Locarno 2022 – Une comédie noire sur la Piazza Grande : My Neighbour Adolf (Mon voisin Adolf), de Leon Prudovsky

Qui ne s’est jamais demandé si une personne croisée dans la rue ou un tram ne serait pas une personne connue, l’attention attirée par un détail ouvrant grand l’imagination ? Une star, une personnalité publique, un.e politicien.ne, un.e sportif.ve… Eh bien, c’est ce qui arrive à Monsieur Polsky (David Hayman), un survivant de l’Holocauste, installé en Colombie, qui voit emménager à côté de sa maison un étrange allemand, Monsieur Herzog (Udo Kier), escorté de Madame Kaltenbrunner, à son service et très autoritaire (Olivia Silhavy), ainsi que d’un chien berger allemand, Wolfi. Cette arrivée coïncide avec l’enlèvement de Eichmann par les services secrets israéliens en Argentine. Il n’en faut pas plus pour que Marek Polsky, hanté par l’Holocauste, reconnaisse en son voisin Adolf Hitler ! Il est catégorique, les yeux de cet homme sont ceux du dictateur nazi, il le sait, il l’avait croisé en 1934 lors d’un championnat d’échec à Berlin. L’agent du Mossad de l’ambassade israélienne ne le croyant pas, Polsky va entamer une minutieuse enquête à partir de livres décrivant par le menu la personnalité, les habitudes et l’histoire de Hitler, afin de cocher les cases (couleur des yeux, accès de rage, régime, style de peinture, aversion pour les fumeurs, etc.) prouvant que son voisin est bel et bien Adolf.

— David Hayman et Udo Kier – My Neighbor Adolf
©2-Team Productions (Luis Cano)

Tous les ingrédients sont réunis pour faire un film casse-gueule, sur le fil du rasoir qui pourrait le faire tomber à côté de la plaque. Cependant, Leon Prudovsky, et son co-scénariste Dmitry Malinsky, ne tombent jamais dans le piège de l’excès et maîtrisent à merveille le balancier narratif oscillant entre drame et comique de situation – avec un étonnant rebondissement à la fin. Polsky est touchant dans sa quête méticuleuse et forcenée des indices prouvant qu’il a raison, même si on la sent vaine et désespérée. Herzog nous intrigue – si nous restons sceptiques, à l’instar de l’agent de liaison de l’ambassade, quant à son identité, nous ressentons cette aura malfaisante qui l’entoure. Le lieu baroque dans lequel le réalisateur israélien pose son décor ajoute à l’étrangeté de la situation. Nous sommes dans la campagne colombienne, mais si ces deux maisons, isolées et délabrées, se trouvaient dans les montagnes des Carpates, nous n’en serions pas plus étonné.es.

Le comique de situation s’enchaîne aux instants de réminiscences douloureuses, apportant à My Neighbour Adolf cette touche de douleur douce-amère qui affleure lorsqu’on regarde une photographie de ceux qui nous ont quittés, témoignage de jours heureux arrachés de la réalité pour s’envoler dans le refuge de la mémoire.

Inspiré par le destin de sa grand-mère qui n’a jamais pu surmonter le traumatisme de la Seconde guerre mondiale, le cinéaste explique :

« Je ne voulais pas me concentrer sur Hitler et pénétrer son esprit malfaisant. Je voulais adopter le point de vue d’un survivant de l’Holocauste qui en souffre toujours. Avec Dmitry, nous nous sommes dits qu’il fallait se mettre dans la tête de celui qui vit le traumatisme, pas dans celle de Hitler. »

Cette obsession qui emplit l’esprit de Marek Polsky va lui redonner de l’énergie vitale, lui qui s’était enterré vivant dans cette maison isolée où il vit en quasi autarcie, avec ses bocaux de concombres marinés et son arbuste de roses noires, souvenir lumineux de sa femme disparue.  À mesure qu’il provoque le contact avec Hermann Herzog, principalement à travers leur passion commune, les échecs, l’animosité fait place à la curiosité ; une sorte de bromance se noue entre ses deux êtres perdus dans leur solitude, la comédie noire se transforme subrepticement en une sorte de senior buddy movie. Avec David Hayman qui donne visage et corps de manière transcendantale à la victime de la Shoah, et Udo Kier maîtrisant de bout en bout ce rôle jouant sur le registre complexe de l’ambigüité, Leon Prudovsky a créé le couple parfait pour incarner l’esprit de son film.

De Leon Prudovsky; avec David Hayman, Udo Kier, Olivia Silhavy, Kineret Peled; Israël, Pologne, Colombie ; 2022 ; 96 minutes.

L’interview de Leon Prudovsky sera publiée lors de la sortie du film en salles.

Malik Berkati, Locarno

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