Locarno 2026 – Pardi di Domani : Private Property de Deepak Rauniyar – la fabrique de la peur américaine. Rencontre
Une pompe à essence perdue dans le périurbain étasunien, la nuit, l’hiver – ce sera le seul décor de ce nouveau court métrage de Deepak Rauniyar et Asha Magrati, qui avaient déjà uni leurs plumes et leurs regards pour Pooja, Sir (2024) et White Sun (2016). Après les paysages népalais, le duo de cinéastes et scénaristes s’installe cette fois dans une Amérique trumpiste, aride et vidéosurveillée, pour y filmer la rencontre – frontale, puis à répétition – entre deux figures que tout devrait rapprocher et que tout, pourtant, oppose.

© Aadi Films
Maya, interprétée par Asha Magrati elle-même, immigrée népalaise, tient la caisse de nuit et apprend, carnet en main, les phrases qui doivent la protéger juridiquement en cas de problème. Danny (Nick Sencey), vétéran afro-américain sans domicile, cherche dans les parages de la station un peu de chaleur et de répit. Entre les deux, un territoire minuscule – quelques mètres carrés de bitume et de néon – devient l’enjeu d’un rapport de force qui ne cessera de s’intensifier, nuit après nuit.
Ce qui frappe, c’est l’économie du dispositif : en quelques secondes à peine, un contexte entier – le lieu, la précarité de Maya, son éloignement de sa famille et l’Amérique dans laquelle elle tente de trouver sa place – se met en place entre un appel téléphonique au père resté au pays, un distributeur de billets, un homme noir qui traverse plusieurs fois le champ et un poste de télévision où défile l’actualité politique. La télévision, justement, ne quittera jamais tout à fait le cadre : porte-parole de la Maison-Blanche, images de la frontière sud, Donald Trump et le directeur du FBI composent en arrière-plan une Amérique dont les discours semblent peu à peu contaminer le regard de Maya. Elle apprend ainsi, un mot après l’autre, ce que « survivre en Amérique » semble exiger : se protéger, se méfier, tracer une frontière entre soi et les autres.
Cette peur est d’abord diffuse. Elle vient de la télévision, des rencontres, des discours, des réflexes de celles et ceux qui entourent Maya. Mais elle finit par fonctionner en circuit fermé : plus Maya cherche à se protéger, plus elle interprète le monde comme une menace ; plus elle se sent menacée, plus elle cherche les moyens de se défendre. La peur ne constitue donc pas seulement le climat du film : elle devient sa véritable mécanique narrative, jusqu’à faire de l’arme qu’elle finit par acquérir le prolongement logique de cette paranoïa ordinaire. C’est là que Private Property dépasse le seul récit d’une rencontre conflictuelle : cette peur qui s’auto-alimente semble devenir, par déplacement, une métaphore d’une Amérique qui ne sait plus très bien de quoi elle doit se protéger, mais qui finit par voir partout des ennemis.
Une autre dimension du film apparaît alors, plus discrètement : celle des hiérarchies qui peuvent s’installer entre immigré·es eux-mêmes. Maya ne rejette pas Danny parce qu’il serait un autre immigré ; elle le rejette parce qu’elle a progressivement intériorisé une certaine définition de l’Amérique, fondée sur le travail, l’autonomie et la capacité à ne pas devenir un « problème » pour les autres. Son regard sur lui révèle ainsi un paradoxe plus large : pour être reconnue comme appartenant à la société d’accueil, la personne immigrée peut chercher à se distinguer de celles et ceux qu’elle perçoit comme moins légitimes qu’elle. Private Property ose mettre en scène cette hiérarchie rarement abordée, y compris au sein des communautés issues de l’immigration.
Cette trajectoire personnelle doit beaucoup à une rencontre. C’est en marge d’un pique-nique organisé par la communauté népalaise du Sud étasunien que Deepak Rauniyar a rencontré Arjun Dev Bhujuwa, dont l’histoire a servi de point de départ – librement transformé – à celle de Maya. Propriétaire d’armes, proche des forces de l’ordre, cet homme aux origines pourtant si semblables aux siennes l’a intrigué au point de nourrir, avec Asha Magrati, des mois d’entretiens auprès de tenanciers de stations-service, de commerçant·es et d’autres immigré·es népalais·es – une matière recueillie sur le terrain qui infuse tout le scénario.
