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Locarno 2026 – Cineasti del presente : Revolutionaries Never Die de Mohanad Yaqubi – Le passé à vif. Rencontre

Deux mois avant sa mort, en 2019, la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab avait signifié à Mohanad Yaqubi son envie de collaborer avec lui. La demande était restée sans réponse, et ne pourra désormais plus jamais lui parvenir. C’est de ce silence impossible à combler que Yaqubi tire la matière de son film, qui devient une expédition lyrique à travers la vie, l’engagement politique et la vision artistique d’une voix singulière, celle qui a chroniqué avec acuité une époque révolutionnaire. Le geste se construit comme une lettre cinématographique.

— Jocelyne Saab – Revolutionaries Never Die
© Idioms Film

Cinéaste, producteur et enseignant, Mohanad Yaqubi travaille depuis longtemps à l’intersection des archives, des solidarités et du cinéma. Ses précédents longs métrages, Off Frame AKA Revolution Until Victory (2016) et R21 AKA Restoring Solidarity (2022), ont été présentés dans des festivals internationaux de premier plan – la Berlinale, l’IDFA, le Toronto IFF.

L’archive filmique de Jocelyne Saab, qui court sur dix ans entre 1973 et 1983, dépasse le simple travail de mémoire. Les images de Jocelyne Saab, replacées dans un récit nouveau écrit par Yaqubi et Mathilde Rouxel – proche collaboratrice de la cinéaste –, deviennent un miroir effrayant de notre actualité : il y est question de la Palestine occupée, mais aussi de l’invasion du Liban par Israël, de l’Iran et de la révolution islamique, avec déjà les tensions internationales autour du détroit d’Ormuz, ou encore, à travers un film dédié à l’UNRWA, la possibilité de replacer dans son contexte cette agence aujourd’hui si décriée. Ce que le passé nous tend là, à travers ces archives, est une boucle désespérément non résolue de rapports de force et d’alliances délétères, qui laisse impunies les puissances coloniales, qu’elles soient territoriales ou capitalistiques. La mémoire s’y fait à la fois vivante et comme étrangement analogue à notre présent, produisant à l’écran une impression proprement perturbante.

Cette chronique se construit comme une conversation entre Yaqubi et Saab, retraçant le lien organique qui relie les archives à l’histoire en marche sous nos yeux. Il s’adresse à elle : « Vous avez commencé à nous regarder, nous les Palestinien·nes. Dès le début, vous avez voulu préserver notre mémoire. » Comme le formule le réalisateur dans le film, Saab respecte les opprimé·es et interpelle les perpétrateurs. Face à la domination coloniale, dit encore Yaqubi, « nos histoires ne font qu’une ».

Les relations complexes entre les différent·es belligérant·es et les contextes historiques se dévoilent dans un matériau agencé de manière associative, grâce à un montage précis qui tresse des fragments de nombreux reportages, des extraits d’œuvres de Saab et des séquences où elle se met elle-même en scène. Ces dernières rendent visuellement perceptible le dialogue qu’instaure Yaqubi avec la cinéaste disparue.

L’un des apports les plus précieux du film tient à la singularité du regard de Saab, notamment à la place qu’elle accorde aux femmes dans les mouvements de résistance et de révolution, où elles apparaissent comme des actrices à part entière – une perspective souvent ignorée dans le Nord global. En faisant dialoguer ses images avec le présent, Revolutionaries Never Die, dessine ainsi en creux le portrait d’une cinéaste attentive à celles et ceux que les récits dominants tendent à reléguer à leur marge, tout en affirmant, par la pertinence actuelle des processus politiques et militaires qu’elle documentait, l’importance impérieuse de préserver et d’archiver l’histoire. Des images de cette période de la guerre du Liban, dans les années septante et huitante, existent certes, mais elles restent largement occultées. Pendant les guerres d’invasion, et plus encore dans les guerres coloniales, l’effacement du passé, des archives et des témoignages immatériels constitue précisément l’un des objectifs de guerre.

Le film rappelle ainsi que conserver les images ne revient pas seulement à préserver une mémoire : c’est aussi empêcher que certaines histoires puissent être effacées, réécrites ou rendues invisibles.

