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Mostra 2026 – Orizzonti : I figli della scimmia (The Children of the Monkey) de Tommaso Landucci – du fils rêvé à celui qui est là

Un bain donné avec une patience infinie, des gestes répétés mille fois. Des mains qui savonnent, rincent, essuient, habillent – chaque geste empreint d’une tendresse exercée, presque rituelle. Le film s’ouvre ainsi, en 4:3, la caméra collée aux gestes des deux parents qui s’occupent d’Enrico (Andrea Aggio), enfant lourdement handicapé dont la maladie, jamais nommée, semble évoluer en affectant progressivement les poumons et peut à tout instant virer à l’urgence. Tout se joue dans cette attention et cette patience qui relèvent d’un savoir-faire corporel, d’une intimité quotidienne arrachée à l’épuisement. Ce cadrage serré refuse toute échappée et installe le sujet dans la chair et le quotidien plutôt que dans le discours.

— Riccardo Scamarcio et Andrea Aggio – I figli della scimmia (The Children of the Monkey)
Image courtoisie Mostra de Venise

Le long-métrage italien, présenté dans la section Orizzonti, emprunte son titre à une fable d’Ésope, Les Enfants de la guenon. Celle-ci évoque un parent qui privilégie l’un de ses enfants au détriment de l’autre. Landucci raconte autre chose : non pas un favoritisme, mais un moment de faiblesse chez un homme dont l’enfant ne pourra jamais vivre une adolescence ordinaire. Lorsque son neveu Giacomo (Tancredi Naldini) franchit le cap symbolique de ses quatorze ans, Dario (Riccardo Scamarcio) se trouve confronté, presque malgré lui, à ce que son fils ne pourra pas connaître. Sur cet adolescent valide, sportif, bientôt amoureux, capable de rouler en moto de trial, il projette le fils qu’il aurait pu avoir et, avec lui, le père qu’il estime avoir pu être. Mais ce « fils idéal » n’existe évidemment pas : Giacomo connaît ses propres difficultés scolaires, sentimentales et familiales. Le film ne moralise jamais cette projection ; il l’expose, la laisse respirer, puis en montre progressivement le coût.

C’est dans cet espace confiné que l’on découvre Dario, homme du devoir accompli, jusqu’à ce qu’une faille apparaisse. Lorsque Giacomo découvre la vieille moto de trial de son oncle, un lien déjà privilégié se transforme en transmission : apprentissage de la moto, conseils, sorties aux courses. L’adolescent lui fait confiance et Dario trouve auprès de lui une forme d’échappatoire, une respiration hors du quotidien saturé par les soins. Lors d’une course, il retrouve d’anciens camarades ; l’un d’eux lui lance, avec un naturel désarmant : « C’est bien que tu aies passé ta passion à ton fils. » Dario ne répond rien. Dans ce silence se loge peut-être tout le trouble du film.

Cette dimension humaine est servie par une écriture du détail remarquablement précise. Les fondus au noir qui séparent les séquences de registres différents offrent une respiration bienvenue, même si leur systématisme contribue parfois à rendre la construction dramatique trop lisible. En revanche, la caméra insiste parfois de manière trop appuyée sur le regard de Dario posé sur son neveu, où se mêlent intérêt, fierté de le voir grandir et regret de ce que son propre fils ne pourra pas vivre. Lors de la fête des quatorze ans de Giacomo, Dario se tient parmi les jeunes qui chantent, dansent, s’amusent et se draguent, tout en surveillant Enrico, installé sur sa chaise un peu à l’écart. La scène condense la tension du film : deux adolescences se jouent simultanément sous son regard, l’une à laquelle il assiste, l’autre qui lui est inaccessible.

La vieille moto de trial héritée de l’oncle devient ainsi le vecteur de ce transfert. Pour l’anniversaire de Giacomo, Dario lui offre des chaussures de moto ; ses parents avaient déjà fait le même choix, mais l’adolescent préfère celles de son oncle. La préférence, minuscule en apparence, nourrit une tension qui couvait déjà entre les deux frères : Roberto (Fausto Russo Alesi ) voit son fils se rapprocher de Dario et échapper à son autorité. Après un concert de clarinette, lorsque Giacomo annonce qu’il veut définitivement arrêter, Dario s’ingère dans le dîner familial et demande à son frère pourquoi il l’oblige à continuer. Le lendemain, il tente de s’excuser dans le bureau de Roberto, qui le renvoie sèchement. Dario essaie alors de désamorcer la situation par une plaisanterie. Elle produit l’effet inverse : « Quand il y a un problème, tu fais toujours des blagues au lieu de faire face. Tu es superficiel, comme toujours. » La remarque paraît presque injuste au regard de ce que Dario porte par ailleurs. Mais elle touche précisément à son point aveugle : son humour, qui lui permet habituellement de tenir à distance l’épuisement et l’angoisse, devient ici une manière de ne pas regarder ce qui lui arrive.

