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Locarno 2026 – Locarno Kids : If Luck Will Come de Camille Bildsøe – l’enfance en sursis

If Luck Will Come, premier long métrage documentaire de la réalisatrice danoise Camille Bildsø, s’ouvre sur un pays devenu, selon les mots du film lui-même, l’un des endroits les plus dangereux et répressifs pour grandir. À quatorze ans, la plupart des garçons afghans quittent l’école pour travailler ; la majorité des filles, elles, perdent d’un coup le droit d’étudier, de chanter, de danser, de jouer. Le film s’installe précisément dans cet interstice – ces deux années qui séparent l’enfance encore permise de l’âge adulte imposé – et choisit, pour l’habiter, deux protagonistes de douze ans : Zahra et Zalgai.

— Zahra et sa mère – If Luck Will Come
© Jonas Fogh

La mise en scène adopte d’emblée un parti pris frontal et sensible : une caméra à hauteur d’enfant, qui suit des filles courant dans une ruelle sous les aboiements des chiens, des garçons se précipitant vers un bus qu’on regarde ensuite s’éloigner depuis la fenêtre. Cette manière de filmer au plus près des corps – jamais surplombante, jamais didactique – installe le régime de regard du film : on ne verra pas la guerre, on en verra les effets sur des existences minuscules et concrètes. Zahra jongle avec des balles molles en discutant, avec ses camarades, de l’examen à venir et de cette règle absurde qui interdit l’école aux filles dès la septième année. Zalgai, de son côté, joue au cricket dans la rue avant de rentrer partager un repas avec son père, ancien joueur lui-même, qui lui transmet quelques gestes techniques et l’encourage à s’entraîner dur – les coupes familiales trônant sur le buffet comme autant de promesses à honorer qui pèsent déjà sur ses épaules de jeune adolescent.

C’est à l’école de cirque, mixte, que les deux trajectoires se croisent : lieu où filles et garçons se retrouvent encore, jouent, rêvent, échangent, se dépensent sans distinction de genre. Le film y filme une normalité fragile, avec ses cerfs-volants, ses ballons, ses attractions foraines qui fonctionnent encore – un dernier souffle de vie publique partagée avant que tout ne se resserre.

La construction chronologique, étalée sur trois années de tournage, donne au film une force silencieuse. Le déménagement de la famille de Zahra dans un autre quartier de la ville marque un tournant : on la retrouve désormais cantonnée à l’univers domestique, entourée uniquement des femmes de sa famille, tandis qu’elle se maquille, regarde des films avec sa mère et ses sœurs, ou jongle seule avec des pierres sur le toit-terrasse. Chez Zalgai, à l’inverse, l’espace filmé ne montre que des hommes. Cette séparation genrée, que le montage rend perceptible sans jamais l’expliciter par un commentaire, dit à elle seule tout ce que le film refuse de surligner. Quand Zahra obtient, à titre exceptionnel, la permission de retourner une dernière fois au cirque – sa mère consentant malgré le coût du trajet –, la joie collective de la retrouver se heurte aussitôt à l’annonce qu’elle ne pourra plus revenir. Le professeur de cirque, lui, évoque déjà la fermeture probable de l’école : il doit nourrir sa famille, trouver un autre travail.

Le film sait aussi loger la menace dans les marges du quotidien. Une scène de conversation entre Zahra, sa mère et ses sœurs sur ce que signifie avoir quatorze ans – porter des vêtements plus amples, un voile plus grand, rester à la maison – suffit à faire peser sur l’adolescente une épée de Damoclès que l’on sent physiquement dans son silence. Parallèlement, la santé du père de Zalgai se dégrade ; endetté, il doit être amputé, et le jeune garçon, livré à lui-même, s’entraîne seul tout en initiant des plus petits aux acrobaties – transmission spontanée qui préfigure déjà un rôle d’adulte prématuré.

En 2024, deux ans plus tard, l’écart s’est creusé de façon presque insoutenable. Zahra apparaît totalement couverte ; la situation économique du pays s’est effondrée et la condition des femmes a régressé plus encore. Zalgai n’a plus les moyens de s’entraîner au cricket. Zahra ne semble plus vivre en ville, mais dans une maison en ruine sous la neige, feuilletant les photos d’une sœur aînée mariée entre-temps. Une scène bouleversante accompagne Zalgai et son père venus essayer une prothèse : l’occasion de faire apparaître en creux l’ampleur du nombre d’amputé·es en Afghanistan, y compris parmi les tout-petits. Zalgai finit par rouvrir le cirque – lavant lui-même les conteneurs qui en tiennent lieu de salle, vêtu d’un t-shirt de l’ONG – et le lieu reste mixte, mais les toutes jeunes filles y portent déjà des voiles plus grands qu’en 2022. Le temps, dans ce film, se lit sur les tissus autant que sur les visages.

— Zalgai – If Luck Will Come
© Jonas Fogh

La dernière image du film condense tout son projet : Zahra, dans la cour, lave un ustensile ; la lumière se reflète sur son visage lorsqu’elle lève les yeux pour regarder sa petite sœur courir après les poules. Elle a l’air infiniment triste. Le carton final rappelle que, depuis 2024, les talibans n’ont cessé de resserrer les restrictions à travers le pays, excluant les femmes de l’éducation, du travail et des droits humains les plus élémentaires – avant de préciser qu’en 2025, l’organisation MMCC (Mini Mobile Circus for Children), à travers trente-sept équipes locales, dont beaucoup dirigées par de jeunes femmes, continue d’offrir des activités de cirque social à plus de deux mille filles et garçons dans onze provinces.

Ce choix de ne jamais montrer le conflit de face, mais de le laisser affleurer à travers les corps, les jeux et les liens d’amitié, est la grande réussite du film : Camille Bildsøe, cinéaste non afghane consciente de sa position, a construit son travail en collaboration étroite avec des conseiller·ères afghan·es, dans une logique d’écoute plutôt que de démonstration. Le résultat évite l’écueil de l’image stéréotypée pour privilégier une résistance discrète, incarnée par les moments ludiques. If Luck Will Come n’est pas un film sur l’Afghanistan des talibans ; c’est un film sur ce que deux enfants font de leur enfance quand celle-ci a, dès le départ, une date d’expiration.

De Camille Bildsøe; Danemark, Islande, Norvège; 2026; 88 minutes.

Malik Berkati, Locarno

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Malik Berkati

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