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Locarno 2023 – Piazza Grande : Falling Stars, un film indépendant qui se dit d’horreur, mais pas plus que celle de notre réalité. Rencontre avec Richard Karpala et Gabriel Bienczyck

Avec Falling Stars, le duo de cinéastes polono-américains proposent d’enter dans le côté sombre de l’existence par le mythe de la sorcellerie avec un long métrage totalement indépendant, avec des réalisateurs qui officient à tous les postes, Richard Karpala étant le scénariste, co-réalisateur et co-producteur, Gabriel Bienczyck ayant à coté de sa casquette de co-réalisateur et co-producteur également celle de directeur de la photographie.

Falling Stars de Richard Karpala et Gabriel Bienczyck
Image courtoisie Festival du film de Locarno

Les cinéastes reprennent avec bonheur les codes du cinéma étasunien du cinéma de genre : le désert, une voiture qui le traverse en trombe à la nuit noire, des jeunes gens qui boivent des bières le soir autour d’un feu, une station radio avec un animateur charismatique qui parle à ses auditeurs∙rices, seul point d’ancrage nocturne dans une région dépeuplée, une jeune famille qui vit dans une caravane… et puis une pointe d’Europe centrale s’invite dans cet imaginaire : nous sommes dans la première récolte, celle qui permet, grâce à des sacrifices – usuellement sous forme d’offrandes de fruits et d’herbes – d’apaiser les sorcières dans le ciel.

Que se passerait-il si les sorcières n’étaient pas apaisées, mais en colère ? C’est ce que trois frères vont découvrir dans cette longue nuit qui va changer le cours de leur vie ! Un de leurs amis leur avoue qu’il a tué une sorcière et qui l’a enterrée. Voulant la voir de leurs yeux, ils partent dans le désert avec, pour consigne, de ne pas toucher le corps. Accidentellement, Adam (Rene Leech), le plus jeune des frères, profane le corps, ce qui déclenche une réaction en chaîne qui touche la famille et son entourage. La seule manière d’enrayer la malédiction est de brûler le corps.

Falling Stars nous convie dans un monde parallèle, où l’horreur et le fantastique ne sont pas démonstratifs mais implicites, où des jeunes gens font l’apprentissage de la vie et de ses dangers sous une voûte étoilée magnétique qui fait miroiter un monde des possibles infinis lorsqu’on lève un peu la tête tout en gardant ses pieds bien ancrés dans le sol. Rencontre avec deux cinéastes qui ne se prennent pas au sérieux, mais savent parler de choses graves.

L’univers sonore que vous proposez est excellent, il reproduit avec finesse cette atmosphère étrange, mystérieuse… 

Richard Karpala: On a reçu une subvention de Pologne pour le son, justement, et depuis le départ, nous savions que nous voulions un son spécifique. La limite entre quelque chose qui sonne authentique et totalement idiot est très fine. Notre première ébauche, en ce qui concerne l’espace sonore, était très comique, un peu comme une bande-annonce d’Halloween. On a réalisé qu’il fallait garder les choses plus terre à terre. Le vent, par exemple, est devenu un élément à part entière du film, car tous les lieux du désert sont extrêmement venteux.

— Richard Karpala
Image courtoisie Festival du film de Locarno

Gabriel Bienczycki: Vous pouvez voir le vent mais aussi l’entendre, cela est devenu un atout pour le film. Oui, on a travaillé le design sonore, mais ce n’était pas un travail très élaboré, un peu à l’image technique du reste du film, il n’y a pas d’effets spéciaux, il n’y a rien de gore, tout est implicite, on a laissé la place à l’imagination du public.

Vous aviez conçu cette simplicité et cet implicite depuis le départ ?

R.K.: En partie. Vous découvrez beaucoup de choses pendant le tournage et au montage, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Parfois, au montage, c’est le film qui vous dit : il doit y avoir ce son-là. Je crois qu’il faut que l’on mentionne Anna Khromova qui a été essentielle dans ce travail du son qu’elle a mixé. Nous voulions l’avoir sur le tournage pour qu’elle enregistre tous les sons sur place. Je dirais que 95% de ce que vous entendez dans le film a été enregistré par elle.

G.B.: Souvent, à la fin de la journée de tournage, on restait avec elle pour enregistrer des séquences sonores, que ce soit le vent, le bruit des criquets, etc., on a fini par utiliser les sons originaux au lieu d’une banque de données sonore.

R.K.: Elle a aussi enregistré d’elle-même de nombreux sons qu’elle trouvait intéressants, qui lui parlaient.

Vous avez tourné combien de jours ?