À l’aune de l’influence durable de l’œuvre cinématographique, de l’action militante et du travail journalistique de Saab, on mesure combien le mouvement de libération transnational qu’elle documentait continue d’irriguer les conflits contemporains. Les cicatrices et les traumatismes du passé reviennent à l’image dans cet essai biographique : la texture brute des images, sur des pellicules qui portent elles-mêmes les traces et les griffures du temps, confère à l’ensemble une atmosphère confinant à la dissonance cognitive pour qui le regarde. Cette trame de biopic politique nous installe dans une sorte de pli quantique : nous savons que ces images appartiennent aux années septante, nous ressentons pourtant que ce sont les mêmes images qui saisissent les années 2020.

Rencontre avec Mohanad Yaqubi et Mathilde Rouxel :

Votre film fait penser à l’exposition Photo Kegham of Gaza : Unboxing, notamment par l’importance accordée aux archives dans le récit d’une histoire constamment distordue par les forces dominantes, qui cherchent d’ailleurs toujours, par tous les moyens, à détruire ce qui témoigne d’un passé ne correspondant pas à leur propre récit. Souvent, le travail sur et avec les archives n’est pas prioritaire lorsqu’il s’agit de survivre ou de dénoncer ce qui se passe dans le présent. Pensez-vous que cette dimension soit sous-estimée dans les luttes ?

Mohanad Yaqubi : Énormément. La nature de la colonisation est de contrôler l’espace et le temps. Pour résister à l’espace, il s’agit de se battre pour la terre ; pour résister au contrôle du temps, il s’agit de se battre pour la mémoire. Ainsi, le colonisateur maintient toujours le colonisé ou l’opprimé dans un état d’urgence, afin qu’il reste dans cet état de survie. Après une, deux ou trois générations, cela devient la seule chose qui reste : survivre au quotidien. Et le lien avec le passé disparaît. C’est là que la colonisation fonctionne. Nous voyons ce que cela produit pour les peuples autochtones dans le monde entier, y compris aux États-Unis.

L’acte de commémoration et le fait d’essayer de dépasser les obstacles quotidiens que le colonisateur vous met en travers du chemin deviennent alors des actes de lutte. Et c’est là que j’ai le sentiment que cet aspect est très sous-estimé. Parce que c’est ce qui cimente la communauté. C’est la mémoire qui nous rappelle que nous sommes ensemble.

Revolutionaries Never Die de Mohanad Yaqubi
© Idioms Film

Ce qui est frappant quand on regarde les images de votre film et les archives de Jocelyne Saab, c’est leur acuité contemporaine…

M.Y. C’est le pouvoir du cinéma. Vous regardez quelque chose, et cela fait écho à autre chose. Nous regardons ce que les Israélien·nes font dans le sud du Liban dans les films de Jocelyne, mais nous voyons dans notre tête les actualités concernant le même endroit. Il en va de même pour ce qui se passait en Iran ou pour ce qui arrive aux Palestinien·nes.

Il y a deux chronologies parallèles qui soudain se collent l’une à l’autre. Cela n’est possible qu’en ralentissant, en regardant les archives. Parce que c’est aussi un luxe, un privilège, de pouvoir regarder les archives. Pour les gens du Sud global, les conditions économiques ne permettent pas de s’asseoir et de regarder des archives. Donc, en faisant cela, je suis très conscient de ce privilège. Et je veux le faire, l’utiliser pour relier les communautés entre elles et les relier également à leur propre mémoire.

Sur cette décennie d’archives, il devait y avoir beaucoup de matériel. Comment avez-vous choisi toutes ces images ?

M.Y. C’est en travaillant avec Mathilde, car je ne connaissais pas Jocelyne. Nous avons été en dialogue pendant cinq ans, puis, en 2025, nous avons décidé de documenter ce dialogue. Nous avons installé un projecteur derrière nous, avec un écran, et nous avons regardé tous les films. Mathilde donnait des précisions sur tel ou tel épisode, répondait à mes questions, et c’est ainsi que nous avons enregistré nos dialogues. En retranscrivant tout cela, nous avons pu choisir les séquences que nous voulions intégrer au film et construire le scénario.

Dans cette lettre cinématographique en réponse à sa sollicitation, vous dialoguez avec elle, vous lui posez des questions. Est-ce donc à travers vous, Mathilde Rouxel, que Mohanad Yaqubi a pu créer ce lien intime avec Jocelyne Saab ?