Cette enquête ne conduit donc pas seulement les cinéastes à interroger le rapport des immigré·es à l’Amérique, mais aussi la manière dont ils et elles peuvent en intérioriser les hiérarchies. Maya ne se pense pas comme une marginale : elle travaille, respecte les règles, envoie de l’argent à sa famille et croit avoir compris ce que l’Amérique attend d’elle. C’est précisément cette volonté d’appartenir qui la conduit à regarder Danny depuis une position de supériorité morale. Le film fait ainsi émerger, presque par association, un phénomène rarement abordé avec autant de franchise : l’immigré qui a trouvé sa place peut à son tour chercher à se distinguer de celui qu’il considère comme ne la méritant pas.
Formellement, Rauniyar a fait le choix d’une caméra qui observe sans intervenir, à l’image des caméras de surveillance qui scrutent habituellement ce genre de commerces : des plans fixes, presque cliniques, sur lesquels viennent pourtant se poser une lumière et une bande-son plus chaleureuses, presque oniriques – comme pour rappeler que Maya continue, malgré tout, de croire à un certain rêve américain.
Mais au fil des rencontres – une cliente fière de son pistolet, des policiers qui lui sont familiers et corrigent sa diction pour la rendre plus « juridiquement solide, un collègue bientôt parti tenter sa chance chez un géant de la distribution –, cette croyance se teinte peu à peu de peur. Même ce qui semble d’abord relever de la protection contribue ainsi à lui apprendre à se méfier, à poser des limites et, bientôt, à se défendre.
Cette logique atteint son point de bascule lorsque Maya acquiert une arme. L’objet est censé la protéger, mais ne la rassure pas davantage : il lui donne surtout le sentiment d’être plus puissante, tout en transformant chaque présence en menace potentielle. Lorsqu’elle s’entraîne à pointer son arme et à répéter qu’elle peut désormais interdire à Danny de revenir, la peur a achevé son travail. Elle n’est plus seulement une réaction à un danger extérieur : elle est devenue une manière de regarder le monde.
C’est peut-être là que Private Property trouve sa portée la plus large. À travers cette petite station-service où une femme apprend à se barricader contre un homme dont elle ne sait plus quoi attendre, le film compose une miniature d’une Amérique qui semble s’alimenter elle-même de ses propres peurs. Les informations télévisées, les armes, les discours sur la sécurité et la frontière, les réflexes de méfiance : tout concourt à produire un climat dans lequel l’autre finit par devenir une menace avant même d’avoir fait quoi que ce soit. Et lorsque Danny revient une dernière fois vers la station, le film coupe avant de nous dire ce qui arrivera. Private Property ne tranche pas : il laisse le spectateur face à une peur devenue autonome, et à une arme qui, loin de protéger les protagonistes, pourrait suffire à faire basculer leur existence en une fraction de seconde.
Rencontre avec Asha Magrati :
Dès qu’elle voit la femme avec le pistolet, elle semble fascinée. Avoir une arme, c’est la quintessence de l’Amérique…
Oui, cette histoire est inspirée d’un immigrant népalais que l’on a rencontré en Caroline du Nord. Quand il nous a raconté son histoire, c’était vraiment fascinant et surprenant pour nous. Comment un immigrant népalais peut-il être autant fasciné par quelque chose comme une arme ? Comment un immigrant népalais peut-il voter pour quelqu’un comme Trump qui explique constamment que les immigrants sont des criminels ? Cela nous a fasciné·es et nous avons transposé cela dans le personnage de Maya.
Il y a aussi la dimension de la situation politique actuelle. De nombreux·ses immigré·es essaient de se comporter comme des Blanc·hes américain·es. Ils et elles finissent parfois par s’identifier à eux et par oublier d’où ils viennent. Ils sont extrêmement fasciné·es par les armes aussi. C’est cette dimension que nous avons voulu montrer.
Nous-mêmes sommes immigré·es népalais·es, mais notre situation est un peu différente. Quand nous sommes arrivé·es aux États-Unis, nous avons rencontré Joslyn Barnes et Danny Glover et avons pu voir des films comme The Black Power Mixtape 1967–1975 et The House I Live In. Nous avons évolué dans un cercle différent qui nous a permis d’entrer en contact avec cette Amérique-là et de comprendre son racisme.
Mais la plupart des Népalais·es viennent aux États-Unis pour travailler et commencent dans des stations-service. Ils et elles ont peu d’occasions d’être exposé·es à d’autres réalités, ne lisent pas forcément les actualités et ne rencontrent pas d’autres personnes. Dans cette perspective, ils finissent par adopter certains des réflexes de la société dans laquelle ils vivent. Et ils pensent que seul ce monde existe.
C’est pour ça que vous mettez toujours en arrière-plan des actualités télévisées avec Trump et sa galaxie MAGA ?