G.B. Neuf jours pour l’histoire principale, et il y avait une seconde unité pour, par exemple, tout ce qui se passe dans la station de radio, en tout, je dirais une quinzaine de jours. On a travaillé avec une très petite équipe, il y avait une personne par département, un gaffer (chef électricien ; N.D.A.), j’étais le directeur de la photographie et l’opérateur caméra par exemple. On faisait tout ensemble, on portait le matériel, on allait acheter les sandwichs au supermarché (rires). On n’a pas loué d’équipement, cela était notre matériel.

— Falling Stars de Richard Karpala et Gabriel Bienczyck
Image courtoisie Festival du film de Locarno

R.K.: Par contre, on s’est fait livrer la sorcière depuis la Suède. J’ai découvert un sculpteur qui me plaît beaucoup, il fait de petites fées dans des bouteilles qui sont émaciées, comme si elles avaient été trouvées dans le sol. Je trouvais cela extrêmement intéressant, je lui ai demandé s’il avait déjà travaillé pour le cinéma. Il m’a répondu que non, car personne ne lui avait déjà demandé. Je lui ai donc fait la commande de la sorcière avec son balai, en lui disant que je n’étais pas sûr de l’utiliser si on ne la recevait pas à temps. Il a fait tout son possible pour que cela soit prêt, il nous l’a envoyée dans un cercueil, avec un autocollant sur lequel était écrit « mort à l’intérieur », et on l’a reçue très rapidement. Elle a passé la douane plus rapidement que l’ordinateur portable que Gabriel avait commandé à l’étranger !

G.B.: On a reçu ce cercueil et personne ne nous a demandé quoi que ce soit, imaginez ! Et le résultat est impressionnant, la première fois que je l’ai vue, j’ai pris peur. Quand vous la voyez pour de vrai, c’est très convaincant, car il a utilisé de vraies dents, de la peau ou des os de poulet je crois. C’est très effrayant.

R.K.: D’ailleurs, quand on a tourné dans le désert, la sculpture attirait les insectes. On en a capturé un à l’image quand le papillon se pose sur sa jambe.

Le sujet de la sorcellerie est un sujet très sensible dans notre monde contemporain, des courants idéologiques l’utilisent pour discréditer leurs opposantes, d’autres s’en revendiquent…

R.K.: Je remonte au temps où la sorcellerie est arrivée avec les migrants d’Europe aux États-Unis. Ils ont amené avec eux de nombreuses choses, dont des traditions et des croyances, certaines bonnes, d’autres mauvaises. Ils ont apporté le puritanisme et la sorcellerie, et pendant longtemps ces deux éléments ont formé un couple néfaste qui a produit de mauvaises interactions, dont la promotion du patriarcat. Les symboles dans notre film, comme la première récolte de l’année, sont inspirés par de vieilles traditions européennes qui commémoraient les changements de saison. Petit à petit, ces éléments ont glissé vers quelque chose de cartoonesque. Il y a aussi cet aspect d’enseignement de certaines choses aux enfants, comme le Magicien d’Oz. C’est ainsi qu’une certaine iconographie s’installe dans l’imaginaire collectif. En Europe de l’Est, on grandit avec ces éléments symboliques et cela me fascine, tout comme le balai associé à la sorcière. Le balai est un symbole phallique mais aussi celui d’une libération sexuelle, puisqu’il peut justement remplacer l’organe et être utilisé à sa place. Tout ceci se jouait dans ma tête, mais je n’y pensais pas plus que cela. Simplement, de manière consciente ou non, je me souvenais de tout cela. En devenant adulte, je me suis rendu compte que tout devient très réel, on se rend compte qu’il a différentes des forces. Sans compter que lorsque l’on vit à Los Angeles, on découvre l’existence de gens qui se décrivent comme sorcier∙es et la pratiquent.

G.B.: Le monde contemporain se réapproprie les termes de la sorcellerie, de manière péjorative mais certains groupes féministes se revendiquent sorcières dans un élan d’empouvoirement.

— Gabriel Bienczycki
© Gabriel Bienczycki

R.K.: La sorcellerie a fait partie de notre mémoire, le puritanisme a essayé de la brûler. Nous proposons dans notre film une histoire qui prend un cours alternatif. Ces forces n’ont pas disparu, elles sont même plus fortes, et de nombreux mythes sont réels.

G.B.: Je crois que la beauté du monde que nous avons créé tient dans le fait que certaines choses sont floues, que ces créatures existent, qu’elles doivent être prises en prendre compte : elles prennent des gens et il faut suivre certains rituels pour pouvoir rester dans la société.

R.K.: Il y a aussi autre chose qui révèle à la fin du film, le plus jeune frère a toujours voulu être un sorcier, c’est une forme de libération de la terre, de la réalité. C’est une aspiration à devenir quelqu’un d’autre.

