Locarno 2021 : Rose, premier long métrage d’Aurélie Saada, présenté sur la Piazza Grande, offre une partition délicate et sensuelle à Françoise Fabian

Le film commence par une fête juive dans laquelle Rose est la protagoniste avec son mari : le couple fête leurs cinquante ans de mariage. Le mari se sait malade mais n’a rien dit à sa femme pour la préserver. La joie et l’insouciance de la fête suit aussitôt suivi par le chagrin et le deuil : dans la tradition juive, les miroirs et les photographies sont recouvertes d’un linge blanc et l’appartement de Rose est envahi par les bougies qui tamisent l’atmosphère.

— Françoise Fabian dans Rose d’Aurélie Saada
Image courtoisie Locarno Film Festival

Le public suit Rose (Françoise Fabian), septante-huit ans, qui vient de perdre Philippe (Bernard Murat), son mari bien-aimé qu’elle adorait. Dévouée durant toute sa vie à ses proches et surtout à ses trois enfants, elle se morfond, ne répondant plus au téléphone pour pouvoir entendre la voix de feu son mari sur le répondeur. Avec la disparition de Philippe, Rose a perdu le sens de la vie, elle ne se lave pas, ses cheveux sentent de plus en plus mauvais, mais peut lui en chaut. Rose ne s’occupe plus de la maison et passe son temps à regarder la télévision. Ses trois enfants sont consternés et préoccupés, lui demandent de se ressaisir et de se laver, de sortir prendre un café alors que chacun d’eux ont pourtant leur vie chaotique à mener. Paradoxalement, quand Rose recommence à prendre soin d’elle dès qu’un de ses fils lui réserve des soins dans un spa, c’est un véritable séisme qui se produit. En effet, lorsque sa peine et son chagrin laissent place à une puissante pulsion de croquer la vie à pleines dents, lui faisant réaliser qu’elle est encore une femme désirable et désirante.

Rose est la mère juive par excellence, toujours disponible, toujours à l’écoute de ses chérubins, tous adultes, mais qui peinent à suivre leur voie respective : Sarah (Aure Atika), séparée de son ex dont elle est toujours amoureuse, ne parvient pas à tourner la page et espère relancer cette histoire d’amour jusqu’au jour où son ex lui annonce que sa nouvelle compagne est enceinte; Pierre (Grégory Montel), travaille comme médecin à l’hôpital, devenu orthodoxe, il est intransigeant et se prive de tout mais renonce à ses convictions quand il retrouve une amie du lycée avec laquelle les sentiments amoureux étaient partagés. Léon (Damien Chapelle) vit avec sa mère, la surveille et lui fait des remontrances le jour où elle prend soin d’elle, se pomponne et se maquille pour sortir. Pourtant, il doit se présenter au tribunal car il a vendu des effets volés. Les trois enfants de Rose ont du fil à retordre avec leur propre vie mais surveillent leur mère sans lui laisser un peu de répit. Tous trois s’inquiètent de la voir se laisser aller et décident de la prendre en main. Sarah l’emmène manger au restaurant du coin, Léon lui offre des soins bien-être mais tous les trois se scandalisent de la voir s’émanciper et reprendre goût à la vie.

Réalisant son première long métrage, Aurélie Saada a su avec justesse et beaucoup de finesse décrire ce fragile équilibre familial qui est, de manière soudaine, bouleversé par un imprévu qui ébranle toute la cosmogonie de la famille au sens large, de la communauté, mettant en relief les paradoxes des relations tout en soulignant l’amour constant qui règne entre les divers membres de la famille. Aurélie Saada brosse, par touches successives, ses personnages et les relations interpersonnelles, entre passion et agacement entre fusion et rejet.
Car Aurélie Saada a choisi de planter le décors de son histoire dans l’univers qu’elle connaît le mieux : les familles juives d’Afrique du Nord. D’origine juive tunisienne, la réalisatrice s’est entourée d’une actrice d’origine juive marocaine, Aure Atika, et d’une actrice née en Algérie, Françoise Fabian. Cet orientalisme des personnages et des relations exacerbent tous les sentiments, dans la joie comme dans les pleurs et Aurélie Saada décrit avec la subtilité d’un peintre la large palette des caractères. Cette immersion dans la culture des communautés juives d’Afrique du Nord permet de faire apparaître un protagoniste au rôle primordial : la nourriture, qui unit tout au long du film, en particulier les Makrouds ( makrout, maqroudh ou maqrouth, est une pâtisserie maghrébine à base de dattes consommée en Algérie et Tunisie; N.D.A.) qui servent de fil conducteur liant différents personnages.

La musicienne devenue réalisatrice a réussi avec brio son passage à la réalisation d’un long métrage, apportant une attention particulière et une bienveillance tangible à ses personnages, des personnages inspirés par sa propre famille et ses proches. Aurélie Saada est parvenue à écrire un rôle qui illumine Françoise Fabian, lui permettant d’évoluer avec son personnage qui retrouve sensualité, séduction et volupté alors qu’elle vit une révolution intime. Telle une chenille sortant de sa chrysalide, Rose sort de sa contenance et de l’image que ses proches attendent d’elle et, demeurant une mère et une grand-mère aimante, elle redécouvre sa féminité dans les bras d’un homme plus jeune qu’elle (Pascal Elbé). Devenue veuve, Rose démontre qu’il n’y a pas d’âge pour l’amour et que l’on a le droit

« de jouir et de désirer jusqu’à la fin de ses jours ».

Portant un message universel qui touchera tout public, Aurélie Saada signe une très belle comédie douce-amère, magnifiquement interprétée, mise en valeur par la délicate photographie signée Martin de Chabaneix et entraînée par la musique d’Aurélie Saada qui en sortira un album.
Pari réussi pour Aurélie Saada dont le film apporte poésie, tendresse, humour et espoir !

Firouz E. Pillet, Locarno

Entretien avec Françoise Fabian

Entretien avec Aurélie Saada et Aure Atika

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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