Locarno 2026 – Blossoming (A teraz wiosna) de Kamila Serwicka : Grand Prix de la Semaine de la Critique
Derrière la caméra de son propre foyer, une jeune cinéaste polonaise choisit de raconter ce que sa famille a longtemps tu. Pour son premier long métrage documentaire, Grand Prix de la Semaine de la Critique du Festival de Locarno, Kamila Serwicka revient dans le village où elle a grandi, près de Kielce, et pose son objectif sur sa mère, Agnieszka, ses deux sœurs et sa grand-mère – cinq femmes prises dans l’étau d’un silence familial qu’il s’agit de faire craquer.

© Kamila Serwicka
Le dispositif se construit lentement, presque en catimini. On découvre d’abord un quotidien de confinement COVID : les tâches ménagères, les révisions d’une des sœurs pour ses examens, la mère qui coupe les cheveux du père dans la cuisine. Une famille catholique, traditionnelle en apparence – messe télévisée, portrait de Jean-Paul II au mur, rituel des rameaux –, dont la façade se lézarde peu à peu. Les disputes éclatent, se multiplient ; l’alcool du père devient le nœud autour duquel tout semble se resserrer. La mère, elle, lui reproche de boire ; les filles s’en mêlent. Rien n’est spectaculaire, tout est cumulatif.
Le centre de gravité du récit repose sur sa mise en scène, d’une élégance rare pour un premier essai. Kamila Serwicka, cinéaste de formation – passée par l’école de Łódź et par les plateaux de Wojciech Staroń (Bracia, 2015) –, compose des images d’une précision picturale : des plongées sur la table du dîner familial qui écrasent les corps sous le poids du non-dit, des travellings circulaires dans l’appartement dont les ellipses reviennent former des boucles, comme si la temporalité elle-même se refermait sur ce foyer. La photographie, très travaillée, ne cherche jamais l’esthétisme gratuit : chaque cadre, chaque mouvement de caméra participe du récit. La partition originale de Joanna Szczęsnowicz, tout aussi soignée, accompagne ce mouvement sans jamais l’appuyer lourdement.
Le pivot du film survient dans une scène à la beauté presque douloureuse : un plan fixe, filmé de loin, montre la famille attablée dans le jardin, apaisée en apparence, mais une fenêtre et un pan de rideau s’interposent entre elle et l’objectif – entre elle et nous. À ce moment, en voix off, la réalisatrice se fait entendre avec une calme franchise : elle raconte être partie à seize ans, ne supportant plus que tout le monde fasse semblant d’ignorer la gravité de la situation à la maison. Enfant déjà, dit-elle, c’est elle seule qui appelait la police – sans que cela ne change quoi que ce soit. Et effectivement, à l’écran, personne n’a l’air heureux, personne ne sourit.
Le film bascule alors dans une rupture temporelle et narrative. À table, la mère demande à ses filles si leur père les a appelées pour Pâques ; la réponse, négative, confirme qu’il n’habite plus le foyer. S’ensuit un entretien filmé en visioconférence, avec une avocate ou une psychologue, où la mère évoque la violence psychologique subie, les précédentes interventions, cette seconde procédure judiciaire après une première, sept ans plus tôt. Elle se reproche d’avoir maintenu son mari à la maison pour que ses filles grandissent avec un père – un choix qu’elle qualifie aujourd’hui d’erreur. Sa fille, de son côté, raconte la frustration et la colère accumulées, l’incompréhension devant ce refus maternel de divorcer ou de le mettre dehors, et ce sentiment d’être la seule, dans la maisonnée, à ne pas jouer la comédie du silence – une responsabilité endossée bien trop jeune.
Le personnage du père, absent-présent, gagne encore en épaisseur lorsqu’un oncle vient plaider sa cause et réclamer une ultime chance. Serwicka évite l’écueil du portrait à charge unilatéral : en creusant l’histoire de sa mère et de sa grand-mère, elle laisse affleurer une question plus vaste, presque générationnelle : elle et ses sœurs seront-elles un jour capables d’aimer sans peur ? La violence, suggère le film sans l’asséner, ne s’arrête pas avec le départ d’un homme ; elle laisse une empreinte qu’il faut apprendre à désapprendre.
Passé ce point de bascule, une légèreté nouvelle s’installe – des sourires, enfin, des rêves qui s’autorisent à s’exprimer, quand bien même Kamila reste en retrait, circonspecte face à l’avenir. La mère part travailler aux Pays-Bas, dans les fleurs ; elle appréhende moins pour elle-même que pour ce qu’il pourrait advenir de ses filles, de sa propre mère, du chat, en son absence. La grand-mère, restée au village, s’inquiète à son tour, nourrie d’images télévisées anxiogènes sur l’étranger. De magnifiques plans extérieurs – lumière, cadrage, palette chromatique – viennent alors ponctuer le récit, offrant au film quelques respirations bienvenues entre les scènes plus frontales.
La mort de la grand-mère, filmée avec une pudeur qui n’en réduit pas la charge émotionnelle, marque un nouveau seuil. La mère revient pour l’enterrement ; les larmes, dit la cinéaste en voix off, sont cette fois de celles qui soulagent et qui laissent de la place à ce qui vient. Le film se referme sur une scène à l’écran noir, d’une sobriété radicale : seule la voix du père et celle de sa fille, trois ans plus tard. Lui semble atteint de troubles de la mémoire, et il réfute avoir pu leur faire tant de mal, même sous l’emprise de l’alcool ; elle lui répond, sans dureté mais sans concession, que ses mots, prononcés tant à jeun qu’ivre, la hantent jusque dans sa santé actuelle, jusque dans le suivi thérapeutique qu’elle mène aujourd’hui.
Le film s’achève en 2026, sur une note résolument apaisée : les quatre femmes ont quitté la maison familiale, mais continuent d’y revenir, chacune ayant tracé sa propre voie. La dernière image, très champêtre, les réunit assises dans l’herbe sous un arbre, avec un chien, dans une lumière douce – un générique surimprimé où seul le nom du père manque, relégué aux crédits de fin parmi les autres intervenant·es, comme un dernier geste de mise à distance.
Par sa forme maîtrisée autant que par la matière intime façonnée, Blossoming évite l’écueil du témoignage à vif mal digéré pour proposer un objet cinématographique pensé de bout en bout. Kamila Serwicka y démontre qu’un cinéma de la mémoire familiale peut se faire sans complaisance ni surenchère : en choisissant la précision du cadre plutôt que l’effusion, elle offre à ses proches – et à elle-même – un espace où la parole, longtemps confisquée, peut enfin se déployer.
De Kamila Serwicka ; Pologne ; 2026 ; 77 minutes.
Malik Berkati, Locarno
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