Mathilde Rouxel : Oui. Je suis venue avec les bobines et avec toutes les connaissances que j’avais sur Jocelyne. J’ai passé beaucoup de temps avec elle pendant les six dernières années de sa vie. Je travaillais sur son film et sur le dernier projet qu’elle avait. Elle avait cette idée de trouver un moyen de transmettre les souvenirs. Elle parlait beaucoup des mêmes histoires, encore et encore. J’avais donc beaucoup de choses à partager.

Et trouver Mohanad comme quelqu’un avec qui avoir un dialogue était formidable. Ressentir cet engagement, alors que j’avais toutes ces histoires dont je ne savais pas quoi faire, nous a également permis de mieux comprendre le matériel que nous avions. Nous devions aussi le numériser pour en découvrir davantage, parce que ce n’était pas la même version que celle diffusée à la télévision. Nous découvrions donc beaucoup d’images et essayions de comprendre dans quel état d’esprit était Jocelyne lorsqu’elle a commencé à travailler sur les Palestinien·nes, mais aussi sur toute la situation mondiale et sur sa ville qui avait été détruite.

Cela a été un formidable dialogue. Et le film est né de cet intérêt mutuel, mais aussi de ce besoin de comprendre pourquoi Jocelyne était si engagée. Le film est maintenant aussi un excellent outil pour parler de la situation, avec le point de vue de quelqu’un qui était là cinquante ans avant nous. Elle parlait des mêmes choses, d’une manière spécifique, mais aussi très personnelle, comme si elle parlait de sa propre expérience et de ses propres souffrances. Et la lettre est aussi un bon moyen de lui dire que nous continuons à activer cette mémoire.

Vous injectez de la musique, et parfois de la musique dissonante, et du design sonore dans les séquences de l’époque. Pouvez-vous parler de ce travail?

(Rires)

M.Y. Nous n’avons rien fait, si ce n’est un travail de postproduction destiné à mettre en valeur la qualité sonore, mais tous ces sons viennent des films de Jocelyne.

M.R.  Elle avait cette dimension expérimentale et était très douée pour habiller ses images.

Revolutionaries Never Die de Mohanad Yaqubi
© Idioms Film

À un moment, vous faites le commentaire : « Nos histoires ne font qu’une. » On peut le voir aujourd’hui à travers les intersections entre les luttes et leurs convergences : des peuples autochtones du monde entier, ou encore des minorités, par exemple de genre, se mobilisent aussi pour la Palestine. Pourquoi, à votre avis ?

M.Y. Tout d’abord, c’est l’une des luttes anticoloniales les plus longues, et elle se poursuit jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi elle a accumulé un grand capital de solidarité.

Mais elle symbolise aussi quelque chose qui la dépasse. Par exemple, si vous avez des manifestations syndicales à Bruxelles ou à Londres, beaucoup de manifestant·es porteront le keffieh. Il ne sera pas nécessairement question des Palestinien·nes, mais d’une opposition au régime impérial, capitaliste ou colonial. La Palestine, ou la lutte palestinienne, est donc devenue un symbole. Tout comme elle est devenue le symbole de celles et ceux qui ne sont pas disposé·es à abandonner. Les Palestinien·nes se battent jusqu’au bout pour leurs droits et leur terre. Et je pense que ce sentiment est inspirant.
Cela devient une référence pour d’autres luttes. Je n’aime pas le mot « minorité » en général. Nous sommes tou·tes ensemble. Mais il s’agit de la façon dont nous luttons, de la façon de trouver les tactiques et les techniques pour être solidaires les un·es des autres. Et cela grandit.

La Palestine porte en quelque sorte la mémoire de celles et ceux qui ont perdu leur terre, à qui l’on veut voler leur identité. La lutte palestinienne est aussi un moyen de réactiver la capacité à se souvenir. C’est pour cela que les solidarités sont mondiales, allant du Japon aux Premières Nations nord-américaines.

De Mohanad Yaqubi; scénario: Mohanad Yaqubi et Mathilde Rouxel; voix: Mohanad Yaqubi et Jocelyne Saab; Palestine, Belgique, Qatar; 2026; 81 minutes.

Malik Berkati, Locarno

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Malik Berkati

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