Rencontres croisées avec la réalisatrice Ursula Meier et Stéphanie Blanchoud, actrice et co-scénariste de La Ligne

Présenté en compétition à la Berlinale 2022, le film sort enfin sur les écrans romands et français ce mercredi, avant l’Allemagne le 23 janvier et la Belgique le 1er février. La Ligne est un film d’une richesse infinie, avec cette particularité de ne jamais sur-expliquer les choses et de ne pas tomber dans les stéréotypes. Chacun∙e y trouve une, dix thématiques qui touchent, chacun∙e y trouve quelque chose d’intime à y picorer… et si d’aventure cela ne serait pas le cas, difficile d’y rester insensible, car le tout déferle comme un vague de l’écran vers le spectateur∙trice, de manière cathartique comme on se plaît à ressentir de nos jours, ou bien, selon les sensibilités, de manière négative : le cinéma, c’est cela aussi, pas besoin d’aimer un film, s’il vous submerge, même négativement, c’est qu’il atteint un angle mort de l’inconscient que peut-être les images percent mieux que les mots. (…)

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Pour Cristian Mungiu, le cinéma est l’art du réel – Entretien avec le cinéaste à l’occasion de la sortie de R.M.N.

(…) Cristian Mungiu expose, sans prendre de pincettes du politiquement correct, la xénophobie ordinaire, quotidienne, qui trouve son équivalent dans chaque société, mais aussi les dommages de l’éducation masculiniste, les absurdités du système de subventions européennes, la difficulté de vivre ensemble. Ces aspects se retrouvent dans une scène d’une quinzaine de minutes, à couper le souffle, prise comme tout le film en un plan-séquence, sorte d’assemblée populaire où chaque groupe ethnique – roumain, allemand, hongrois – parle dans sa langue et va décider du sort des sri-lankais, scène-matrice de laquelle jaillit toutes les peurs, les récriminations, les violences de cette communauté repliée sur elle-même. (…)

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Dans La Conspiration du Caire (Boy From Heaven), le réalisateur suédois Tarik Saleh  met en scène un candide pris entre le marteau et l’enclume du pouvoir bicéphale égyptien. Rencontre

Après Le Caire confidentiel (2017), Tarik Saleh s’est vu interdire l’accès au territoire égyptien, terre d’origine de son père. Le réalisateur suédois revient cependant sur les écrans avec un thriller politico-religieux, La Conspiration du Caire (Boy From Heaven), prix du scénario au festival de Cannes 2022, dans lequel il n’épargne pas les instances de pouvoir d’un pays qui mêle politique et religion. (…)

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Locarno 2022 – Piazza Grande : Last Dance, une tendre comédie sur la danse, la famille, le geste du deuil. Rencontre avec la réalisatrice suisse Delphine Lehericey

Après Puppylove (2013) et Le Milieu de l’horizon (2019 ; Prix du Meilleur film de fiction et Meilleur scénario du Cinéma Suisse 2020) où la cinéaste suisse explorait le monde adolescent, Delphine Lehericey aborde avec Last Dance celui du « dernier âge », comme elle le nomme si joliment.
Germain, septante-cinq ans (François Berléant, qui tient à dire avec humour qu’il n’est pas aussi âgé que son personnage), est retraité. Il passe ses journées à lire en attendant Lise (Dominique Reymond), sa femme qui a des activités extérieures. Il fait partie de cette génération d’hommes qui laisse les femmes s’occuper de tout à la maison. C’est elle qui lui fait à manger, lui prépare le petit-déjeuner… et au milieu de ce quotidien, des moments de grâce apparaissent lorsqu’il lui fait la lecture de À la recherche du temps perdu, instants sauvés du monde et de ses contraintes. Germain a subi une opération majeure l’année précédente et semble de santé instable. Contre toute attente, c’est sa femme qui disparaît. (…)

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FFDD22: #31# (Appel masqué) de Ghyzlène Boukaïla – Un voyage hypnotique dans un interstice spatio-temporel. Rencontre avec une jeune artiste algérienne opiniâtre et réfléchie