— Fausto Russo Alesi, Tancredi Naldini et Riccardo Scamarcio – I figli della scimmia (The Children of the Monkey)
Image courtoisie Mostra de Venise

De l’autre côté du miroir, Enrico va en rééducation à la piscine ; Dario l’attend tout en travaillant sur son ordinateur. Les deux univers semblent parfois ne jamais se rencontrer : d’un côté, les préoccupations ordinaires d’un adolescent de quatorze ans ; de l’autre, les soins, les rendez-vous, la vigilance et l’attente. Le couple surveille Enrico au babyphone, car il fait de grandes crises nocturnes. Après une nuit particulièrement éprouvante, sa mère (Lidiya Liberman) avoue avoir eu très peur, « cette fois ». Landucci filme avec justesse la fatigue profonde qui s’installe dans les corps et les esprits des parents, le caractère énergivore d’une présence constante, mais aussi les gestes de tendresse qui subsistent entre les personnes aidantes et les tensions que cet épuisement fait naître.

Le film montre cependant cette réalité depuis une position sociale relativement protégée : la famille appartient à une classe moyenne supérieure, possède sa propre entreprise et peut organiser ses horaires, tout en ayant accès aux thérapies dont Enrico a besoin et à un confort matériel certain. Cette position atténue la portée sociale du propos : la fatigue et l’épuisement des proches aidants sont universels, mais toutes les familles confrontées au handicap ne disposent pas de tels amortisseurs matériels.

Mais Dario ne cherche pas seulement dans Giacomo l’image d’un fils qui pourrait avoir une adolescence « normale » : il y retrouve aussi quelque chose de sa propre jeunesse, une insouciance et une liberté dont il semble avoir perdu jusqu’au souvenir. Lorsqu’il reprend sa moto de trial et part seul rouler après la dispute avec Roberto, la colère devient presque une manière de retrouver ce qui lui échappe. Il rentre cependant trop tard et oublie d’aller chercher Enrico au centre de rééducation. La confrontation avec sa femme est immédiate. À son reproche, il répond : « Ce que je dois faire, je le fais, non ? » Tout est là : Dario accomplit ses obligations, mais fonctionne désormais dans une mécanique du devoir. Il fait ce qu’il faut faire sans être nécessairement encore présent à ce qu’il fait. Le film rend alors visible le prix de cette fuite. Après un nouveau fondu au noir, Dario réapparaît dans sa chambre d’enfant, chez son père, tandis que la piscine vient d’être achevée.

La fugue de Giacomo constitue le véritable point de bascule. Roberto et Dario partent à sa recherche en voiture. Le père est dévasté : il dit que tout est de sa faute, qu’il ne connaît plus son fils, avant de demander à Dario s’il le déteste et d’avouer qu’il ne veut pas lui faire ce que leur père lui a fait, qu’il ne veut pas devenir « ce genre de père ». Dario répond d’abord simplement : « Il est dans une phase délicate, il devient un homme. » Puis, ému, il élargit soudain son propos, comme s’il ne parlait plus seulement de Giacomo mais aussi de son propre fils : « Il sera différent de toi. Il faut qu’on l’accepte, même si on n’aime pas cela. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre, à part rester près d’eux, leur faire sentir qu’on est présents ? » Le dispositif visuel accompagne cette prise de conscience avec une remarquable économie : arrêtés à un feu rouge, les deux hommes sont baignés d’une lumière écarlate qui colore l’habitacle et leurs visages ; lorsque le feu passe au vert, la voiture repart et la lumière change avec elle. La phrase demeure suspendue dans l’espace de la voiture avant que les couleurs neutres de la rue ne reprennent leurs droits. Dario vient peut-être enfin de comprendre ce qu’il doit accepter : les enfants ne seront jamais ceux que leurs parents avaient imaginés, et il ne leur reste qu’à être là.

Giacomo rentre de lui-même au petit matin. Dans la foulée, Dario rentre chez lui et demande s’il peut donner le bain à Enrico. Le rituel du début recommence presque à l’identique. Enrico joue et semble apprécier ce moment comme toujours ; son père pleure et rit à la fois, avant de lui demander pardon. Après tant de projections, de déplacements et de tentatives d’échappatoire, le geste le plus simple permet à Dario de retrouver sa place auprès de son fils.

Ce dénouement, d’une économie narrative exemplaire, dit sans discours le deuil du fils rêvé et l’acceptation de celui qui est là. Il ne s’agit pas d’une résolution miraculeuse : Dario n’est pas soudainement délivré de son épuisement ni de ses regrets. Mais il retrouve une présence qu’il avait momentanément perdue. Entre la retenue de Riccardo Scamarcio et la nervosité contenue de Fausto Russo Alesi, Landucci signe un film sobre et exigeant sur le soin, la famille, la transmission et le prix du devoir. Sans révolutionner le drame familial italien, I figli della scimmia trouve sa force dans son refus de la démonstration et dans son attention aux gestes plutôt qu’aux mots. Une œuvre sensible et maîtrisée, parfois trop appuyée dans ses effets et trop lisible dans sa construction dramatique, mais qui laisse une image durable : celle d’un père comprenant enfin que ce qu’il doit abandonner n’est pas l’enfant qu’il a, mais celui qu’il avait rêvé d’avoir.

De Tommaso Landucci; avec Riccardo Scamarcio, Fausto Russo Alesi, Andrea Aggio, Tancredi Naldini, Lidiya Liberman, Cristina Odasso, Luigi Diberti; Italie; 2026; 109 minutes.

Malik Berkati

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