Locarno 2022 – Cineasti del presente : Sigurno mjesto (Safe Place) de Juraj Lerotić, un voyage cinématographique dans les lacis de la psyché

Sigurno mjesto (Safe Place), le premier long métrage du cinéaste croate Juraj Lerotić, remarqué en 2010 avec un moyen métrage (Then I See Tanja), composé presque exclusivement de photographies de plateau, accompagnées d’une narration en voix off, a remporté plusieurs prix à la 75e édition du Festival de Locarno : Prix du meilleur réalisateur émergent, Pardo du meilleur acteur du Concours Cinéastes du présent pour Goran Marković et le prix Swatch du meilleur premier film.

— Sigurno mjesto (Safe Place) de Juraj Lerotić
Image courtoisie Locarno Film Festival

Le titre du film, que l’on pourrait traduire en français par « lieu sûr », n’en a que le nom, tant on ressort de ce film sonnés, voire déboussolés. L’histoire, à l’instar de sa réalisation, est minimaliste, arrache les micro-aspérités de peaux qui restent sur son ossature pour en livrer la substantifique moelle : Une tentative de suicide de Damir (Goran Marković) créé une faille qui se nourrit de manière primaire dans la course désespérée de son frère Bruno (Juraj Lerotić) et de sa mère (Snježana Sinovčić Šiškov) de le mettre à l’abri – les tentatives de comprendre l’acte restant au second plan. Comment sauver l’être aimé de thanatos ? Peut-on réellement protéger quelqu’un de ses pulsions de mort ? Damir a conscience que son acte est incompréhensible pour les siens, qu’il leur fait du mal, et pourtant il semble être sous l’emprise d’une dissociation de sa raison et de sa pulsion fatale. Ce sont à ces questions que sont confrontés les protagonistes qui, sur la ligne de leur temps qui s’accélère, se démènent dans un univers en léger décalage de celui des autres.

Très naturaliste de prime abord, Safe Place s’avère être très cinématographique, instillant de manière très subtile des éléments fantasmagoriques apportant de la douceur dans la dureté du propos, un peu de consolation à la brutalité du réel. La photographie de Marko Brdar, épurée, raccord dans ses tons désaturés avec ceux du récit, froids, quasi chirurgicaux, capture le regard, immerge le spectateur dans un monde qui ne lui est pas étranger, sa banalité prenant cependant des atours envoûtants. Marko Brdar utilise les effets miroirs, mais les personnages se lisent également visuellement dans la transparence, à travers des vitres, qu’elles soient de salles d’hôpital, de pare-brise, de fenêtres…

L’origine de l’histoire est autobiographique, c’est pourquoi Juraj Lerotić endosse lui-même le rôle de Bruno. La charge émotionnelle du film est palpable, le cinéaste ne cherche cependant pas à jouer sur les ressorts émotifs pour mystifier son public. À travers son expérience propre, celle de courir comme un forcené dans un dédale où plus rien n’est sûr, il l’invite à l’introspection ou, si cela lui est trop étranger, à ouvrir une porte de réflexion sur la mort, traitée ici de manière frontale, vitale et faisant partie de la normalité. La sombreur avale parfois l’âme comme un trou noir, sans que nous comprenions pourquoi. Damir ne sait pas non plus pourquoi il agit ainsi, une culpabilité l’étreint même, ajoutant de l’accablement à la souffrance ; il dit à Bruno : « Je n’ai même pas l’excuse d’avoir fait la guerre. »

Pas de cinéma spectacle chez Juraj Lerotić, un souffle puissant d’évocation suffit à nous entraîner au cœur du sujet, laissant quelque-un.es d’entre nous sur la bande d’arrêt d’urgence de la catharsis.

De Juraj Lerotić; avec Snježana Sinovčić Šiškov, Goran Marković, Juraj Lerotić; Croatie ; 2022 ; 102 minutes.

Malik Berkati, Locarno

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