne. La culture doit permettre ces chemins de traverse où l’esthétique et le poétique deviennent aussi des façons d’appréhender le monde. Le divertissement de qualité devrait être un bien universel. Et derrière l’écran, il y a des cinéastes qui doivent pouvoir continuer à créer et à être vu·es.

Les Cinémas du Grütli font partie du réseau européen Europa Cinemas, qui soutient la diffusion des films européens et la diversité des œuvres sur les écrans. Genève s’apprête-t-elle à leur passer la panosse dessus ?

Pour comprendre ce que cette coupe menace concrètement, nous avons demandé à Paolo Moretti, directeur des Cinémas du Grütli, comment tient un modèle qui fait toujours plus avec toujours autant, et que reste-t-il quand on lui retire un gras qui n’existe pas ?

Dans votre appel à pétition, vous indiquez que la fréquentation de votre institution a plus que doublé. Comment êtes-vous parvenu à accroître votre public dans un contexte où les salles de cinéma suisses connaissent des difficultés ?

Cette progression est avant tout le résultat d’un travail collectif de l’équipe des Cinémas du Grütli, à tous les niveaux : programmation, administration, communication, technique et régie. Depuis 2020, nous avons repensé notre fonctionnement autour d’un projet qui s’inscrit dans les cinquante ans d’histoire de l’institution, tout en l’adaptant aux réalités et aux enjeux de notre époque.

Nous avons considérablement diversifié notre programmation, en passant d’environ 400 films par an avant 2020 à près de 800 aujourd’hui, tout en conjuguant exigence artistique et ouverture à des publics très différents. Cette évolution s’est accompagnée d’une communication entièrement repensée et d’une politique tarifaire particulièrement accessible, conçue pour encourager la découverte, avec un prix moyen du billet de 7,68 CHF en 2025.

Nous avons ainsi cherché à construire une relation de confiance avec notre public, à le tenir régulièrement informé de nos propositions et à éveiller sa curiosité, notamment pour des films que nous sommes souvent les seuls à présenter en Suisse et qui ne bénéficient d’aucune autre campagne de promotion que la nôtre.

À votre connaissance, votre institution est-elle plus touchée que d’autres institutions culturelles par la baisse de subvention prévue dans le projet de budget 2027 ?

Plusieurs institutions culturelles sont concernées par des réductions budgétaires, et certaines se trouvent dans des situations particulièrement préoccupantes.

Dans notre cas, la coupe représente 100 000 CHF, soit près de 15 % de notre subvention municipale. Dans le domaine du cinéma, nous sommes, à notre connaissance, la seule institution visée par une coupe aussi drastique.

Ce qui nous interroge particulièrement, c’est la justification avancée par le Département de la culture, qui considère que notre situation financière relativement solide nous donnerait une capacité d’« absorption ». Or cette solidité est précisément le résultat des efforts accomplis ces dernières années pour consolider l’institution. Elle ne constitue pas un excédent disponible permettant de compenser une réduction structurelle de cette ampleur.

Le dynamisme, la bonne gestion et l’élargissement du public devraient être encouragés. Ils ne devraient pas devenir des motifs de sanction.

Est-ce que cette baisse de subvention, outre le fait de toucher l’offre culturelle, aura un effet sur le nombre de personnes employées par les Cinémas du Grütli ?

Nous employons une vingtaine de personnes, représentant 9,6 équivalents plein temps, et notre équipe est déjà dimensionnée au plus juste au regard du volume considérable d’activité que nous assurons : 365 jours d’ouverture par an, 2732 séances organisées et 101 107 spectatrices et spectateurs accueillis en 2025.

À ce stade, aucune mesure concernant les emplois n’est envisagée, et je ne souhaite pas anticiper des décisions que nous espérons éviter.

Mais une réduction de 100 000 CHF ne pourra évidemment pas être sans conséquences sur notre fonctionnement. Si nous sommes contraints de réduire notre activité, cela pourrait également avoir des répercussions sur l’organisation du travail et sur l’emploi.

Notre priorité est de préserver cette équipe, qui a accompli un travail exceptionnel au cours des dernières années et à laquelle nous devons des résultats inédits pour l’institution.

Quelles conséquences concrètes cette baisse pourrait-elle avoir sur votre offre ?

Les conséquences les plus directes seraient une réduction du nombre de séances et du nombre de films proposés, ainsi qu’une augmentation des tarifs.

Mais au-delà de ces mesures, c’est la nature même de notre projet qui risque d’être transformée.

Aujourd’hui, notre modèle nous permet de proposer une programmation extrêmement diversifiée, sans conditionner systématiquement nos choix à leur potentiel commercial. Nous pouvons défendre des films plus fragiles commercialement, accompagner des cinématographies peu représentées et consacrer du temps à des œuvres qui nécessitent un travail particulier pour rencontrer leur public.

Une réduction de cette ampleur nous contraindrait à accorder davantage de place aux critères de rentabilité, au détriment de cette diversité.

Le paradoxe serait de devoir renoncer précisément à ce qui fait la singularité des Cinémas du Grütli et qui explique en grande partie leur succès actuel. Nous risquerions ainsi d’enclencher une spirale négative et de revenir en arrière : moins de séances, moins de diversité, des tarifs plus élevés, avec, à terme, une baisse de fréquentation qui fragiliserait davantage l’institution.

La notion de « service public » hérisse, par les temps qui courent, une partie de la population et du monde politique. Que répondez-vous à celles et ceux qui estiment que les salles de cinéma n’ont pas à être subventionnées et devraient être régies par les lois du marché ?

Je leur répondrais que le marché du cinéma existe, qu’il a toute sa légitimité, mais que le rôle d’une institution culturelle subventionnée n’est pas de reproduire exactement ce que le marché propose déjà.

Si la programmation devait être exclusivement déterminée par sa rentabilité, une partie considérable de la création cinématographique disparaîtrait des écrans : les films les moins commerciaux, les cinématographies minoritaires, les œuvres du patrimoine, les propositions artistiques les plus singulières.

C’est précisément pour préserver cette diversité que les politiques culturelles existent. Personne ne demande à une bibliothèque publique de ne proposer que les livres les plus vendus, ou à un musée de ne présenter que les œuvres les plus populaires.

Mais notre expérience démontre aussi qu’il n’y a aucune contradiction entre exigence artistique et succès populaire. Nous avons accueilli plus de 100 000 spectatrices et spectateurs en 2025, ce qui fait de nous la salle de cinéma la plus fréquentée de notre catégorie (deux écrans) en Suisse.

La subvention n’est donc pas destinée à compenser un manque de public. Elle permet de proposer à ce public une offre culturelle qui ne pourrait pas exister dans les mêmes conditions si elle devait répondre uniquement à des impératifs commerciaux.

C’est cela, à mes yeux, le service public : rendre accessible au plus grand nombre ce que les seules lois du marché négligeraient. Et c’est bien cela que cette coupe met en péril.

https://www.cinemas-du-grutli.ch

La pétition demandant le maintien de la subvention a recueilli plus de 6000 signatures en quatre jours. Elle reste ouverte jusqu’à la première semaine de novembre, avant les débats budgétaires du Conseil municipal prévus en décembre.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

Malik Berkati

Journaliste RP / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

Malik Berkati has 1031 posts and counting. See all posts by Malik Berkati

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*