Exactement. Des personnes comme Maya, qui travaillent dans des stations-service, ne voient que Fox News et n’ont pas d’exposition à d’autres informations.

© Aadi Films
C’est très intéressant ce que vous soulevez : certain·es immigré·es finissent par s’identifier aux Blanc·hes américain·es. Il y a à cet égard cette scène où elle parle au vétéran Noir et lui dit qu’il doit aller travailler, parce qu’elle, elle est venue ici pour travailler et qu’elle en bave pour envoyer de l’argent à sa famille. Elle semble ne pas comprendre qu’un vétéran puisse être sans-abri…
Cet échange est basé sur une vraie interaction que nous avons eue avec l’un de nos amis ! On était en train de discuter et nous avons eu une grosse dispute à ce propos. Et ce n’est pas seulement le cas dans la communauté népalaise : de nombreux immigré·es pensent que les Noir·es sont paresseux, qu’ils et elles ne veulent pas faire de travail difficile, qu’ils traînent, s’amusent et vivent simplement des bons alimentaires. Leur réaction est : « Nous sommes venu·es aux États-Unis et avons recommencé notre vie à zéro. Nous travaillons très dur, nous gagnons de l’argent, et c’est avec nos impôts qu’ils vivent. » Ils pensent comme ça. Mais ils ne connaissent pas l’histoire et le parcours des Africain·es-Américain·es, ni la discrimination de génération en génération qui perdure jusqu’à nos jours. L’accès au travail est beaucoup plus compliqué pour les Noir·es, et si tu n’as pas de travail aux États-Unis, il y a de fortes chances que tu te retrouves à la rue, sans-abri.
Il y a aussi cette situation des vétérans aux États-Unis qui, pour nombre d’entre elles et eux, se retrouvent dans des situations difficiles de retour à la vie civile…
Oui, c’est pourquoi on a choisi ce genre de personnage : un Noir et en plus vétéran. On voulait montrer comment les gens jugent à l’emporte-pièce, quelle est leur mentalité vis-à-vis de celles et ceux qui sont fragilisé·es dans la société, sans prendre la peine de réfléchir au pourquoi de cette situation.
Il y a une tension dans le film, je suppose que cela dépend de qui regarde, mais pour ma part, je n’avais pas peur que Danny fasse du mal à Maya, mais j’avais plutôt peur que l’ICE vienne et l’emmène !
(Rires). Oui, avec le regard d’aujourd’hui, je comprends, mais cette histoire se déroule un peu plus tôt que les événements tragiques liés à l’ICE cette dernière année.
Il y a quand même une sorte de prémonition dans votre film quand Danny dit à Maya : « Tu es la prochaine sur la liste »…
Oui, elle se considère maintenant comme la cheffe de cette station-service. Elle pense être Blanche, mais effectivement, elle sera la prochaine.
Vous retranscrivez dans le film un climat de peur qui s’auto-génère et s’auto-nourrit. La peur semble venir de l’intérieur, elle grossit jusqu’à voir des ennemis partout…
C’est vrai que tout le monde a peur de nos jours aux États-Unis. Nous aussi, on a très peur, on ne sait jamais ce qui va arriver ensuite. On ne se sent pas en sécurité. Tout peut arriver. C’est une atmosphère très anxiogène qui sévit là-bas.
Vous avez laissé une fin ouverte, pourquoi ?
Ah, c’est un point très intéressant, cette fin ouverte, qui nous vaut de nombreuses discussions, avec les distributeurs aussi ! Ma question à celles et ceux qui regardent le film est : qu’en pensez-vous ? C’était très important pour nous de laisser le public réfléchir à ce qui peut se passer. Ça peut être n’importe quoi. Ils peuvent mourir tous les deux. Elle peut le tuer et finir en prison, car, ne nous mentons pas, même si elle a une amie blanche et des clients policiers qui l’aiment bien, ils ne vont pas la sauver. Il peut aussi ne rien se passer. En fait, avec cette fin ouverte, nous voulions montrer à quel point cette arme est dangereuse, car elle crée une situation qui peut faire basculer la vie des protagonistes en une fraction de seconde. Les gens pensent que l’arme les protège, mais en fait c’est elle qui met en danger le cours de leur vie.
De Deepak Rauniyar; avec Asha Magrati, Nick Sencey, Hem Thapa, Nicole McCarty, Tylar McCarty, Joe McAlear; Etats-Unis, Népal, France, Australie; 2026; 17 minutes.
Malik Berkati, Locarno
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