Dès les premières secondes, le mouvement calme et lent de la caméra happe nos sens de manière quasi hypnotique, nous entraîne dans une déambulation étrange entre post-apocalypse et fantasmagorie, à la suite d’un homme baigné dans une magnifique lumière qui rend la nuit et ses rues vides, délabrées, à la fois belles et menaçantes. Nous sommes à Oran, mais en quelle période ? Les maisons en ruines semblent guetter le noctambule, des lumières s’allument à son passage, rappelant la palette chromatique de celles des forces répressives, des sons indéfinis s’échappent comme autant de messages d’alerte, l’anxiété est palpable. Les frémissements d’une vie enfouie derrière les façades effondrées, sans jamais la voir, sont néanmoins perceptibles. On se prend à ressentir dans sa chaire la discrépance entre cet espace physique public où chaque pas est compté, mesuré, et la vie intérieure, enfermée, mais bouillonnante. Le temps et l’espace sont si finement conceptualisés que c’est bel et bien à l’extérieur que le sens de l’isolation atteint son paroxysme. (…)

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FIFF2022 :  Klondike de Maryna Er Gorbach remporte le Grand Prix – Rencontre avec la cinéaste ukrainienne qui nous fait entrer dans les battements du temps de la guerre

Klondike continue sa moisson de prix festivaliers – à sa Première au festival du film de Sundance en janvier dernier, il a remporté le World Cinema Dramatic Competition de la meilleure réalisation et en février, à la Berlinale dans la section Panorama, la deuxième place du Prix du public. Ces prix ont été reçus avant l’invasion russe de l’Ukraine. Au 36e Festival International du Film de Fribourg qui s’achève ce dimanche, le Grand Prix du Jury international longs métrages, le Critics’ Choice Award et une mention spéciale du Jury des jeunes Comundo a un autre goût, celui de la réalité qui arrive par vagues d’images de nos journaux télévisés, par vagues de refugié.es, par vagues de tragédies individuelles et collectives. Si Maryna Er Gorbach situe son histoire en 2014, au moment de la tragédie du vol 7 de la Malaysia Airlines abattu par un missile dans le Donbass le 17 juillet, elle fait un écho saisissant aux événements que les Ukrainiens vivent depuis le 24 février 2022. Ou plutôt, elle nous rappelle que cette guerre en Ukraine est le résultat d’une continuité. Pendant ces huit dernières années, nous avons considéré ce conflit comme une mini-guerre froide, la réalisatrice ukrainienne nous démontre, avec une intelligence narrative qui s’appuie avec finesse sur le hors champ, qu’il n’en était rien. (…)

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FIFDH 2022 – Kaltrina Krasniqi remporte la compétition pour Vera Dreams of the Sea (Vera andrron detin), ex aequo avec Gessica Généus Freda – Rencontre avec la cinéaste kosovare

Après avoir fait sa Première à la Mostra de Venise 2021 et remporté plusieurs prix sur le circuit des festivals internationaux, Vera Dreams of the Sea remporte le Grand Prix fiction ex aequo avec Freda, le film de la réalisatrice haïtienne Gessica Généus sur l’étape helvétique du circuit, ainsi que le Prix du jury des jeunes, ce qui ravit la réalisatrice Kosovare qui a déclaré être

« particulièrement touchée par le Prix du jury des jeunes qui a vu Vera avec une telle clarté ; cela me donne de l’espoir ! »

Cette année est une année exceptionnelle pour le cinéma kosovar, porté par une nouvelle vague de cinéastes, particulièrement des réalisatrices, qui projettent le Kosovo sur la carte du monde cinématographique. Avec Blerta Basholli (qui a représenté le Kosovo à la course aux Oscars 2021-22 avec Hive), Luàna Bajrami (La Colline où rugissent les lionnes, présenté en Première à Cannes 2021) Norika Sefa (Looking For Venera, 2021), qui ont toutes remporté de nombreux prix, Kaltrina Krasniqi complète cette moisson de l’année 2021-2022.
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FIFDH 2022 – Entretien avec Magnus Gertten réalisateur de l’incroyable destin de Nelly & Nadine, du camp de Ravensbrück à Bruxelles en passant par Caracas !