Vous parlez des récoltes qui arrivent chaque année plus tôt, est-ce une référence au changement climatique ?

R.K. J’aime cette idée, oui.

G.B.: Le monde change, devient de plus en plus dur, les jeunes grandissent et doivent se sacrifier, cela donne un sentiment d’urgence, de sombre menace.

R.K.: Cela reflète un monde qui nous est familier, on pressent que quelque chose approche, cela devient plus prégnant chaque année. Personnellement, je trouve que depuis deux ans, en termes de changement climatique, la situation s’est aggravée de manière notable, au point que je le ressens en temps réel. Auparavant, c’était plutôt spéculatif, maintenant, c’est analogique, on est un peu comme la grenouille dans l’eau bouillante*.

G.B.: De surcroît, il y a des choses qui s’ajoutent à cette menace climatique. Le monde va dans le sens de troubles qui sont liés aux conflits, au manque de transparence dû au fake news, aux narratifs que l’on tord dans tous les sens, que ce soit par les médias sociaux mais aussi les gouvernements qui divisent le monde, la pandémie a créé un épisode global que nous n’aurions jamais cru qu’il puisse exister, tout cela se développe et on se demande où cela nous mène. Est-ce que nous allons vers une Troisième Guerre mondiale ? Est-ce qu’il va y avoir une utilisation des armes nucléaires ? Tout ceci annonce que des temps terribles approchent.

Vous parlez beaucoup de sacrifices, est-ce celui de l’innocence ?

R.K.: Oui, absolument. On parle du sacrifice physique, mais il y a aussi celui spirituel, quand vous perdez quelque chose, vous gagnez quelque chose en retour, comme dans l’image finale d’Adam qui regarde en haut, une sorte de sentiment de rédemption. Oui, il a perdu beaucoup de chose, mais quelque chose de nouveau arrive, et c’est bien !

— Rene Leech, Andrew Gabriel, Shaun Duke Jr. – Falling Stars
Image courtoisie Festival du film de Locarno

G.B.: il y a un arc spécial qui cause de la bêtise et de la tragédie qui est douloureuse. Il faut parfois laisser les choses à la maison et partir.

R.K. Cela me fait aussi penser aux traditions que nous avons où chaque année : le monstre vient et il faut lui donner un cadeau pour qu’il parte. Il reste donc pendant un an loin et il revient.

Avec le choix de Rene Leech dans le rôle d’Adam, il y a aussi un aspect de fluidité de genre dans les possibilités d’incarnation. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?

G.B.: On a casté beaucoup de personnes pour Adam, mais c’est difficile de trouver un adolescent de 14-15 ans.

R.K.: oui difficile, j’avais écrit un personnage plus jeune, mais j’ai dû le faire grandir pour cette raison.

G.B.: Une des options était de trouver une actrice pour jouer un jeune homme. La différence avec celles que nous avons vues est que Rene avait cette qualité gender fluid et le fait qu’iel soit choisi∙e est devenu un non-problème. C’était une solution tellement plus élégante que d’avoir une femme qui prétend être un homme pour le rôle.

R.K.: Quand on a commencé le processus de casting, on est tombés amoureux de Rene, iel était immédiatement Adam pour nous. Je lui ai dit de mettre ce qu’iel voulait de sa personne dans Adam, beaucoup ou peu, on lui laissait le choix. Je ne peux parler pour iel, mais cela a été un énorme sacrifice pour Rene de faire ce rôle. Mais à la fin, dans la dernière séquence de tournage, quand Rene regarde le ciel, il y avait une certain somme d’émotions dans l’air dans lesquelles Rene a puisé. On a, à ce moment, dirigé de manière très vague, essayant d’avancer dans ce qu’iel voyait. À la fin, iel s’est mis∙e à pleurer et on s’est tenu∙es dans nos bras; c’était quelque chose de très inattendu. Je ne peux pas parler pour iel, mais cela a été un moment intense.

G.B.: En termes de sources d’inspiration, on était très intéressés par iel, car je pense que cette scène devient un moment très personnel, puissant et authentique dans le film.

De Richard Karpala et Gabriel Bienczyck; avec Rene Leech, Shaun Duke Jr., Andrew Gabriel; Etats-Unis; 2023; 80 minutes.

*Référence à la fable de la grenouille : « Si l’on plonge subitement une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’échappe d’un bond; alors que si on la plonge dans l’eau froide et qu’on porte très progressivement l’eau à ébullition, la grenouille s’engourdit ou s’habitue à la température pour finir ébouillantée ».

Malik Berkati, Locarno

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Malik Berkati

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