Présenté en Première mondiale à la Berlinale 2022 où il a remporté le Teddy Award, le documentaire du cinéaste suédois commence une prometteuse tournée des festivals au FIFDH avant, on l’espère, une sortie dans les salles. Car ce film mérite d’être regardé sur un grand écran, ne serait-ce que pour sa scène d’ouverture des plus spectaculaires cinématographiquement et extraordinaire pour son côté « appât » narratif qui saisit immédiatement le public dans le filet de l’histoire.
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Avant de commencer à parler du contenu du film, une première question très cinématographique : vous avez conçu la scène d’ouverture comme celle d’un film de genre avec des effets de ralenti, d’amplitude pour arriver là où vous vouliez nous entraîner, sur le visage de Nadine Hwang, la porte d’entrée du film ! Il y a une sorte de discrépance, beaucoup de femmes que nous voyons sont souriantes, font des signes de main, regardent autour d’elles ; Nadine elle, visage impassible, regarde droit dans la caméra ! Fascinant !

Oui, nous allons vers elle. Nous étions dans un cadre très spécifique avec des gens qui arrivent, ils sont en train d’effectuer leurs premiers pas vers la liberté. Ils sont là, debout, et réalisent qu’ils sont libres. C’est à partir de cette petite bobine que mon idée du film a débuté, il y a 15 ans. Cette bobine est assez connue, on peut la voir au mémorial de l’Holocauste à Washington, au mémorial de Yad Vashem, les images sont souvent passées à la télévision, mais je crois que je suis la première personne à avoir posé cette question évidente : qui sont ces personnes ? Ce sont des visages de la Seconde guerre mondiale comme on en voit beaucoup, mais moi je voulais aller au-delà des visages. C’est si éloigné, c’est si lointain habituellement. J’ai été fasciné par ce matériel. Parmi les premiers visages que j’ai vus en 2007, c’était celui de Nadine. (…)

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Youth Topia de Dennis Stormer et Marisa Meier, Prix du meilleur film dans la catégorie jeunesse au 31e FilmFestival de Cottbus – Rencontre avec Marisa Meier

Après sa Première au Festival du Film de Zurich (ZFF), couronnée par le très convoité Prix du public, le film co-écrit, co-produit  par la Suissesse Marisa Meier et l’Allemand Dennis Stormer, réalisé par ce dernier, a remporté le Prix du meilleur film jeunesse de Cottbus et c’est réjouissant. Car loin du genre conventionnel coming-of-age (passage à l’âge adulte), Youth Topia explore cinématographiquement et narrativement une autre façon d’appréhender cette période de la vie et de s’adresser à son public. De l’audace, une vision, une énergie, voilà ce que nous proposent les deux créateur.trices de ce film inclassable qui se décline en outre par une websérie non-linéaire qui permet de retrouver les personnages sur Instagram dans de courtes vidéos. (…)

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PriFest 2021 et ZFF 2021 –  Rencontre avec Blerta Basholli, réalisatrice de Hive (Zgjoi), film primé à Sundance et Prishtina International Film Festival et qui représente le Kosovo aux Oscars 2022

Le mari de Fahrije est porté disparu depuis la fin de la guerre du Kosovo. La vie de sa femme, ses deux enfants et son père est guidée par le deuil et la lutte au quotidien pour survivre financièrement. Un jour, Fahrije va créer une petite coopérative de produits locaux, entraînant d’autres veuves dans son entreprise. Hélas, ses efforts pour subvenir aux besoins de sa famille et recréer de la vie dans le village se heurte à l’hostilité des hommes qui ne voient en elle que subversion de leurs traditions.  Ils vont tout entreprendre pour la faire échouer. Lire la critique ici.

Dans toutes les grandes tragédies de l’histoire se joue un trauma transgénérationnel, avec beaucoup de non-dits qui se passent de générations en générations. Mais ici, au Kosovo, il semble que vous essayiez de travailler sur ce traumatisme, de ne pas le laisser aux nouvelles générations le poids du fardeau…

C’est toujours important de parler. Pour moi, parler ce fait à travers les films. Même pour les problèmes quotidiens, nous devons nous exprimer. Si on laisse simplement ces parties de nos vies derrière nous, les choses empirent. Il faut parler des gens disparus, des questions liées au genre, on doit être honnêtes les uns avec les autres, même si on doit s’autocritiquer. Parfois la vérité n’est pas belle à dire, souvent on n’a pas envie d’entendre certaines choses, mais il faut passer outre. C’est essentiel afin d’aider la société à s’ouvrir, à s’habituer à entendre la vérité et à parler des choses qui ne sont pas justes, des choses que nous avons vécues. C’est la seule manière d’avancer.
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